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Ellianne Baptiste : «Les li mami, enn zour mo pou rakont to zistwar»

Par Sara Lutchman
Publié le: 24 May 2026 à 15:30
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Elle était à l’affiche de « Chagos Nou Leritaz », docu-fiction co-réalisé avec Vicky Ramdhun et Varun Nunkhoo, et dont la cinématographie est signée Rasesh Ramprosand.

Fille de réfugiée, la jeune réalisatrice Ellianne Baptiste utilise le cinéma pour préserver la mémoire du people chagossien. Un combat artistique intime et bouleversant contre l’oubli et l’exil.

«Les li mami, enn zour mo pou rakont to zistwar. » Elle avait peut-être dix ans. Sa mère pleurait devant un reportage sur les Chagos, et Ellianne Baptiste lui avait lancé cette promesse d’enfant, comme on jure quelque chose qu’on ne mesure pas encore tout à fait. Aujourd’hui, à 33 ans, elle la tient.

Réalisatrice, actrice, professionnelle du media marketing… les étiquettes s’accumulent, mais elles ne disent pas l’essentiel. Ellianne Baptiste est la fille de Suzelle Baptiste, née à Diego Garcia, secrétaire du Groupe Réfugiés Chagos. Elle est de ceux qui n’ont pas vécu l’exil, mais qui en portent l’empreinte. De ceux qu’on appelle « deuxième génération », comme si cela désignait une distance alors que c’est souvent le contraire : une proximité intenable avec une douleur qu’on n’a pas soi-même traversée mais qu’on a regardée, de près, toute sa vie.

À 15 ans, elle quitte Maurice pour le Royaume-Uni. Elle retrouve enfin ses sœurs, dont elle a été longtemps séparée. Il y a de l’excitation, l’impatience d’une nouvelle vie. Mais quelque chose résiste. « Mon départ pour le Royaume-Uni était un mélange d’excitation et d’émotion. Après avoir été longtemps séparée de mes sœurs, j’avais hâte de les retrouver et de commencer une nouvelle aventure. » 

Une image la hante, pourtant. Encore aujourd’hui. « Je n’oublierai jamais la tristesse sur le visage de ma mère le jour de mon départ. Je revis cette émotion chaque fois que je quitte Maurice après les vacances. » 

Là où une photo fige un instant, le cinéma permet de faire revivre une émotion.»

Être loin de sa famille laisse toujours un vide, surtout pendant les fêtes et les moments de rassemblement, concède-t-elle. Mais elle a trouvé au Royaume-Uni une seconde famille à travers ses sœurs, sa cousine et ses proches. Ce que d’autres appelleraient nostalgie, elle en a fait une méthode.

C’est à l’université, lors d’un projet de fin d’études, qu’elle comprend ce qu’elle veut faire. Elle doit écrire et réaliser un court-métrage en équipe. Elle sait qu’elle veut raconter une histoire qui lui ressemble, mais ne sait pas encore comment l’approcher. La réponse vient de l’extérieur : elle assiste aux audiences de la Cour internationale de justice sur l’affaire opposant Maurice au Royaume-Uni. Naît alors « Rélevé ». 

Le cinéma s’impose comme une évidence pour elle, qui avait jusque-là toujours été attirée par le théâtre et l’image. « La vidéo capture quelque chose de très humain : les émotions, les regards, les voix, les mouvements et les silences. Là où une photo fige un instant, le cinéma permet de faire revivre une émotion. » 

Elle aime particulièrement l’idée de pouvoir préserver des souvenirs, des éclats de rire, des témoignages et des moments de vie auxquels on peut revenir plus tard. Mais plus encore, le cinéma, affirme-t-elle, est un moyen de « donner une voix à ceux qui ont longtemps été réduits au silence ». 

Son identité chagossienne nourrit son regard artistique et sa volonté de préserver la mémoire, les récits et l’héritage de sa communauté. D’ailleurs, les thèmes qui traversent son travail – déplacement, mémoire, résilience – ne sont pas des choix esthétiques mais autobiographiques. « Le déplacement fait partie du vécu des Chagossiens natifs, qui ont été arrachés à leurs terres et déracinés. Mais au-delà de cette souffrance, il y a aussi une immense résilience. Malgré les injustices et les décennies de combat, la communauté continue de se battre avec dignité pour préserver sa culture, sa mémoire et ses droits. Cette force m’inspire énormément et nourrit naturellement mon travail artistique. »

Préserver les histoires de la communauté chagossienne est essentiel parce que notre culture, notre mémoire et notre héritage risquent de disparaître si nous ne continuons pas à les transmettre.»

Un travail que sa collaboration avec Human Rights Watch sur un court documentaire a particulièrement nourri. Ellianne se retrouve face à des Chagossiens natifs, à écouter des vies qui ont basculé du jour au lendemain. Ce qu’elle entend la marque durablement. « Entendre ce qu’ils ont dû endurer pendant le déplacement puis à leur arrivée à Maurice, les sacrifices faits pour survivre et nourrir leurs familles… tout cela est bouleversant. Malgré ces épreuves, ils ont continué à avancer avec dignité et courage. Leur résilience est une immense source d’inspiration pour moi et c’est aussi ce qui me pousse à continuer ce travail de mémoire et de transmission », raconte Ellianne.

Elle en ressort transformée, plus proche de la communauté chagossienne. « Cela a renforcé ma volonté d’utiliser le cinéma comme un moyen de soutenir et défendre la cause chagossienne. » Selon elle, le documentaire est un format qui s’y prête particulièrement. « Le cinéma est un outil puissant parce qu’il est visuel et émotionnel. Les documentaires permettent de capturer des images authentiques, des voix, des émotions et des témoignages réels. Préserver les histoires de la communauté chagossienne est essentiel parce que notre culture, notre mémoire et notre héritage risquent de disparaître si nous ne continuons pas à les transmettre. Le cinéma permet de conserver ces récits pour les générations futures et de faire connaître au monde l’histoire du peuple chagossien. »

Elle travaille ensuite sur « Chagos Nou Leritaz », un docu-fiction co-réalisé avec Vicky Ramdhun et Varun Nunkhoo, et dont la cinématographie est signée Rasesh Ramprosand. Cette fois, elle est principalement devant la caméra en tant qu’actrice. 

« Cela m’a permis de contribuer à raconter l’histoire de mon peuple. J’ai également découvert le cinéma mauricien sous un nouvel angle et travaillé avec des personnes passionnées. Au-delà du cinéma, ces projets ont surtout renforcé mon lien avec la communauté chagossienne. »

La scène créative mauricienne nourrit son regard. « Elle est riche de diversité culturelle, de langues, de musique et d’histoires humaines. Elle m’inspire à raconter des récits authentiques, ancrés dans nos réalités et nos identités. Les artistes mauriciens ont cette capacité de transformer des expériences personnelles et collectives en œuvres profondément humaines, et cela influence beaucoup ma manière d’aborder le cinéma. »

En ce moment, deux chantiers l’occupent. Un documentaire sur la culture et le patrimoine avec Charlie Bird. Et, surtout, un projet d’histoire orale porté avec d’autres jeunes comme elle : recueillir les témoignages de différentes générations chagossiennes. « L’objectif est de préserver ces récits racontés par les Chagossiens eux-mêmes, afin que leur histoire ne soit jamais oubliée. Ces projets sont très importants pour moi car ils participent à la sauvegarde d’une mémoire collective et à la transmission culturelle. » 

L’enjeu dépasse le cinéma. « Beaucoup de personnes ignorent encore l’histoire du peuple chagossien, et ces projets permettent de sensibiliser tout en transmettant un héritage précieux. »

Pour financer tout cela, Ellianne travaille dans le media marketing. « Le marketing et le cinéma sont deux univers différents, mais qui se complètent aussi d’une certaine manière à travers la créativité et le storytelling. Mon travail dans le marketing me permet de financer et développer les projets cinématographiques qui me tiennent à cœur. Cela demande beaucoup d’équilibre et d’organisation, mais le cinéma reste avant tout une passion et un engagement personnel. »

Loin de Maurice, elle danse le séga, au sein du groupe Voice of Mauritius, une communauté de femmes de la diaspora mauricienne. « Cela me permet de garder un lien fort avec mes racines malgré la distance. C’est une danse remplie de joie, de partage et d’énergie. Au sein du groupe Voice of Mauritius, nous nous soutenons, partageons des moments ensemble et nous nous appelons les ‘Sega Sisters’. Cette expression représente une véritable sororité et un sentiment d’appartenance. » Une façon de ne pas laisser la distance faire son travail de sape.

Dans tout cela, ses parents, Suzelle et Christian Baptiste, n’ont jamais lâché. « Mes parents m’ont beaucoup aidée et soutenue dans ma passion, malgré la distance. » 

À ceux qui rêvent de cinéma, Ellianne ne mâche pas ses mots : « Je leur dirais de croire en eux et d’oser prendre des risques. Il est important de s’entourer des bonnes personnes, de saisir les opportunités et de rester fidèle à sa vision. Et surtout, s’il n’existe pas de place pour vous, créez votre propre place et tracez votre propre chemin. »

C’est exactement ce qu’elle fait, depuis la promesse faite à sa mère, depuis Diego Garcia qu’elle n’a jamais vu mais qu’elle ne cesse, à sa manière, de filmer.

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