Ehshan Kodarbux, fondateur du Défi Plus et CEO du Défi Media Group : «Être la voix des sans-voix reste notre mission fondamentale»
Par
Patrick Hilbert
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Patrick Hilbert
Né dans un contexte politique instable, porté par une équipe réduite mais déterminée, Le Défi Plus s’est imposé en trois décennies comme un acteur central du paysage médiatique mauricien. À l’occasion de son 30e anniversaire, son fondateur, Ehshan Kodarbux, revient sur les origines du journal, les années de braise, la mutation en un groupe multimédia leader et les défis de l’avenir. Un témoignage sans fard sur le journalisme engagé, l’entrepreneuriat médiatique et la nécessité de rester libre.
En quoi le contexte médiatique des années 1990 et votre expérience personnelle ont-ils influencé votre décision de créer un nouveau journal ; y a-t-il un événement particulier qui a déclenché ce projet ?
Autant commencer par le début pour situer le contexte. J’ai commencé comme ‘Trainee Reporter’ à 17 ans au quotidien The Nation de feu Prakash Ramlallah. À une époque, Jugdish Joypaul en était le rédacteur en chef. L’année suivante, je suis passé reporter au quotidien The Star. En parallèle, je contribuais aux publications du Centre culturel libyen. Quelques années plus tard, à 25 ans, j’ai lancé ma propre publication Horizons Nouveaux, suivie de Nouvo Lizur, codirigée par Jack Bizlall. Ces deux publications, très politiquement engagées, produites successivement sur plusieurs années, ont fini par mettre la clé sous le paillasson, faute de moyens financiers.
J’ai galéré pendant quelque temps avant d’aider mon regretté camarade James Clency Hurry à lancer Le Défi. Ce journal bénéficiait du soutien de l’ancien ministre Vishnu Lutchmeenaraidoo. À la suite du départ de James, j’ai été désigné rédacteur en chef, poste que j’ai occupé jusqu’à la fermeture du journal. Malgré son succès incontestable, cette fin est survenue dans des circonstances trop complexes à détailler ici.
J’ai ensuite obtenu une bourse Inde- Commonwealth et décroché un diplôme à l’Indian Institute of Mass Communication de New Delhi. De retour à Maurice, au chômage, marié et père, j’ai travaillé comme attaché de presse auprès de Karl Offman, alors ministre de la Sécurité sociale. Cela a duré quatre ans et demi.
À la suite de la défaite du gouvernement MSM en 1995, j’ai perdu mon emploi et me suis retrouvé sans activité professionnelle, tout en ayant la charge de notre famille élargie. J’ai demandé une rencontre avec sir Anerood Jugnauth. Il pensait que je cherchais un job à The Sun, organe de presse du MSM. Je lui ai répondu en souriant : « Pa kapav ena de kapitenn lor enn bato ». Fidèle à lui-même, il m’a rétorqué d’un air estomaqué « Ah bon, to pe rod ranplas Subash (Gobin) ? ». Non, pas du tout, ai-je précisé.
Il m’a proposé de devenir attaché de presse du MSM, poste que j’ai poliment décliné. Je lui ai exprimé mon envie de renouer avec le journalisme à mon propre compte et sollicité son imprimerie, Sun Printing, pour lancer une publication. J’ai plaisanté en disant que si je n’y arrivais pas cette fois-ci, je redeviendrais le marchand ambulant que j’étais durant mon adolescence. Je remercie feu sir Anerood Jugnauth pour avoir soutenu, sans hésitation, le lancement du Défi Plus.
Voilà le contexte de lancement du journal. C’était tout bêtement une question existentielle. Bon, après on peut pérorer sur la mission sociale, le contexte politique, les prises de position des uns et des autres, le parti pris. Tout cela resterait très subjectif.
« Il fallait littéralement réussir ou mourir »
Le parti pris était évident au début. Comment avez-vous géré cette période malgré le contexte d’instabilité politique ?
Disons que de la période précédant l’indépendance jusqu’au début des années 2000, les médias traditionnels ont été influencés par la politique partisane à différents niveaux. Même aujourd’hui, on en retrouve encore des relents. Rien d’inhabituel pour une île en développement, au futur incertain et traversée par divers intérêts.
Le premier Défi avait déjà ajouté son grain de sel avec de fortes caricatures montrant certains hommes politiques dans tous leurs états. Le Défi Plus a abondé dans le même sens, avec toutefois la prétention d’être « la Voix des sans voix ».
En réalité, Le Défi Plus a connu trois époques : une décennie de journalisme engagé ou de parti-pris, une décennie de révélations et de faits divers, puis une décennie de journalisme plus neutre, équilibré, diversifié – plus sérieux si l’on ose dire.
D’une certaine façon, nous avons été « Agile », comme on le dirait aujourd’hui. Toutefois, être une voix des sans-voix reste notre mission fondamentale. Cet aspect se manifeste à travers différentes rubriques de nos publications et plusieurs programmes diffusés sur Radio Plus, notamment « La Voix Maurice » ainsi que l’émission « Au Coeur de l’info ».
Comment êtes-vous arrivé au journalisme ?
J’avais une passion pour la lecture et l’écriture. Déjà au collège, je participais aux « Concours de meilleures lettres » lancés dans l’express et The Nation. Deux de mes « lettres » ont été primées dans l’express sous les titres : « Queue devant le savoir » et « Reforms in our educational system ».
Je croyais naïvement que le journalisme était un prolongement de la littérature, certes plus engagée qu’eau de rose. Nourri ensuite par la littérature révolutionnaire, de Marx à Kadhafi en passant par Mao, Fanon, Fromm ou Marcuse, on finit par se prendre pour un justicier de la plume.
J’ai pris du temps à comprendre que le romantisme révolutionnaire, si l’on n’y prend garde, peut rendre idéologiquement aveugle voire fanatique. Le titre d’un ouvrage de Lénine résume bien ce phénomène : « La maladie infantile du communisme : le gauchisme ».
Pour autant, la littérature révolutionnaire nous permet dans certains cas à déconstruire le discours dominant. Et ce n’est pas rien pour le journaliste censé avoir un regard critique sur le monde.
« Le Brand fait la différence »
En repensant aux débuts du Défi Plus, comment avez-vous vécu le lancement du premier numéro ? Quels ont été les principaux défis à surmonter – humains, financiers ou organisationnels – et en quoi certains moments fondateurs ont-ils marqué l’esprit et l’ADN du journal ?
Comme déjà mentionné, nous étions une bande de trois pelés et quatre tondus. La plupart d’entre nous était au chômage. Il fallait littéralement réussir ou mourir.
J’avais quelques économies. Sun Printing nous accordait des facilités très flexibles, et de temps à autre, surtout au début, nous recevions le soutien de well- wishers, rencontrés au fil des années.
Bhai Iqbal, ancien administrateur de The Star, soutenu par Faiz Uteem, veillait au grain sur chaque sou dépensé. Lui- même n’avait pas de salaire fixe. Nous n’avions qu’un seul véhicule. Chaque vendredi, à la veille de la parution, mes beaux-parents s’assuraient qu’on avait de quoi manger pour affronter la longue nuit qui s’annonçait.
Côté rédactionnel, Kanen Chelumbrun cumulait les fonctions de chroniqueur sportif et de responsable de plusieurs rubriques. Pradeep Daby, Vandana Seegobin, Steward Armoogum et André Emile faisaient partie de l’équipe. Nous comptions aussi sur une poignée de collaborateurs externes, souvent sous un régime de « quand gagnera paiera ».
Même si nous étions un hebdomadaire, il arrivait souvent que Reza Somraddy, notre maquettiste fidèle depuis 30 ans, et moi quittions le bureau aux petites heures du matin, à l’appel à la prière.
Oui, c’était vraiment notre époque héroïque. Il serait fou de recommencer dans ces conditions.
Comment le public a-t-il réagi dans un premier temps ? À quel moment aviez-vous compris que Le Défi Plus avait trouvé son lectorat et comment le journal s’est-il construit ?
Le journal fut un ‘instant success’. La première édition, tirée à 3 000 exemplaires, était rapidement ‘sold out’ dans plusieurs régions. Quelques mois plus tard, nous atteignions les 5 000 exemplaires avant de franchir le cap de 10 000 deux ou trois ans après.
Ce succès initial nous a encouragés à publier d’autres titres : Le Défi Jeunes (avec l’apport de Nathalie Marion-Mungur, aujourd’hui chef de rubrique Magazine du groupe), Synergie (titre acquis et placé sous la responsabilité de Christina Vilbrin, aujourd’hui chef de rubrique Economie du groupe) Bollywood Masala (avec l’apport de deux meilleurs chroniqueurs de l’époque, à savoir Feroz Saumtally et Rajen Sobrun), Défi Sexo (avec l’apport des inorthodoxes Yannick, Steward et Yanna).
Ces publications spécialisées généraient des revenus qui contribuaient à renforcer la position de notre principal titre, Le Défi Plus. Dans cette dynamique, des jeunes comme Jérôme Jeanne (notre caricaturiste de toujours), Emma Chelumbrum, Radha Rengasamy, Ashra Beesoon, Arianne Lefort, Annick Rivet, Dad Manouraj Gungea, Jimmy Jean-Louis et bien d’autres nous ont rejoints. Priscilla Sadien avait, si je ne me trompe 17 ans ; elle est aujourd’hui rédactrice en chef de Radio Plus.
Avec le recul, on peut affirmer que Le Défi Plus a constitué une véritable pépinière pour de jeunes issus de milieux modestes, et qu’il y a contribué à l’empowerment des femmes qui n’auraient probablement pas trouvé leur place dans ce secteur autrement.
Grâce à ce succès, une deuxième vague de collaborateurs expérimentés est arrivée. Entre autres : feu Dharmanand Dhooharika (Faits divers), Gilbert Bablee (Enquête) et son complice John Doe, chroniqueur légal. Leur apport a permis au Défi Plus d’atteindre, à son apogée, des tirages frôlant les 65 000 exemplaires et de s’imposer comme le leader incontesté du samedi – ce qu’il demeure encore aujourd’hui.
Et la construction du groupe, indissociable du Défi Plus ?
Le succès du Défi Plus et de nos autres publications de niche nous a permis d’acquérir les rotatives de Sun Printing, de créer notre propre imprimerie à GRNO et de participer au lancement de Radio Plus.
À son tour, le succès de la radio a favorisé notre expansion notamment dans l’évènementiel.
Nous travaillons aujourd’hui sur plusieurs secteurs : formation, e-gaming, e-commerce, immobilier, entre autres. Cette diversification est essentielle. Elle permet de subventionner notre pôle presse écrite devenue relativement déficitaire – comme c’est le cas pour l’ensemble de l’industrie depuis l’émergence des réseaux sociaux – tout en consolidant notre indépendance. Condition vitale pour préserver la liberté de la presse face aux pressions politiques.
« Le paradoxe est que si la presse papier décline, le numérique nous permet de toucher un public beaucoup plus large »
Face aux défis auxquels sont confrontés les médias mauriciens – entre crédibilité, modèle économique et concurrence des réseaux sociaux – comment Le Défi Media Group s’adapte-t-il ?
La révolution numérique a profondément bouleversé le paysage. Les réseaux sociaux ont brisé le monopole des médias traditionnels. Désormais, chacun peut créer sa propre information et être son propre mégaphone.
On aura noté, sur le Net, qu’il y a de l’excellent, du bon, du moins bon et carrément de la diffamation crasse et mesquine. Sans oublier les fake news et les manipulations en tous genres facilitées par l’intelligence artificielle. Or, un journalisme professionnel suppose la recherche, la vérification des faits et la contextualisation, avec un souci d’équilibre et d’impartialité. C’est peut- être là la branche de salut des médias traditionnels.
Le paradoxe est que si la presse papier décline, le numérique nous permet de toucher un public beaucoup plus large.
Nos plateformes connaissent aujourd’hui une audience qu’aucune publication écrite n’aurait osé imaginer il y a 30 ans.
Pour vous donner une idée, rien que le site Defimedia.info accueille chaque jour 80 000 ‘unique visitors’. C’est le plus grand site d’information, et de loin, du pays. Ce même site a 1,2 million de ‘followers’ sur Facebook, tant à Maurice qu’à l’étranger. Et j’en passe sur la présence de TéléPlus sur YouTube (519 000 abonnés), de nos microsites comme Défi Santé, Défi Moteurs, Défi Economie, etc., sur Instagram, TikTok et Internet en général.
Selon moi, le Brand fait la différence.
Chacun sait à qui il a affaire. Dans notre situation, cela nous permet de prendre la place qui nous revient dans l’espace digital. Le défi consiste à monétiser le contenu sans en altérer la qualité.
Et votre vision stratégique pour les prochaines années, tant au niveau du Défi Plus que du groupe ?
Nous passons la main à une nouvelle génération. Je me considère en pré-retraite et j’occupe désormais un rôle davantage axé sur le mentorat, tandis que Nawaz Noorbux est CEO adjoint depuis un an.
Le groupe s’appuie aujourd’hui sur une équipe mêlant vétérans et jeunes talents, avec pour défi principal de rester pertinent dans un environnement en constante mutation.
Notre pôle digital, centré autour de www.defimedia.info, TéléPlus et divers autres microsites, bénéficie du soutien des divers clusters éditoriaux du groupe.
www.defimedia.info, encadré par son rédacteur en chef Dad Manouraj Gungea, un professionnel expérimenté du Défi Plus, est entouré d’une équipe de jeunes novateurs.
Nawaz Noorbux, fort de son expérience à la télévision sur la MBC, a pour objectif principal, de transformer TéléPlus, avec l’apport de Michaël François, en une station de télévision pleinement opérationnelle. Nos équipes de jeunes techniciens et créateurs travaillent sur des projets novateurs. Il sera nécessaire de maîtriser les outils informatiques tout en recrutant des talents fiables et intègres.
Trente ans après la naissance du Défi Plus, quel regard portez- vous sur le chemin parcouru et votre propre cheminement ?
Il faudrait écrire au moins un livre pour résumer tout cela. Nous n’avons pas l’espace qu’il faut ici. Disons que ce fut une aventure intense, exaltante, malgré les hauts et les bas, vécue avec des collaborateurs et amis animés par l’esprit de défi.
En réalité, je n’ai pas de mérite particulier, si ce n’est d’être exigeant envers moi-même. (Je l’avoue avec une pointe d’ironie, un peu moins au cours des dernières années). J’ai sans doute eu beaucoup de chance d’avoir connu les gens qu’il faut au moment voulu. Ce qui explique qu’on a pu construire, en équipe, un groupe multimédia leader, employant plus de 250 employés et collaborateurs, en l’espace de deux décennies. Chaque personne a contribué à sa manière au développement commun. Et je suis reconnaissant envers toutes ces personnes dont la liste sera trop longue à citer.
En ce qui concerne mon cheminement personnel, le journalisme m’a énormément aidé. N’ayant pu effectuer d’études universitaires faute de moyens, j’ai trouvé dans le journalisme une véritable université ouverte. Cette profession m’a permis très tôt de couvrir des travaux parlementaires, d’assister à de grands procès, de participer à des conférences internationales à Maurice et à l’étranger, et surtout de rencontrer des personnes issues de divers horizons.
Grâce au journalisme, j’ai pu réaliser mon rêve secret : terminer mes études universitaires. Et cerise sur le gâteau, j’ai décroché deux MSc, dont une de la prestigieuse London School of Economics and Political Science (LSE).
Un conseil aux jeunes qui aspirent à pratiquer le journalisme ?
J’aime rappeler aux jeunes que le journalisme n’est pas un métier où l’on s’épuise inutilement. Ce métier requiert une implication personnelle importante et s’adresse à ceux qui souhaitent exercer avec engagement, dévouement – et modestie.
Il est essentiel de s’éduquer en permanence si on a la prétention d’informer autrui. Il faut faire preuve de perspicacité et de rigueur. Ce processus apporte une satisfaction que l’argent ne peut offrir : le développement intellectuel et la croissance personnelle. Avec un bonus : augmenter sa valeur sur le marché du travail.
En somme, il s’agit d’un métier exigeant qui peut apporter une grande satisfaction personnelle, en particulier lorsque l’on contribue à lutter contre les problèmes de société et à améliorer la vie des personnes de façon positive – à condition d’avoir la vocation et d’être passionné.
Un message aux stakeholders ?
Certainement. Je voudrais d’abord remercier nos fidèles lecteurs qui continuent de nous accompagner sur nos différentes plateformes. Je tiens à exprimer ma gratitude envers notre personnel et l’ensemble de nos collaborateurs pour leur travail remarquable. Je remercie également tous nos partenaires – plieurs, distributeurs, vendeurs de journaux, annonceurs et soutiens de bonne volonté – sans qui cette aventure n’aurait pas été possible.
Pour toute la confiance placée en nous, nous ferons de notre mieux pour continuer à informer de manière honnête, malgré les contraintes.