Éducatrice à l’ONG Ailes - Cindy Trevedy : renaître après l’enfer de la drogue
Par
Marjoreland Pothiah
Par
Marjoreland Pothiah
Longtemps prisonnière de la drogue et de l’indifférence, Cindy Trevedy a brisé ses carapaces pour se reconstruire. Aujourd’hui éducatrice, elle livre un témoignage poignant sur la résilience et le salut au féminin.
«Au collège, j’étais extrêmement timide. Aujourd’hui, quand je dis que je suis timide, les gens rient, car ils me voient toujours en train de parler. Mais c’est une carapace… » Enjouée, drôle et toujours prête à faire rire, Cindy Trevedy, 46 ans, cache derrière ses éclats de joie un lourd passé marqué par la drogue et les épreuves.
« À force de traverser des épreuves, on se protège. On se cache derrière une armure pour ne pas revivre certaines émotions. J’ai construit plusieurs carapaces. Souvent, je les dissimule derrière un sourire, des rires, des blagues. Je suis un peu le clown du bureau où je travaille. » Ancienne toxicomane, elle a repris sa vie en main et consacre aujourd’hui son énergie en tant qu’éducatrice et Team leader au sein de l’ONG AILES (Aides Infos Liberté Espoir et Solidarité) parmi d’autres activités. Son histoire est un témoignage de courage. De résilience. Et de renaissance.
Issue d’une famille modeste et travailleuse, Cindy Trevedy aspirait, enfant, à devenir journaliste ou avocate, mais le destin en a voulu autrement. Rien ne présageait que sa vie allait basculer dès ses 14 ans. D’autant que dans sa famille, personne ne touchait à l’alcool ou à la drogue.
« J’étais au collège à l’époque. J’avais un copain qui avait toujours sur lui un petit papier gris. Je pensais que c’était l’emballage d’un chewing-gum. Je lui ai donc demandé ce que c’était. Il m’a dit que je le saurais après, mais j’ai insisté. Il m’a alors dit que c’était pour la drogue. »
Curieuse, elle lui demande : « Quand tu prends ça, qu’est-ce que tu ressens ? Il m’a répondu qu’il voyait des hôtesses dans un avion. Je lui ai alors dit que moi, j’aimerais bien voir le pilote. » (rires)
Elle veut essayer. Le copain en question lui dit d’abord non. « Il m’a dit que je ne pourrais plus m’arrêter si j’en prenais. Je lui ai répondu : ‘Moi je porte mon nom, je m’appelle Cindy Trevedy. J’arriverai à arrêter’ », raconte-t-elle.
Cindy Trevedy y goûte pour la première fois. Il y aura une deuxième fois, puis une troisième fois… Le piège se referme sur elle. « J’en prenais tous les jours. Et tant que tu en prends, tu ne connais pas le manque », explique-t-elle.
Mais le manque finit par arriver. « Pour mes 15 ans, ma maman m’avait offert une chevalière. Je l’ai vendue pour avoir de la drogue. » Cette chevalière, elle continue d’y penser. Elle n’a jamais pu la récupérer. « Cela me touche énormément d’avoir perdu ce souvenir. C’est pour cela que j’ai préféré quitter la maison de mes parents, juste pour ne plus voler de nouveau. » Dès lors, elle vivra dans divers endroits, dont Port-Louis.
Elle a un avis bien tranché sur la drogue. Certains, observe Cindy Trevedy, consomment de la drogue pour oublier leurs problèmes, d’autres à titre récréatif.
« On parle souvent de drogues ‘dures’ et ‘douces’, mais pour moi, la drogue reste la drogue. Même le café est une drogue ; la différence, c’est que l’une est légale et l’autre ne l’est pas. » Lucide sur son propre parcours, elle dit comprendre, aujourd’hui, que « quelque part, j’ai consommé de la drogue parce que j’avais envie de me rebeller, étant donné que ma famille n’aimait pas mon copain ».
Lorsque Cindy Trevedy exprime la volonté de quitter cet engrenage, sa mère et son défunt oncle lui viennent en aide. Ils frapperont à la porte de travailleurs sociaux et d’ONG. « Mais à l’époque, nous sommes en 1996, il n’existe aucun traitement spécifique ni de centre adapté pour les femmes toxicomanes. Officiellement, ‘pena fam droge’. Pourtant, dans les rues, elles sont bien là, invisibles aux yeux des autorités », fait-elle ressortir.
Un jour qu’elle est malade « comme un chien », elle est conduite à l’hôpital. Au département « Casualty », en plein manque, elle perd le contrôle. Elle crie, veut tout casser. Plus tard, quand elle reprend ses esprits, elle entend : « Sa madam-la inn kraz partou isi ». Elle prend conscience de ce qu’elle a fait.
Mais derrière la violence, il y a la souffrance du sevrage. On décide alors de l’envoyer à l’hôpital psychiatrique. « J’étais partie avec ma mère. C’était le matin, mais le médecin ne venait que dans l’après-midi », se remémore-t-elle. Les minutes et les heures passent. Cindy Trevedy transpire, tremble, alterne frissons et bouffées de chaleur. Sa mère lui tient la main. Mais, toujours aucun docteur.
« Mo pa pe kapav tini », dit-elle. Elle demande de l’argent, promet de revenir après avoir pris « ce qu’il faut ». Elle part donc chercher du « brown » qu’elle obtient après s’être rendue chez plusieurs vendeurs. Une fois la drogue obtenue, elle ne retournera pas à l’hôpital. La spirale continue.
Cindy Trevedy assiste au calvaire d’autres femmes toxicomanes. Un jour, au Jardin de la Compagnie, elle voit des policiers frapper des femmes. Elle appelle un journaliste qui couvre l’événement. L’affaire fait grand bruit dans la presse. Mais rien ne change vraiment.
Les années passent. Cindy Trevedy dort chez des camarades, parfois dans la rue, sans rien à manger. Elle devient aussi mère au passage. « Mon dernier enfant a 18 ans aujourd’hui. Avant même sa naissance, je me suis fait une promesse : briser le cycle. » Parce que, au-delà de la drogue, de la violence et de l’abandon institutionnel, il restait une chose que le système ne pouvait pas lui enlever : la volonté de se relever.
Elle sera l’une des premières résidentes du Centre Chrysalide, une ONG qui se consacre à la réadaptation et à la réinsertion sociale des femmes confrontées à la toxicomanie et à la dépendance. Mais Cindy Trevedy ne s’y adapte pas. « Se so fason fer ki pa al ar mwa. » Elle est d’avis que chaque personne a besoin d’un traitement adapté.
Elle reprend alors son ancienne vie jusqu’au jour où elle découvre Lacaz A, une association qui accompagne divers groupes vulnérables, dont les personnes souffrant d’une dépendance aux drogues. En 2008, elle arrête définitivement la drogue et reprend sa vie en main.
Aujourd’hui, Cindy Trevedy est éducatrice (NdlR : depuis 2011) et Team leader au sein de l’ONG AILES à Mangalkhan. Une orientation qui lui convient parfaitement : elle comprend ce que traversent les personnes dépendantes à la drogue et elle est mieux à même de les accompagner. « J’ai moi-même fait partie de la population vulnérable, dans tous les sens du terme. Ce n’est pas un combat facile, où l’on peut simplement dire : ‘Oui, je vais m’en sortir parce que je le veux.’ Beaucoup disent qu’il suffit d’avoir de la volonté. »
Non, ce n’est pas si simple. Oui, il faut de la volonté. « Mais il faut aussi un encadrement, surtout familial et professionnel. » Il faut, souligne-t-elle, un accompagnement qui évite aux personnes vulnérables de rester sans rien faire. « Car l’oisiveté peut devenir dangereuse. ‘The devil is at work’, comme on dit. Il ne faut pas laisser cette porte ouverte. Tant qu’on a quelque chose à faire, on avance, petit à petit. »
Après avoir mené son propre combat, Cindy Trevedy tend aujourd’hui la main à celles et ceux qui, comme elle hier, avancent dans l’ombre. Son parcours rappelle qu’on ne sort pas seul de la dépendance, mais avec du soutien, des repères et une seconde chance. La chute n’est jamais une fin, elle peut devenir un point de départ. « J’ai appris à transformer mes faiblesses en force. Je ne les porte plus comme un fardeau : ce n’est plus moi », affirme-t-elle.
Aujourd’hui encore, Cindy Trevedy plaisante, rit et fait rire les autres. Mais derrière ce sourire devenu armure, il y a surtout une femme qui a survécu.