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Elles réparent les vivants

Par Jenna Ramoo
Publié le: 22 mars 2026 à 18:00
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femme
(De g. à dr.) Nadine Bahadoor, Mehzabeen Gaspard et Marie Jossé Laregain, trois parcours de vie au sein de SOS Villages d’Enfants Maurice.

Elles ont connu l’abandon ou le manque, elles en ont fait une forteresse. De l’ancienne enfant du village à la maman d’adoption, rencontre avec trois femmes mauriciennes qui recousent l’enfance à la main.

Elle connaît chaque recoin de cette école. Les couloirs, la cour, la cuisine, les salles de classe. Elle les connaît depuis l’enfance, parce qu’elle y a grandi. Mehzabeen Gaspard est arrivée à SOS Villages d’Enfants Maurice enfant, sans famille pour l’attendre le soir. Elle en repart adulte, chaque soir, après sa journée de travail. Entre ces deux moments, il y a une vie entière.

Douze ans qu’elle est School Attendant à l’école maternelle du village. Son histoire est celle d’une jeune fille qui, malgré les épreuves, a trouvé la force de se reconstruire et de transformer son passé en moteur pour aider les autres. C’est avec émotion et une grande fierté qu’elle la partage aujourd’hui.

Son arrivée à SOS s’est faite après une période difficile qu’elle ne détaille pas. Ce qu’elle retient, c’est ce qu’elle y a trouvé : bien plus qu’un toit. Une famille, une présence rassurante, des adultes prêts à l’accompagner sur le chemin de la reconstruction. 

Ce sont surtout les Care Givers – « bann mama », comme elle les appelle encore aujourd’hui – qui ont joué un rôle déterminant. « Elles m’ont aidée à reprendre confiance en moi. Elles m’ont appris à devenir responsable à travers les connaissances de la vie et les expériences que nous avons partagées ensemble. Ce sont ces enseignements qui ont contribué à faire de moi la femme que je suis aujourd’hui, forte et engagée dans l’épanouissement des jeunes enfants. »

Au fil des années, elle a vécu au village une enfance et une adolescence qu’elle décrit comme normales : une scolarité classique, un environnement qui lui a permis de s’épanouir et de développer son autonomie. Elle se souvient avec tendresse des petites leçons de vie transmises au quotidien. « Bann mama ti pe aprann nou kwi. » Apprendre à cuisiner, à se débrouiller seule, à prendre soin de soi et des autres. Des gestes simples qui lui ont permis de gagner en indépendance dès son plus jeune âge. Aujourd’hui encore, elle met ces compétences à profit dans sa vie de famille, en préparant de bons petits plats pour son mari.

Sa vocation, elle ne l’a pas choisie un jour précis. Déjà enfant, elle aimait s’occuper des plus petits qui vivaient dans la même maison qu’elle au village. « Je les aidais, je les rassurais et je jouais avec eux. Sans le savoir, ces moments étaient les premiers pas vers la vocation qui allait plus tard donner un sens profond à ma vie. »

Construire sa vie n’a pourtant pas été sans heurts. Elle confie qu’à une période, elle se sentait différente des autres. « Ne pas avoir grandi avec mes parents me faisait parfois craindre le regard ou les préjugés de la société. Mais j’ai su surmonter ces peurs grâce au soutien de ceux qui m’entourent. » 

Sa belle-famille et ses collègues ont joué un rôle essentiel dans son épanouissement. « Leur accueil, leur soutien et leur confiance m’ont permis de me sentir pleinement acceptée et valorisée. »

Femme indépendante, elle a toujours veillé à subvenir à ses besoins par elle-même. Lorsqu’elle évoque son parcours, elle se décrit sans hésiter comme une guerrière. « Depuis mon plus jeune âge, j’ai appris à me battre et à avancer malgré les obstacles. Les épreuves n’ont pas manqué, mais jamais je n’ai baissé les bras. Je suis moralement forte. Malgré tout ce que j’ai traversé, je suis toujours debout… et avec le sourire. »

Aux jeunes filles qui grandissent aujourd’hui à SOS Villages d’Enfants Maurice, elle adresse un message d’espoir. La vie, dit-elle, n’est pas toujours facile. Mais il ne faut jamais abandonner ni douter de sa valeur. « Il faut croire en soi. Nous sommes des femmes capables et rien ne peut nous arrêter si nous gardons confiance en nous. » 

Elle les encourage à ne jamais se laisser déstabiliser par les difficultés ou le regard des autres. Elle insiste : rester positive est essentiel, car même les périodes les plus sombres finissent toujours par passer. « Peu importe les obstacles ou les blessures du passé, il est toujours possible de se relever et de construire sa propre voie. » 

Aujourd’hui, en travaillant chaque jour auprès des enfants de l’école maternelle, Mehzabeen Gaspard poursuit une mission qui lui tient profondément à cœur : offrir à son tour aux plus petits l’attention, l’encouragement et l’amour qui lui ont permis, autrefois, de se relever et de croire en l’avenir.

Le basculement vers l’autre

Si Mehzabeen incarne le retour à soi, Nadine Bahadoor incarne, elle, le basculement vers l’autre. Femme polyvalente et curieuse de nature, toujours souriante, connue pour son rire communicatif et sa joie de vivre, Nadine rejoint SOS Villages d’Enfants Maurice il y a 16 ans comme Family Assistant. Pendant deux ans, elle s’occupe du repassage et du nettoyage des maisons du village. Un travail simple en apparence, mais qui lui permet d’observer de près la vie au sein de la communauté. 

Très vite, elle ressent qu’elle a trouvé sa place. N’ayant pas eu la chance d’avoir d’enfants, elle dit avoir trouvé ici une forme d’évidence : « Cette organisation m’a offert une véritable famille de cœur. »

En observant les Care Givers et leur relation avec les enfants, une idée germe. « Mo’nn santi mwa pre pou vinn enn mama SOS. » Grâce aux nombreuses formations proposées par l’organisation, elle se lance et devient Care Giver. Pendant 13 ans, les enfants deviennent le centre de sa vie.

Parmi eux, un adolescent de 13 ans. Un lien particulier se crée très vite. Le garçon, malgré son âge, fait preuve d’une grande maturité. Il aide souvent Nadine à rassurer les plus petits lorsqu’ils arrivent au village, parfois bouleversés par leur nouvelle réalité. À l’approche de ses 18 ans, il lui fait une demande inattendue : pouvoir venir vivre chez elle. Après mûre réflexion, elle accepte de lui ouvrir son foyer. 

« Beaucoup de personnes autour de moi ne comprenaient pas ma décision. Elles se demandaient pourquoi je voulais accueillir un jeune adulte au passé compliqué. » Mais pour elle, le choix était clair.

Aujourd’hui, le jeune homme est pleinement intégré à sa famille. « Li enn zanfan lakaz aster », sourit-elle. Elle évoque avec tendresse les moments simples du quotidien avec cet enfant qui est devenu son fils : rentrer à la maison le soir, partager un repas, écouter le récit de sa journée. « Cette décision m’a permis de vivre une expérience que je n’aurais jamais imaginée : celle d’être maman. »

Après ces années consacrées à la vie résidentielle, Nadine réoriente son parcours. Elle est aujourd’hui Office Attendant au Head Office de SOS Villages d’Enfants Maurice, tout en gardant le même attachement à la mission de l’organisation. Pour elle, la clé du bien-être des enfants repose sur l’écoute et la compréhension. « Un enfant doit se sentir compris, écouté et libre de s’exprimer. » Avec les plus jeunes, elle privilégie des mots simples pour leur expliquer leur présence à SOS. « Il faut utiliser des mots rassurants pour qu’ils n’aient pas peur et qu’ils se sentent en confiance. »

Aux personnes qui soutiennent l’organisation, elle adresse un message de gratitude. Leur contribution, dit-elle, est essentielle pour offrir aux enfants un environnement stable et sécurisant. Aux futures Care Givers, elle lance une invitation sans détour : « Voir les enfants évoluer et s’épanouir est une immense joie. Les enfants nous apprennent aussi à apprécier les choses simples et à garder les pieds sur terre. » Et au centre de tout, une phrase qui résume son parcours mieux que toute explication : « C’est lui qui m’a choisie. »

Une grande famille 

Marie Jossé Laregain, elle, n’a pas attendu qu’on la choisisse. Elle est là depuis 35 ans. Miss Maria – c’est comme ça que tout le monde l’appelle, collègues et élèves confondus, à l’école maternelle de SOS Villages d’Enfants Maurice – a consacré 35 années de sa vie à nourrir, accompagner et guider les plus jeunes. 

Elle se souvient encore du jour de son entretien d’embauche, et d’une phrase entendue ce jour-là qui ne l’a plus quittée : « Bienvenue dans la grande famille de SOS. » Ces mots lui ont donné un sentiment d’appartenance qui ne l’a jamais quitté, ni après un an, ni après dix, ni après trente-cinq.

Préparer des repas pour les enfants, pour elle, n’a jamais été un geste neutre. « À travers chaque plat, je leur fais découvrir de nouvelles saveurs, mais c’est aussi ma manière de contribuer à leur évolution et à leur épanouissement. » Voir les enfants sourire en goûtant ses plats, entendre un petit « merci » spontané, c’est pour elle un cadeau inestimable. « Quand on donne avec amour, les enfants le ressentent. Cela les aide à se sentir en sécurité et à s’épanouir pleinement. » Elle se dit fière de transmettre de la positivité autour d’elle, de les accompagner dans leur quotidien et même de leur apprendre quelques secrets de cuisine.

Son rôle a toujours débordé de la cuisine. Elle donnait des cours aux jeunes filles du village – les boulettes chouchou, entre autres – un savoir-faire transmis geste par geste, pour qu’elles deviennent autonomes et indépendantes. Ses propres enfants ont fréquenté la même école maternelle. Elle a regardé les siens grandir dans les mêmes couloirs où elle travaillait ; ces moments ont renforcé son attachement à sa vocation et à sa famille élargie.

À travers chaque repas, elle transmet aussi des valeurs qu’elle considère essentielles : la politesse, la gratitude, le respect. Elle rappelle aux enfants l’importance de dire merci. Parce que chaque geste d’attention compte, et contribue à former des adultes responsables et bienveillants.

Ce qui mesure 35 ans mieux que n’importe quel bilan, ce sont les retours. Des adultes qui ont quitté le village, quitté parfois le pays, et qui repassent la porte un jour. Ils lui posent toujours la même question : « Miss Maria, SOS ! Ou touzour fer ou bon ziromon pwason sale? » Elle le raconte avec un grand sourire. La mémoire gustative de l’enfance. Pour elle, ces retours sont la preuve la plus concrète de son rôle. Une trace qui reste.

Pour Miss Maria, le rôle des femmes qui travaillent en cuisine est fondamental : « Reconnaître le rôle des femmes comme moi, c’est reconnaître une base essentielle du bien-être des enfants. Sans cela, rien ne serait possible. »

Mehzabeen qui rend ce qu’elle a reçu. Nadine que quelqu’un a choisie. Miss Maria dont les plats survivent à l’enfance des autres.

Trois femmes. Trois façons de rester.

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