Éducation - Kreol morisien au HSC : une avancée historique, des défis immédiats
Par
Sharone Samy, Jameela Jaddoo
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Sharone Samy, Jameela Jaddoo
Après vingt ans de lutte, le Kreol Morisien devient matière principale au HSC dès 2026. Une étape structurelle majeure qui valorise enfin la langue maternelle au cœur du système éducatif. Cette reforme ne se fait toutefois pas sans heurts.
La décision est tombée après plusieurs semaines de flou et d’interrogations. Le Conseil des ministres a confirmé que le Kreol Morisien deviendrait matière principale au Higher School Certificate (HSC) dès l’année académique 2026, qui a déjà débuté. Une annonce attendue, mais qui a aussi suscité son lot de confusion chez les élèves, les parents et les établissements scolaires, notamment quant aux modalités concrètes de mise en œuvre.
Pour le Pr Arnaud Carpooran, linguiste et figure de référence dans le développement et la normalisation du Kreol Morisien, cette confusion est née « principalement d’un déficit de communication ». « Beaucoup d’élèves avaient déjà obtenu un crédit en Kreol Morisien au School Certificate, mais ne savaient pas si la matière serait poursuivie de manière continue jusqu’au HSC », explique-t-il. La confirmation officielle du gouvernement permet désormais de lever toute ambiguïté.
Une circulaire sera émise dès cette semaine dans les établissements secondaires afin de détailler les modalités pratiques liées à l’enseignement et à l’évaluation. « Les parents et les élèves connaîtront très clairement la marche à suivre. Nous savons maintenant dans quelle direction nous allons », souligne le professeur Carpooran.
À ceux qui évoquent une annonce politique précipitée, le linguiste renvoie à l’histoire même de la standardisation du Kreol Morisien. « C’est en 2004 que le Comité Grafi-Larmoni a siégé pour la première fois. Nous sommes en 2026. Je vous laisse tirer vos conclusions. » Un rappel qui souligne que l’introduction du Kreol Morisien au HSC s’inscrit dans un processus de plus de vingt ans, bien loin d’une décision improvisée. Introduit comme matière optionnelle, puis reconnu au niveau du School Certificate, son passage au rang de matière principale au HSC constitue une étape symbolique et structurelle majeure. Depuis janvier 2025, le kreol morisien est proposé en Grade 12 (niveau Advanced Subsidiary Level – AS) dans le cadre de la réforme éducative.
Pour le Pr Arnaud Carpooran, cette évolution ne doit pas être perçue comme une rupture, mais comme la continuité logique d’un processus engagé depuis plusieurs années. « Le Kreol Morisien est une langue à part entière, avec ses règles, sa grammaire, sa littérature et son potentiel académique. Le fait de l’enseigner jusqu’au HSC permet enfin une cohérence dans le parcours scolaire des élèves », fait-il valoir.
Les statistiques du School Certificate témoignent d’une implantation encore limitée mais en progression. En 2025, 648 candidats – 278 garçons et 370 filles – ont passé l’épreuve de Kreol Morisien, avec un taux de réussite de 91,51 %, en baisse de 2,6 % par rapport aux 93,97 % enregistrés en 2024. Des chiffres qui peuvent paraître modestes à l’échelle nationale, mais qui, selon le Pr Arnaud Carpooran, ne doivent pas être analysés uniquement en termes quantitatifs.
Pour le linguiste, l’intérêt croissant pour le Kreol Morisien dépasse largement la simple logique des statistiques. Il s’agit avant tout d’un choix porteur de sens pour les élèves. « Nos élèves ne sont pas plus bêtes que d’autres élèves d’autres parties du monde. Ils montrent de plus en plus d’intérêt pour le sujet parce que c’est la seule matière qui parle de leur pays, de leur histoire, de leur vécu et de leurs véritables expériences communicatives et interactives. » Selon lui, le Kreol Morisien joue un rôle structurant dans le développement intellectuel des élèves : « Sans compter qu’il leur permet de mieux développer leur capacité de raisonnement, de mieux comprendre ce qu’ils lisent et écrivent, et de développer leur potentiel créatif. »
Cette dynamique se vérifie concrètement dans certains établissements. Au collège Bhujoharry, les inscriptions sont passées de 38 candidats en 2025 à 50 en 2026 pour les examens du School Certificate. Le recteur Didier Mootou y voit bien plus qu’un simple ajustement curriculaire. « Permettez-moi de saluer l’introduction du Kreol Morisien en SC et bientôt ce sera une réalité en HSC comme matière principale. C’est une reconnaissance de notre identité et de notre culture », affirme-t-il d’emblée.
Les résultats sont au rendez-vous : le collège a enregistré un taux de réussite de 89,71 % au School Certificate pour le Kreol Morisien en 2025, dont 82,30 % d’élèves ayant obtenu un crédit. Plus significatif encore, six élèves ont déjà fait part de leur intention de prendre le Kreol Morisien comme matière principale aux examens du HSC.
Existe-t-il une dimension stratégique dans ce choix, certains élèves percevant le Kreol Morisien comme une matière offrant de meilleures chances d’obtenir un crédit ? Certainement, selon le professeur Carpooran. « Quand vous avez un choix à faire, il faut être vraiment masochiste pour négliger des matières qui vous semblent plus abordables et opter pour celles où vous êtes certains d’échouer. » Il illustre son propos par une comparaison parlante : « C’est ce que ferait un élève français si on devait lui donner un choix entre le français et l’allemand. » Un raisonnement pragmatique, selon lui, qui n’enlève rien à la légitimité académique du Kreol Morisien.
Le recteur du collège Bhujoharry reconnaît lui aussi l’existence de ce calcul. « L’intérêt des élèves s’accentue avec l’idée qu’avec un peu d’effort et un apprentissage régulier, un crédit en KM est plus ou moins acquis, ce qui bien sûr sera un plus pour monter en Grade 12 », observe Didier Mootou. Mais cette stratégie ne serait pas déconnectée d’un parcours scolaire cohérent. « Après des conversations régulières avec les parents et mes élèves, l’introduction du KM en HSC est tant attendue. Ils avaient eu des résultats satisfaisants au PSAC, aux examens du NCE et en SC. »
Sur le plan pédagogique, le recteur observe un changement progressif dans la perception de la matière par les élèves. « L’option du KM est comme une bouffée d’oxygène pour quelques élèves mais appréciée par une grande majorité », avance-t-il. Selon lui, le choix initial n’est pas toujours idéologique ou académique : « Par mon observation, au départ en Grade 10, c’était plus pour combler le vide, mais après quelques sessions, ils découvrent les avantages et le savoir qui s’en dégagent. »
Il souligne également la pertinence des thématiques abordées : « Les thèmes abordés les concernent toutes et tous – sur la drogue, l’intelligence artificielle, Maurice Île Durable, l’intelligence émotionnelle, entre autres. » Ainsi, le choix du Kreol ne relèverait ni de la facilité pure ni d’un manque d’ambition académique, mais d’un rapport plus authentique au savoir.
Pour Didier Mootou, ne pas donner suite à cette progression aurait été vécu comme une injustice. « Cela aurait été injuste envers eux si le gouvernement n’avait pas honoré cette demande. D’ailleurs, l’an dernier, il y a eu des pleurs et des larmes », confie le recteur. Une anecdote qui illustre l’attente réelle de nombreux élèves. « Certains avaient déjà fait le choix du Kreol Morisien, obtenu un crédit, mais se retrouvaient dans l’incertitude quant à la suite de leur parcours. Aujourd’hui, cette incertitude est levée », observe le Pr Arnaud Carpooran.
Du côté des parents également, la clarification était nécessaire. Beaucoup s’interrogeaient sur la valeur académique du Kreol Morisien au HSC, son impact sur les perspectives universitaires et professionnelles, ainsi que sur les équivalences avec d’autres matières. « Le circulaire à venir permettra de répondre à ces préoccupations de manière factuelle », assure le linguiste.
Sur la question sensible du calendrier – alors que l’année académique 2026 a déjà débuté – le Pr Arnaud Carpooran se veut catégorique : « Le système est prêt, ce qui ne signifie pas qu’il soit parfait et ne devrait pas être amélioré au fil du temps. » Concernant la disponibilité des enseignants formés au niveau HSC, il adopte une approche réaliste : « Il faudra d’abord savoir combien d’élèves vont s’y inscrire. Mais c’est sûr qu’il faudra recruter davantage à l’avenir. » Le collège Bhujoharry, pour sa part, dispose déjà de deux enseignants qualifiés et formés pour enseigner le Kreol Morisien au niveau HSC.
Quant aux supports pédagogiques, le Pr Carpooran se montre rassurant. « Oui, le MIE et le MES ont fait le nécessaire », soutient-il. Le linguiste insiste toutefois sur un point essentiel : la réussite de cette réforme dépendra largement de la manière dont elle sera accompagnée sur le terrain. Formation des enseignants, disponibilité des manuels, harmonisation des contenus pédagogiques et encadrement des élèves seront des éléments déterminants. « Un cadre clair est indispensable pour éviter les malentendus et garantir que cette matière soit traitée avec le même sérieux que les autres disciplines académiques », prévient-il.
Car au-delà des aspects pratiques et pédagogiques, cette reconnaissance officielle revêt une portée plus large. Elle s’inscrit dans une réflexion sur l’identité linguistique et culturelle du pays, mais aussi sur l’inclusivité du système éducatif.
« Je pense que c’est une reconnaissance de notre identité nationale et un progrès vers l’égalité sociale », affirme Didier Mootou, qui conclut sur une attente désormais politique : « J’attends avec impatience son éventuelle introduction au Parlement. »
Pour le Pr Arnaud Carpooran, « permettre aux élèves d’étudier et de valoriser leur langue maternelle à un niveau avancé, c’est aussi renforcer leur confiance et leur rapport au savoir ». Le plus important reste désormais la mise en œuvre sereine de la décision. « Il y a eu de la confusion, certes, mais aujourd’hui nous avons une orientation claire. L’essentiel est d’avancer avec rigueur, transparence et pédagogie », conclut-il.
Avec l’émission prochaine de la circulaire ministérielle, les établissements secondaires devraient rapidement entrer dans une phase opérationnelle. Pour les élèves concernés, le Kreol Morisien cesse ainsi d’être une matière entourée d’incertitudes pour devenir une option académique pleinement assumée jusqu’au HSC.