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Économie d’énergie - le télétravail : levier d’optimisation ou transfert de charges?

Par Fabrice Laretif, Leena Gooraya-Poligadoo
Publié le: 8 avril 2026 à 16:00
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tele travail
Dans le secteur des TIC/BPO, la pratique du télétravail hybride s’est inscrite dans la durée.

Dans un contexte de pression énergétique, le télétravail interroge. Derrière les économies apparentes, la redistribution des coûts vers les salariés et les limites structurelles alimentent le débat économique.

Face aux tensions géopolitiques persistantes au Moyen-Orient et aux pressions exercées sur les ressources énergétiques, le télétravail refait surface dans le débat public et économique. Déjà largement adopté durant la pandémie de Covid-19, ce mode d’organisation du travail suscite aujourd’hui de nouvelles interrogations quant à son efficacité réelle, notamment dans une optique de réduction de la consommation énergétique. Dans le secteur privé mauricien, les avis divergent entre prudence, adaptation et opportunité.

Dans le secteur des TIC/BPO, la pratique du télétravail hybride s’est inscrite dans la durée. Jenny Chan, présidente de l’Outsourcing & Telecommunications Association of Mauritius (OTAM), souligne que de nombreuses entreprises n’ont pas modifié leur mode de fonctionnement depuis la crise sanitaire. Selon elle, cette organisation repose sur une flexibilité propre aux activités numériques. « Rien ne change pour la grande majorité des sociétés dans ce secteur qui ont fait ce choix », explique-t-elle. Toutefois, certaines entreprises restent dépendantes d’infrastructures technologiques qui limitent le recours total au travail à domicile.

La question d’un élargissement du télétravail à l’échelle nationale appelle, selon Jenny Chan, une réflexion approfondie.

Si l’objectif affiché est de réduire la consommation énergétique, son efficacité reste à démontrer. Elle évoque le risque d’un transfert plutôt que d’une diminution de la consommation. « On risque de se retrouver avec la même consommation dans les entreprises, à laquelle viendra s’ajouter celle des foyers », prévient-elle. En effet, même avec un système de rotation des employés, les bureaux pourraient continuer à consommer de l’électricité pour maintenir leurs infrastructures.

Areff Salauroo, président de l’Association of Human Resource Professionals of Mauritius (MAHRP), partage une analyse nuancée. Il reconnaît que le télétravail peut contribuer à réduire la consommation de carburant en limitant les déplacements domicile-travail. Cependant, il relativise son impact sur la consommation énergétique globale. « L’employé qui travaille à domicile utilise de l’électricité, ce qui atténue les gains réalisés ailleurs », explique-t-il. Selon lui, les bénéfices du télétravail sont plus visibles sur la consommation de carburant que sur celle de l’électricité.

Réponse partielle

Pour Adilla Diouman-Mosafeer, directrice de Talent Lab et de HR Café, le débat ne doit pas être réduit à une seule dimension énergétique. Elle rappelle que les enjeux liés à la capacité de production énergétique existaient bien avant les tensions actuelles. « Il ne faut pas utiliser le contexte géopolitique comme une excuse », insiste-t-elle. À ses yeux, le télétravail ne constitue qu’une réponse partielle à un problème plus large. « Il élimine le déplacement, mais la consommation d’énergie liée aux équipements reste », précise-t-elle.

Elle attire également l’attention sur la question des coûts, souvent sous-estimés. Dans une logique d’équité, les dépenses liées à la production doivent être assumées par l’employeur, qu’elles soient engagées au bureau ou à domicile. Cette réalité pose la question d’une redistribution des charges entre entreprises et salariés.

Du côté syndical, le discours se veut plus ouvert à cette transformation. Haniff Peerun, président du Mauritius Labour Congress, considère le télétravail comme une piste crédible pour réduire certaines formes de consommation énergétique. Il met en avant l’importance des comportements individuels et des habitudes de consommation. « L’éducation et une pratique responsable sont essentielles », affirme-t-il. Selon lui, la réduction des déplacements et de l’utilisation du diesel représente un levier concret d’économie.

Il évoque également un modèle où employeurs et employés trouvent un intérêt commun. « C’est un système gagnant-gagnant », soutient-il, en insistant sur les économies potentielles pour les entreprises et le gain de temps pour les travailleurs. Néanmoins, cette vision repose sur la mise en place de conditions adaptées.

Car au-delà des considérations énergétiques, le télétravail soulève des enjeux organisationnels et humains. Adilla Diouman-Mosafeer met en garde contre un déséquilibre possible entre vie professionnelle et vie personnelle. « Le work-life balance sera chamboulé », prévient-elle. L’expérience du confinement a montré que la frontière entre les deux sphères peut devenir floue, nécessitant une discipline accrue et des cadres clairs.

Elle reste toutefois mesurée quant aux difficultés opérationnelles. Avec des processus bien définis et des attentes clarifiées, le télétravail peut fonctionner efficacement. « Je ne vois pas de difficultés insurmontables », affirme-t-elle, tout en soulignant l’importance de la formation. La mise en place de normes et de lignes directrices apparaît comme une étape indispensable.

Nécessité d’une compensation financière 

Haniff Peerun abonde dans ce sens en appelant à tirer les leçons de la pandémie. Il estime que le modèle expérimenté pendant le confinement doit être amélioré et adapté aux réalités actuelles. Parmi les conditions essentielles, il cite l’accès à Internet, la disponibilité d’équipements adéquats et la nécessité d’une compensation financière.

En effet, le télétravail engendre des coûts supplémentaires pour les salariés, notamment en termes d’électricité, de connexion Internet et d’aménagement de l’espace de travail. « Il est important de prévoir une allocation incitative », souligne-t-il. Cette mesure permettrait d’éviter que le télétravail ne devienne une charge financière pour les employés.

Le cadre légal constitue également un enjeu central. Haniff Peerun plaide pour une reconnaissance formelle du télétravail dans la législation mauricienne, notamment à travers l’Employment Rights Act. Une telle évolution permettrait de clarifier les droits et les obligations de chaque partie, tout en sécurisant les pratiques.

Jenny Chan insiste, pour sa part, sur les conditions de sécurité, qu’elles soient physiques ou numériques. Le travail à distance expose les entreprises à des risques accrus en matière de protection des données. Il est donc essentiel de s’assurer que les employés disposent des outils et des environnements nécessaires pour travailler dans des conditions appropriées.

Elle souligne également que certaines entreprises parviennent à maintenir leur niveau de productivité à distance, à condition de mettre en place un encadrement adéquat. La gestion des équipes, la communication interne et le suivi des performances doivent être repensés dans ce contexte.

Areff Salauroo rappelle enfin que de nombreuses entreprises disposent d’une expérience en matière de télétravail. Cette expérience constitue une base sur laquelle elles peuvent s’appuyer pour ajuster leurs pratiques. « Les entreprises vont capitaliser sur ce qui a fonctionné », explique-t-il, tout en reconnaissant la nécessité d’apporter des modifications là où des limites ont été identifiées.

Ainsi, le retour du télétravail dans le débat ne se limite pas à une réponse conjoncturelle aux tensions internationales. Il s’inscrit dans une réflexion plus large sur l’organisation du travail, la gestion des ressources et l’équilibre entre performance économique et bien-être des employés. Entre opportunité et contrainte, le télétravail continue de redéfinir les contours du monde professionnel mauricien.


Jane Ragoo, porte-parole de la CTSP : « Il est inacceptable que les travailleurs assument les frais d’électricité, d’Internet et d’équipement » 

Jane Ragoo, porte-parole de la Confédération des travailleurs des secteurs public et privé (CTSP), insiste sur la mise en place d’un encadrement strict afin de protéger les droits des salariés. Pour la syndicaliste, certains principes doivent être non négociables. « Le télétravail doit reposer sur des principes non négociables », indique-t-elle. Elle met en avant le volontariat, rappelant que « aucun salarié ne doit être contraint de travailler depuis son domicile ni pénalisé pour avoir refusé ». Elle alerte aussi sur les risques de dérives en matière de temps de travail. « La journée de travail ne peut devenir illimitée », dit-elle, plaidant pour un respect strict des horaires et du droit à la déconnexion.

Sur le plan financier, Jane Ragoo dénonce un transfert injuste des charges vers les employés. « Il est inacceptable que les travailleurs assument les frais d’électricité, d’Internet et d’équipement. » 

La question de la vie privée est tout aussi centrale. « Toute forme de surveillance intrusive doit être strictement interdite. » Elle évoque aussi les enjeux de santé : « Les risques liés à l’isolement, au stress ou aux mauvaises conditions ergonomiques doivent être reconnus et encadrés. » La porte-parole de la CTSP appelle à une action rapide des autorités.

« Il est impératif que toute généralisation du télétravail s’accompagne d’un encadrement légal précis. » Elle insiste également sur un dialogue social réel avec les syndicats et un accord national tripartite garantissant l’équilibre entre flexibilité et protection.


Télétravail : des défis structurels et des limites à surmonter

Malgré ses avantages, le télétravail se heurte à plusieurs obstacles, notamment dans le secteur privé. Adilla Diouman-Mosafeer rappelle que les entreprises, en particulier les PME, font face à des contraintes importantes. « La question n’est pas autour de la rentabilité, mais de la survie », affirme-t-elle. Elle appelle à une lecture plus globale de la situation.

« Il faut donc voir la situation d’un angle patriotique plutôt que partisane. Le privé est un acteur principal dans l’avancement du pays et non pas une équipe de patrons exploiteurs. »

De son côté, Haniff Peerun insiste sur l’adoption d’une approche structurée et concertée. « Une politique nationale, régie par une législation, est nécessaire afin d’assurer un suivi et un contrôle rigoureux du travail à distance », explique-t-il. Il reconnaît toutefois que le télétravail ne peut s’appliquer à tous les secteurs. « Si le télétravail ne pose pas de problème pour les emplois de bureau, il convient d’étudier les impacts pour les emplois nécessitant une présence sur site », fait-il ressortir.  Il propose également des alternatives comme le flexitime et insiste sur le dialogue social. « Tout changement doit être discuté avec les représentants des travailleurs afin de trouver une formule acceptable pour tous. »


Me Dev Ramano, avocat : « Le secteur privé seul ne peut porter cette transformation »

Dans le contexte actuel marqué par les tensions au Moyen-Orient et la nécessité de réduire la consommation énergétique, comment évaluez-vous la pertinence d’un retour élargi au télétravail dans le secteur privé mauricien ?
Le télétravail à Maurice est régi par les Workers’ Rights (Working from Home) Regulations de 2020. Il est aujourd’hui nécessaire de revoir ces règlements afin de mieux répondre au contexte actuel, en y intégrant une dimension plus large.

Maurice, comme de nombreux autres pays, sera confronté à une crise énergétique sans précédent, accompagnée d’une envolée aiguë des prix des carburants. Cette situation aura des répercussions sur plusieurs secteurs. Ce nouveau contexte est appelé à durer. Il est donc impératif de réduire notre dépendance au pétrole. Nous n’avons pas le choix : il faut agir rapidement et de manière ciblée. Dans cette optique, le télétravail doit être considérablement renforcé.

Un diagnostic rapide ainsi que des études approfondies doivent être menés afin d’identifier les secteurs pouvant basculer vers ce mode de travail. Une réelle volonté est nécessaire pour réduire les déplacements domicile-travail et limiter la consommation énergétique dans les entreprises (électricité, ventilation, etc.). Mauritius Telecom s’est déjà engagé dans cette voie avec 750 employés en télétravail, visant une économie de 25 000 litres de carburant par mois. Espérons que cette initiative portera ses fruits.

Quelles conditions minimales en termes d’environnement domestique, d’équipements, de coûts assumés par les employés et de cadre réglementaire devraient être réunies pour garantir une mise en œuvre équitable et efficace du télétravail ?
Selon les Workers’ Rights (Working from Home) Regulations de 2020, l’employeur peut demander à un employé de passer en télétravail, sous réserve d’un préavis de 48 heures. Les règlements prévoient également que l’employeur doit effectuer une évaluation du lieu où se déroulera le télétravail. Celui-ci doit répondre aux normes de sécurité afin de garantir qu’il ne présente aucun risque pour la santé de l’employé. Un accord formel doit être établi entre les deux parties. Le First Schedule des règlements précise les éléments constitutifs de cet accord, tandis que les conditions de travail applicables dans ce cadre sont définies dans le Second Schedule. Ainsi, les conditions minimales relatives à l’environnement domestique, aux équipements, à la prise en charge des coûts par les employés ainsi qu’au cadre réglementaire doivent être envisagées dans le respect de ces dispositions, tout en étant adaptées aux réalités actuelles pour garantir une mise en œuvre équitable et efficace du télétravail.

Quels sont, selon vous, les principaux défis et limites d’un retour au télétravail, et comment le secteur privé peut-il y répondre de manière durable ?
Une problématique d’une telle ampleur, qui comporte une forte dimension sociétale, ne peut être laissée à la seule initiative du secteur privé. Une approche collective et coordonnée au niveau national est indispensable. Une initiative portée par l’État, réunissant l’ensemble des parties prenantes, notamment le CEB, les syndicats, les mouvements citoyens et les experts, devrait être mise en place afin d’élaborer une stratégie structurée : diagnostic, propositions et plan d’action. Celle-ci devra répondre aux besoins immédiats tout en tenant compte des réalités à moyen et long terme, dans un contexte de crise énergétique durable.

Il est essentiel d’identifier les secteurs et les métiers pouvant être adaptés au télétravail. Parallèlement, il devient urgent d’avancer sur des solutions durables en matière d’autosuffisance alimentaire. Le développement de projets solaires photovoltaïques à grande échelle devrait également être encouragé, en incitant les citoyens qui disposent de l’espace nécessaire à y participer activement. Aussi, les syndicats devraient plaider pour l’instauration d’une allocation financière spécifique destinée aux employés adoptant le télétravail. Un véritable élan national est aujourd’hui indispensable.


 

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