Mise à jour: 17 janvier 2026 à 15:00

Électricité : le pic du 29 décembre, un test grandeur nature pour le réseau

Par Le Défi Plus
Image
Sunil Dowarkasing-Nita Deerpalsing-170126
Sunil Dowarkasing et Nita Deerpalsing.`

Le 29 décembre dernier, le réseau électrique national faisait face à l’un de ses pics de consommation les plus élevés de ces dernières années. Si aucune panne majeure n’a été enregistrée, cet épisode agit comme un révélateur : le système tient, mais chaque pointe extrême met à l’épreuve ses marges de sécurité.

Selon les données disponibles, la demande électrique a atteint un niveau exceptionnel durant cette période festive, portée par une consommation résidentielle accrue, l’utilisation massive des climatiseurs et la reprise des activités commerciales.

Un scénario désormais récurrent lors des fortes chaleurs et des jours fériés, où la demande se concentre sur des plages horaires bien précises.

Face à cette montée en charge, le réseau n’a pas flanché. La situation a été maîtrisée grâce à l’activation de la réserve disponible et à une gestion en temps réel de la production. À ce stade de l’année, le Central Electricity Board dispose encore d’une marge de réserve supérieure à 100 mégawatts, un seuil jugé confortable par les techniciens du secteur. Un indicateur qui explique pourquoi, malgré la chaleur et la reprise économique en ce début d’année 2026, le réseau n’a pas subi de pression comparable à celle observée au début de 2025.

Les coupures recensées ces dernières semaines sont restées programmées et ciblées, principalement liées à des travaux de maintenance et de réparation. Aucun incident majeur n’est venu perturber l’alimentation électrique à l’échelle nationale.

Un contraste notable avec certaines périodes antérieures, où la demande avait frôlé les capacités maximales du réseau.

Pour autant, ce pic du 29 décembre ne saurait être analysé comme un simple épisode isolé. Il s’inscrit dans une tendance de fond marquée par l’évolution rapide des usages. La consommation domestique pèse de plus en plus lourd dans l’équation énergétique, tandis que les comportements deviennent plus volatils, rendant la prévision des pics plus complexe.

Autre facteur à considérer : la météo. Les conditions relativement clémentes observées ces dernières semaines ont contribué à limiter l’usage intensif des climatiseurs, soulageant ainsi le réseau. Un paramètre extérieur qui, s’il venait à changer brutalement, pourrait rapidement modifier l’équilibre actuel.

Derrière les chiffres, une question centrale demeure : le réseau est-il suffisamment armé pour absorber des pics encore plus élevés à l’avenir ? Car si la situation actuelle reste « dans le vert », selon les opérateurs, la répétition de pics extrêmes pourrait progressivement réduire les marges de manœuvre, notamment en cas d’incident technique imprévu ou de conditions climatiques plus sévères.


Sunil Dowarkasing : « Le solaire en toiture avancent à pas comptés »

Les difficultés récurrentes du Central Electricity Board (CEB) à répondre à la demande énergétique croissante du pays ne peuvent plus être réduites à de simples incidents techniques ou à des contraintes ponctuelles. Pour plusieurs observateurs, ces tensions sont le résultat d’un enchevêtrement de faiblesses structurelles, d’une gouvernance hésitante et d’un modèle énergétique resté largement inchangé malgré l’évolution rapide des besoins du pays.

La demande en électricité n’a cessé d’augmenter ces dernières années, portée par la croissance démographique, le développement immobilier, l’essor du secteur touristique et une électrification accrue des usages domestiques et économiques. Pourtant, cette progression n’a pas été accompagnée par une évolution proportionnelle des capacités de production. Les retards prolongés dans la planification énergétique, l’absence d’un véritable plan directeur à long terme et les lenteurs dans la mise en œuvre de nouveaux projets ont progressivement réduit les marges de réserve du système, le rendant plus vulnérable aux pics de consommation et aux incidents imprévus.

Dans ce contexte, Maurice demeure fortement dépendant de centrales thermiques vieillissantes ainsi que des producteurs indépendants d’électricité (IPP), dont les installations reposent majoritairement sur le charbon et le fuel lourd. Cet héritage énergétique rigidifie le système et complique toute transition rapide vers des sources plus propres et plus résilientes. Si les énergies renouvelables figurent régulièrement dans les discours officiels, leur progression reste timide sur le terrain, freinée par des cadres réglementaires complexes, des procédures lourdes et un réseau centralisé peu ouvert à la production décentralisée.

Pour Sunil Dowarkasing, expert en énergie, ces blocages ne sont pas uniquement techniques. « Les énergies renouvelables, notamment le solaire en toiture, avancent à pas comptés. La production décentralisée est traitée avec une prudence presque philosophique, car elle risquerait de réduire la part de marché des IPP », analyse-t-il. Une situation qui, selon lui, révèle le poids persistant des intérêts économiques et des logiques de « retour de l’ascenseur », observées aussi bien sous le gouvernement actuel que sous les précédents.

À cela s’ajoutent une fragmentation institutionnelle et des changements fréquents d’orientation politique, souvent dictés par la sensibilité du dossier des tarifs de l’électricité. Résultat : le CEB se retrouve contraint de gérer l’urgence plutôt que d’anticiper, évoluant dans un équilibre précaire entre une demande en hausse, une transition énergétique retardée et un système de plus en plus fragile.


Nita Deerpalsing : « Pour certaines décisions, on peut agir vite, mais pas pour notre dépendance énergétique ! »

Pour Nita Deerpalsing, la problématique centrale de la crise énergétique mauricienne ne réside ni dans la météo ni dans un manque ponctuel de capacité, mais bien dans une absence chronique de planification. Une situation qui, selon l’ancienne ministre et observatrice économique, ne date pas d’hier. « Cela fait des années que nous avançons avec la peur du black-out, sans jamais établir une véritable feuille de route », constate-t-elle.

Malgré les discours répétés sur la transition énergétique, les énergies renouvelables demeurent, selon elle, un objectif davantage proclamé que réellement mis en œuvre. Un an après l’arrivée du nouveau gouvernement, le constat reste inchangé. « Nous sommes en janvier, période de grande reprise économique, et pourtant, malgré les efforts annoncés, nous sommes toujours au point mort sur le dossier énergétique. Nous n’avons toujours pas une vision claire de la direction que nous prenons », déplore-t-elle.

Nita Deerpalsing se montre particulièrement critique sur la lenteur du développement du solaire. Pour elle, l’argument selon lequel ce type de projet nécessite du temps n’est plus recevable. « L’excuse du délai ne tient plus la route. La situation est grave. L’énergie solaire ne décolle pas, alors qu’elle devrait être au cœur de notre stratégie », affirme-t-elle.

Elle rappelle que Maurice compte aujourd’hui plus de 200 000 ménages, et que le contexte international offre désormais davantage de facilités d’accès aux équipements photovoltaïques, grâce à divers accords commerciaux. Dans ce cadre, elle juge regrettable l’absence de mesures concrètes dans la dernière présentation budgétaire. « Rien n’a été prévu pour encourager l’installation de panneaux photovoltaïques sur les maisons. C’est une occasion manquée », estime-t-elle.

Comparant Maurice à d’autres régions, elle souligne que plusieurs pays ont déjà pris une longueur d’avance. « La Chine l’a fait, et même certains pays africains nous ont dépassés. Les fermes solaires représentent l’avenir. Pourtant, à Maurice, nous nous heurtons encore à de nombreux blocages », observe-t-elle.

Pour Nita Deerpalsing, le solaire ne doit pas être perçu comme une menace pour le réseau, mais comme une solution. « Nous ne pouvons plus compter uniquement sur le CEB. Au contraire, l’énergie solaire permettrait de libérer le réseau national d’une partie de la pression qu’il subit », soutient-elle.

En conclusion, elle pointe un manque flagrant de volonté politique. « Quand il s’agit de certaines décisions, on peut agir très vite. Mais lorsqu’il est question de notre dépendance énergétique, tout semble soudainement devenir compliqué », lâche-t-elle, résumant ainsi un malaise qui, selon elle, continue d’alimenter les inquiétudes autour de la sécurité énergétique du pays.

 

Publicité
À LA UNE
defiplus