Débat

Émission de nouveaux billets de banque : les avis divergent

Ramesh Basant Roi et Kaushik Goburdhun Ramesh Basant Roi et Kaushik Goburdhun

Faut-il changer les billets de banque, comme recommandé dans le rapport Lam Shang Leen pour combattre l’argent sale provenant notamment du trafic de drogue ? Deux idées se sont opposées, le samedi 25 août, dans l’émission Au Coeur de l’Info, animée par Nawaz Noorbux et Jugdish Joypaul.

Ramesh Basant Roi : « Il faut changer les billets en moyenne tous les huit ans »

Ramesh Basant Roi
Ramesh Basant Roi

L’ex-gouverneur de la Banque de Maurice, Ramesh Basant Roi, est en faveur d’un renouvellement des billets de banque. «  C’est une idée qui me trottait en tête quand j’étais gouverneur de la Banque de Maurice  », soutient-il. Il attire l’attention sur le fait que Maurice est un des rares pays où la même famille de billets de banque est en circulation depuis les 17 dernières années.

Ramesh Basant Roi avance plusieurs raisons pour justifier sa position. D’abord, dit-il, avec l’évolution rapide de la technologie il devient de plus en plus facile de reproduire les billets de banque. Ce qui justifie qu’il faut régulièrement mettre en circulation une nouvelle génération de billets de banque pour contrecarrer les faussaires.

Avec l’avancée technologique, assure-t-il, on peut inclure des caractéristiques de sécurité sur les nouveaux billets qui permettent facilement de distinguer les vrais des faux d’un simple toucher. «  C’est ironique que Maurice qui ambitionne de devenir un centre financier dans la région utilise toujours les mêmes billets de banque depuis 17 ans », dit-il. Et de rappeler la recommandation du G8 qui préconise de mettre en circulation de nouveaux billets de banque en moyenne tous les huit ans.

On utilise toujours les mêmes billets de banque depuis 17 ans»

S’agissant de l’argent noir il avance : « En 1998 on parlait de Rs 4 milliards et je ne suis pas étonné que la MRA parle aujourd’hui de Rs 35 milliards. Je dirai même que c’est beaucoup plus. » L’ancien gouverneur de la Banque de Maurice exprime son étonnement du fait qu’à l’heure de l’Internet Banking, de la carte de crédit et d’autres systèmes de paiement électronique, les statistiques révèlent qu’il y a une croissance dans la circulation des billets de banque. « Il doit sûrement se passer quelque chose », affirme-t-il. Et d’évoquer une économie parallèle dont on ne connaît pas exactement l’ampleur.

L’autre raison qu’il avance pour justifier le changement de billets de banque est le combat contre les trafiquants de drogue. Il rejette l’argument selon lequel les trafiquants investissent l’argent sale dans l’immobilier et d’autres transactions. «  Une étude qui dit qu’à travers le monde, des personnes impliquées dans le blanchiment d’argent préfèrent garder leur argent sale à la maison au lieu de le placer en banque. Elles sont disposées à sacrifier 30 % en termes d’intérêts bancaires sur leurs revenus issus des crimes financiers », lance-t-il.

Par ailleurs, Ramesh Basant Roi est aussi en faveur de l’élimination des billets de Rs 2 000 car, selon lui, ces grosses coupures permettent d’engranger l’argent sale à la maison.    

Lorsqu’il était gouverneur de la Banque de Maurice, il avait envisagé même de retirer de la circulation le billet de Rs 25 car on ne peut pas avoir une pièce de monnaie Rs 20 suivie d’un billet avec un écart de Rs 5. Il voulait même enlever les effigies des politiciens sur les billets de banque car cela est fait sur une base ethnique.

Kaushik Goburdhun  : «Le changement de coupures n’est qu’une solution à court terme»

kaushik
Kaushik Goburdhun

L’ancien directeur de l’Independent Commission Against Corruption (Icac), Kaushik Goburdhun, adopte une position différente sur la question. « Un changement des billets de banque a son bon et aussi son mauvais côté », argue-t-il.  D’une part, il trouve que cela obligera ceux qui ont des millions de roupies au noir à les remettre en circulation. De l’autre, les trafiquants et autres escrocs sont très imaginatifs et peuvent trouver de nouvelles portes de sortie. «  Par exemple, ils peuvent demander à des tierces personnes d’aller changer leurs billets de banque et ils ne seront pas nécessairement sous le radar des autorités », souligne-t-il. Il trouve que le changement de billets n’est qu’une solution à court terme. « La question à se poser est : ne va-t-on pas retourner à la case départ dans cinq ou dix ans », interroge-t-il. Changer les billets de banque représente aussi un coût pour les contribuables.

Selon lui, il existe une législation, notamment la Good Governance & Integrity Report Act, pour permettre de combattre non seulement l’enrichissement illégal mais aussi les biens inexpliqués. À la lumière de cette législation, une Integrity Report Service Agency a été instituée pour combattre les crimes financiers. Et de souligner que cette agence a le pouvoir de faire une demande de « unexplained wealth orders » à la Cour suprême dans le cadre d’une enquête. « Je pense que les unexplained wealth orders sont des mesures assez draconiennes pour combattre l’enrichissement illégal et les richesses inexpliquées », dit-t-il. Néanmoins, il aurait souhaité que cette institution rende publique les conclusions de ses enquêtes.

Ne va-t-on pas retourner à la case départ dans cinq ou dix ans ?»

Kaushik Goburdhun explique que les législations prévoient plusieurs mesures pour combattre l’enrichissement illégal et le blanchiment d’argent. Il cite, également, la Financial Intelligence & Anti-money Laundering Act qui a l’autorité de saisir les biens achetés avec l’argent de la drogue. L’Asset Recovery Act permet la saisie conservatoire des biens du suspect en attendant la conclusion de l’enquête en cours. Il est aussi question d’un confiscation order si la personne est trouvée coupable.

L’ancien directeur de l’Icac souligne que les législations ont été renforcées pour combattre le blanchiment d’argent et rappelle que ceux qui aident un trafiquant à blanchir son argent sale sont aussi passibles de sanctions légales. Ceux qui acceptent d’être des prête-noms courent le risque de terminer dans le filet des autorités.