Élection des nouveaux maires : entre insécurité persistante et efforts timides, les villes peinent à convaincre
Par
Jean-Marie St Cyr
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Jean-Marie St Cyr
Quatre villes ont élu un nouveau maire ce lundi 25 mai. Mais pour beaucoup de citadins, l’alternance municipale ressemble davantage à un jeu de chaises musicales qu’à une promesse de changement réel, tant les élus locaux manquent de véritables leviers d’action.
Port-Louis, Quatre-Bornes, Vacoas/Phœnix et Curepipe ont toutes un nouveau maire et un adjoint depuis le lundi 25 mai (voir en page 7). Si, sur le plan politique, l’alternance satisfait l’un ou l’autre conseiller, pour les citadins, c’est plutôt bonnet blanc, blanc bonnet. Un sentiment d’autant plus répandu que la nouvelle loi sur les Collectivités locales ne confère pas suffisamment de pouvoir aux élus locaux. Toutes les grandes décisions sont prises au niveau du gouvernement central, à commencer par le choix du maire lui-même.
D’une ville à l’autre, c’est un sentiment mitigé qu’éprouvent les citadins quant à l’administration de leur cité. De Port-Louis à Curepipe en passant par Quatre-Bornes, il y a du bon et du moins bon. Et leurs attentes sont grandes vis-à-vis de la nouvelle administration municipale.
Assis à même le sol près de la gare JanPalach, Ashwin, un marchand ambulant, est catégorique après un an de changement de gouvernement et d’installation de la nouvelle équipe municipale. « Okenn sanzman pann trouve. Tou ankor parey », dit-il, dépité. Il pointe d’abord le nettoyage de la ville, autrefois assuré par un « contracteur » privé qui a, depuis, été remplacé. Résultat selon lui : « Zot pa fer zot travay kouma avan la ti pe fer. »
Au-delà du nettoyage, Ashwin estime que les autorités devraient s’attaquer aux vrais problèmes de la ville plutôt que de pointer constamment du doigt les marchands ambulants qui tentent de gagner leur vie. Il lance un appel à la régularisation de leur situation et demande qu’un espace de travail leur soit attribué. Il relève également l’état dégradé des routes dans certains quartiers, tout en reconnaissant que ce problème n’est pas propre à Curepipe.
Autre sujet d’inquiétude : la présence de rats à quelques mètres seulement de la mairie, dans le jardin en face du bâtiment et le long de la gare JanPalach sud. Ce qu’il attend du nouveau maire, c’est qu’il soit « à l’écoute des marchands ambulants » et qu’il fasse « de son mieux pour régulariser » leur situation.
D’autres habitants de Curepipe partagent ce diagnostic. La ville, selon eux, est devenue « pli dezord » : des ordures partout, un nettoyage qui ne se fait plus comme avant. Ils notent également que depuis l’arrivée du métro, la fréquentation du centre-ville a chuté, pénalisant les petits commerces. Ces habitants, qui ont souhaité rester anonymes, estiment que si le changement annuel de maire est compréhensible dans une logique politique, un an reste trop court pour conduire un véritable projet urbain. Chaque maire, selon eux, devrait disposer du temps nécessaire pour mener à bien ses initiatives.
À Quatre-Bornes, deux sons de cloche se font entendre quant à la gestion de la ville. Il y a ceux qui se disent satisfaits, et ceux qui estiment que la ville des Fleurs, devenue une ville « morte » depuis l’avènement du métro en 2019, a besoin de profondes améliorations.
Banon, vendeuse de glaces qui trouve encore preneur malgré l’hiver, fait partie des satisfaits. « Tou inn sanze. Ena lekleraz partou ek pena problem lera. Zot inn bien netwaye ek inn met pwazon. Tou prop », affirme-t-elle. Toutefois si le centre-ville se porte bien, elle ne peut en dire autant des faubourgs. Elle défend aussi la continuité à la tête de la municipalité : « Kan ena enn sel, li kone kouma pou fer so travay bien ek li pou gagn letan fer ban proze ek li kapav fer li bien onet kouma bizin. Si sak kou pou sanze lerla pou ena enn problem. » Alors que la ville a un nouveau maire depuis ce lundi, elle espère simplement qu’il continue le travail de son prédécesseur.
Faisal, marchand au marché de Quatre-Bornes, est beaucoup plus sévère. Pour lui, rien n’a changé depuis l’installation de la nouvelle équipe municipale. De nombreux projets annoncés restent en suspens, à commencer par la rénovation du marché, voire la construction d’un Urban Terminal promis depuis l’arrivée du métro. « Jusqu’à présent, rien de concret n’a été décidé », déplore-t-il.
En attendant, le marché demeure dans un état piteux : des pigeons y circulent librement, laissant leurs fientes partout, et les lieux ne sont pas sécurisés, ce qui a facilité plusieurs cambriolages. Il s’étonne également que des étals vides ne trouvent pas preneurs, sans qu’aucun appel d’offres soit lancé pour y attirer de nouveaux marchands.
Sur la question du métro, Faisal et d’autres habitants convergent : au lieu de stimuler le développement commercial, son arrivée a produit l’effet inverse. De nombreux magasins ont fermé le long de la route St-Jean, désormais coupée en deux par la ligne de transport. Cette « barrière » physique génère des embouteillages aux heures de pointe, complique la traversée pour les piétons et oblige les véhicules venant de St-Jean en direction de La Louise à faire de longs détours. « Pena parking », résume Faisal, pour qui la vente a nettement baissé ces dernières années.
Suraj, pompiste le long de cette artère autrefois animée, dresse le même constat. Il observe les nombreux volets fermés qui jalonnent la route St-Jean et note que la raréfaction des véhicules pénalise aussi son commerce. Sur la question du mandat des maires, il estime qu’il faut donner à chacun la chance de défendre ses projets, mais reconnaît qu’en un an, il est difficile d’accomplir grand-chose.
Pour lui, un mandat de deux ans serait plus approprié. Il espère que le nouveau maire misera sur la propreté et contribuera à redonner vie aux commerces de la ville.
À Port-Louis, l’atmosphère est plus animée. On y croise des gens de tous horizons, tous pressés. Denis, habitant de Pointe-aux-Sables, estime que la propreté de la ville relève d’abord de la responsabilité des citadins et des marchands eux-mêmes. « Si on veut une ville propre, tout doit commencer par soi avec l’utilisation des poubelles là où il y en a », dit-il, tout en plaidant pour que la mairie installe des bennes dans des endroits stratégiques et invite les commerçants à faire preuve de discipline en y déposant leurs ordures plutôt qu’en bordure de route. Selon lui, alors que la ville s’est modernisée, certains n’ont pas encore pris conscience que Port-Louis est non seulement la capitale du pays, mais aussi une ville touristique.
D’autres habitants relèvent que les maires d’aujourd’hui n’ont plus la même autorité que leurs prédécesseurs. C’est l’administration centrale qui contrôle tout, disent-ils, et les élus locaux n’ont pas les coudées franches pour engager de grands projets de développement, tout dépendant du bon vouloir du ministre des Collectivités locales ou du gouvernement. Ils soulignent même que le fait que les villes soient contrôlées par un gouvernement du même bord politique n’a rien apporté de plus.
Si Port-Louis paraît plus propre grâce à un nettoyage régulier du centre-ville, le curage des drains devrait, selon eux, être effectué plus fréquemment. Denis, de son côté, considère que « le changement annuel de maire ne va pas apporter de véritable changement ».
Ce qui revient comme un leitmotiv dans toutes les villes, c’est le sentiment d’insécurité. Les usagers de drogue dans les coins de rue et les bagarres régulières alimentent une inquiétude partagée. Pour un marchand ambulant de Curepipe, la police ferait mieux de s’attaquer au problème de la drogue plutôt que de pourchasser les petits vendeurs. Un avis que partagent plusieurs maraîchers de la région. « La polis deryer zis bann dimounn malere », estime l’un d’eux, ajoutant que la plupart des marchands ambulants tentent de gagner honnêtement leur vie et que leur commerce aide les plus démunis, pour qui, s’approvisionner au marché est devenu trop cher. Selon lui, c’est la loi de l’offre et de la demande qui a poussé les marchands ambulants à s’installer aux abords des marchés et des gares routières.
Un autre habitué de Curepipe signale qu’à la sortie des classes, des groupes de jeunes élèves, garçons et filles, se rassemblent non loin de la mairie, cigarette au bec. Difficile pour les adultes de les rappeler à l’ordre sans risquer d’être rabroués, insultés ou même agressés. « Nou dir lapolis seki pase me zot pa fer nanye », témoigne-t-il.
Dans ce contexte, les marchands ambulants sont souvent désignés comme les boucs émissaires de la ville, accusés de favoriser les attroupements et le commerce de la drogue, ce qu’ils démentent fermement. « Si lapolis ti fer so travay kouma bizin, si le mer ti fer so travay kouma bizin, dan lespas sis mwa bann zafer drese partou », réplique l’un d’eux.
À Quatre-Bornes, le même sentiment d’insécurité prévaut, notamment la nuit, quand des individus s’installent sur les étals de la foire pour y faire du désordre. « Il y a un manque de sécurité dans la ville. Cela fait peur la nuit en particulier », confie un habitant.
Ainsi, qu’on appelle Curepipe la « ville des drogués », Quatre-Bornes une « ville morte » ou qu’on reconnaisse les efforts déployés à Port-Louis pour faire vivre la capitale, le message des citadins est unanime : un changement de maire ne suffira pas. Ce sont des politiques de fond, avec des élus disposant de véritables pouvoirs, qui pourront transformer durablement le visage de leurs villes.