Économie bleue : douze ans après les grandes annonces, Maurice reste loin du décollage bleu
Par
Eshan Dinally
Par
Eshan Dinally
Maurice a la mer, l’espace, les discours, les plans, les ministères, les unités, les consultants, les feuilles de route et même un vocabulaire ambitieux : Large Ocean State, transition bleue, finance bleue, croissance durable. Sur le papier, tout y est. Mais le rapport du National Audit Office sur le volet « Developing and Sustaining the Blue Economy in Mauritius » raconte une autre histoire : celle d’un pays qui a beaucoup parlé de la mer, sans encore réussir à la transformer en moteur structurant de développement.
Le verdict central est sévère. En 2013, la contribution de l’économie océanique au PIB était de 10,8 %. L’objectif affiché était de porter cette part à 20 % d’ici 2025. Or, l’Audit constate qu’« en décembre 2025, la contribution de l’économie bleue au PIB était restée inchangée depuis 2013 ». En clair : après 12 ans de stratégie, de narration politique et de réorganisations administratives, la promesse de bascule n’a pas eu lieu.
Le rapport va plus loin et enfonce le clou avec une phrase qui vaut un éditorial à elle seule : « La transition de l’économie océanique vers l’économie bleue ne s’est pas matérialisée ». Autrement dit, Maurice n’a pas encore converti son immensité maritime en changement économique structurel.
L’un des passages les plus puissants du rapport de l’Audit est sans doute celui où il évoque un véritable « plan on plan syndrome ». En termes clairs : « Les ministères concernés ont été victimes d’un syndrome du plan sur le plan : il n’y a pas eu de manque de plans, de stratégies, de feuilles de route, de plans d’action, de conseils et de groupes de travail ». Toutefois, l’Audit ajoute aussitôt ce qui manquait réellement : « Un engagement durable entre les parties prenantes, des capacités adéquates et la traduction des intentions en résultats tangibles ».
Cette double formule est dévastatrice. Elle résume non seulement l’échec du dossier bleu, mais aussi un mal administratif plus profond : l’État sait planifier, annoncer, renommer et structurer sur papier. Cependant, il peine à produire dans la durée, à coordonner et à mesurer.
Le rapport s’appuie d’ailleurs sur une étude de la Banque mondiale de 2017 pour rappeler que les mauvaises performances du secteur étaient en partie liées à l’absence de pilotage par les résultats et à l’inertie du service public. Il souligne aussi le manque de chiffrage détaillé et d’attribution claire des responsabilités pour les activités et les résultats. En d’autres mots : on agit sans assigner clairement qui doit livrer quoi, quand, et avec quelle mesure de performance.
Le rapport reconnaît qu’il y a eu des actions pour passer d’un modèle d’« Ocean Economy » à un modèle de « Blue Economy ». Mais sa conclusion est nette : « les actions entreprises par le ministère pour passer du modèle d’économie océanique au modèle d’économie bleue ont été insuffisantes pour assurer une transition réussie ».
L’Audit cite plusieurs exemples très parlants :
• Les projets pilotes d’énergies marines renouvelables de moins de 200 kW sont restés au stade de pré-faisabilité.
• Aucun projet lié aux Deep Ocean Water Applications n’a réellement abouti, malgré plusieurs promoteurs.
• Des lignes directrices ont certes été formulées en 2021 pour attirer l’investissement dans l’économie bleue, mais les cadres réglementaires et les politiques nécessaires n’étaient toujours pas en place à décembre 2025.
Le schéma est toujours le même : une idée, un document, une intention, parfois un consultant, parfois une annonce, mais pas l’environnement juridique, institutionnel et opérationnel permettant aux projets de prendre réellement corps.
Le paradoxe est saisissant. Le rapport de l’Audit rappelle que la République de Maurice dispose d’une zone économique exclusive de 1,96 million de km², hors plateau continental cogéré avec les Seychelles. Cet espace ouvre théoriquement des perspectives majeures en matière de pêche, de transformation, d’aquaculture, de services marins, d’activités portuaires, d’énergies marines renouvelables, d’exploration et de connaissance océanique. Le problème est que ce potentiel n’a pas trouvé sa traduction macroéconomique.
Le graphique reproduit par le Directeur de l’Audit sur la contribution de l’économie océanique au PIB entre 2013 et 2024 est accablant. La trajectoire visée monte régulièrement vers 20 %, tandis que la courbe réelle reste proche du niveau de départ, avec une forte dégradation autour de 2020-2021, puis un redressement partiel sans rattrapage réel. Le rapport de l’Audit met en évidence un « gap of 10 % », soit un écart d’environ dix points entre la cible et le réel. C’est le chiffre qui tue : le pays n’a pas échoué à quelques décimales près ; il est resté très loin de sa propre promesse.
Ce qui rend le constat plus grave, c’est qu’il ne s’agit pas d’un raté ponctuel. Le rapport de l’Audit rappelle qu’en 2012 déjà, dans un audit sur la mise en œuvre des différents plans de développement du secteur de la pêche, il relevait que, malgré plusieurs initiatives, « l’objectif stratégique de développer le secteur de la pêche et d’en faire un pilier économique n’avait pas été atteint ». Il ajoutait que le ministère fonctionnait alors sur une base de « crisis management », alors que les projets liés au Seafood Hub restaient infructueux.
En d’autres termes, le problème ne commence pas avec la Blue Economy. Il précède même son habillage conceptuel. Ce que le rapport de 2025 révèle, c’est la persistance d’une même faiblesse : Maurice reformule ses ambitions maritimes, les rebaptise, les reconditionne, mais ne règle pas le cœur du problème, qui est celui de l’exécution.
Percentage contribution of the Ocean Economy to GDP during period 2013 to 2024
L’un des apports les plus intéressants du rapport de l’Audit est qu’il va au-delà du simple constat d’échec et cherche à identifier les blocages de capacité.
Le document relève plusieurs lacunes institutionnelles et humaines : manque de capacité scientifique pour évaluer et suivre les ressources marines, insuffisance de compétences dans la fixation d’objectifs et le respect d’échéances. Il souligne aussi une faiblesse dans la capacité à délivrer sur le mandat du ministère, et une compétence encore trop centrée sur la pêche plutôt que sur l’ensemble du champ de l’économie bleue.
Le détail de la Blue Economy Unit mise en place en 2025 est révélateur. Au moment de l’audit, cette unité ne fonctionnait qu’avec un seul staff technique à plein temps agissant comme Head par intérim, deux agents techniques à temps partiel et un agent administratif. Le poste de Head n’était pas encore établi, aucun Scheme of Service n’était finalisé, et trois ministères avaient officiellement indiqué qu’ils ne pouvaient pas détacher leur personnel technique. L’Audit note que cette situation risquait d’impacter négativement l’atteinte des KPI et de retarder la mise en place du Department of Blue Economy.
Pire encore, le rapport rappelle qu’au cours des cinq dernières années, il y a eu cinq rotations au niveau des Accounting Officers, ce qui a nui au processus de planification stratégique du ministère. Autrement dit, même l’organe chargé de porter la Blue Economy démarre dans la fragilité, l’improvisation partielle et la discontinuité administrative.
Le rapport ne se contente pas de pointer des insuffisances de moyens. Il conteste aussi la gouvernance retenue.
L’Audit estime que le ministère « ne dispose pas des capacités humaines ni du mécanisme de gouvernance requis pour porter ce secteur ». Il insiste sur le fait que la Blue Economy couvre plusieurs secteurs, et qu’elle exige donc un partage coordonné des données pour éviter fragmentation, inefficacité et duplication.
Le jugement est sans détour : « La structure de gouvernance selon laquelle le Département de l’économie bleue opérerait sous l’égide de la Blue Economy and Fisheries Division est inappropriée pour porter le secteur de l’économie bleue ».
Le rapport recommande donc qu’un « reporting » stratégique soit établi vers un comité interministériel permanent, chargé de s’assurer que les mécanismes de gouvernance sont en place et que les questions transversales sont effectivement traitées. Il recommande aussi la participation active du secteur privé, d’experts techniques et d’autres parties prenantes, ainsi que la mise en place de KPI suivis de près avec actions correctives en cas d’écart.
En d’autres mots, la Blue Economy ne peut pas être pilotée comme une simple sous-section d’un ministère. Elle suppose un commandement transversal, une cohérence d’État et une gouvernance au-dessus des silos.
Value Addition of Activities in the Ocean Economy during 2019-2024
Autre élément majeur du rapport : la hausse apparente de la valeur ajoutée des activités liées à l’économie océanique ne traduit pas une diversification profonde.
Le total de la valeur ajoutée de ces activités passe de Rs 46,6 milliards en 2019 à Rs 62 milliards en 2024, après un creux à Rs 27,5 milliards en 2020 et Rs 27,9 milliards en 2021, puis une remontée à Rs 48 milliards en 2022 et Rs 56,5 milliards en 2023. Pris isolément, ce mouvement peut donner l’illusion d’un redressement solide. Mais le rapport précise très clairement : « Sauf pour le tourisme et les activités connexes, il n’y a pas eu d’augmentation marquée de la valeur ajoutée des autres activités ».
C’est un passage capital. Il signifie que la remontée ne vient pas d’une montée en puissance des nouveaux piliers bleus, mais essentiellement du redémarrage du tourisme après les années de crise. Autrement dit, Maurice n’a pas réellement construit une économie bleue diversifiée, elle a surtout retrouvé une partie de son moteur touristique.
Le rapport souligne ensuite une contradiction presque humiliante pour un État insulaire se présentant comme grande nation océanique. L’Audit note que Maurice dispose d’une ZEE de 1,96 million de km², donc d’un potentiel considérable.
Pourtant, le rapport souligne qu’en décembre 2025, le pays ne produisait qu’environ un tiers de sa consommation annuelle de poisson et dépendait des importations pour les deux tiers restants.
Plus loin, les chiffres du ministère montrent qu’en 2024-25, le total des captures était de 38 173 tonnes contre 143 000 tonnes d’importations de poissons et produits de la mer. Résultat : la capture locale ne représente qu’environ 21,1 % du total disponible. C’est un paradoxe majeur : un grand espace maritime, mais une faible production de poisson.
Plus loin, le rapport précise que la pêche en haute mer sur les bancs n’est pas exploitée à son plein potentiel, ce qui contribue à une offre insuffisante de poisson pour le marché local et pour l’exportation. Il rappelle aussi la progression de la dépendance aux importations, passées de 113 462 tonnes en 2021-22 à 130 008 tonnes en 2023-24.
Ce point est central. Il signifie que la mer mauricienne est abondamment invoquée dans le discours public, mais qu’elle n’a pas encore été convertie en sécurité alimentaire, en réduction des importations ou en capacité productive suffisante pour le marché local.
Le rapport de l’Audit est également intéressant parce qu’il compare implicitement Maurice à d’autres Small Island Developing States. Il cite les Seychelles et Cap Vert comme des pionniers reconnus dans la mise en œuvre de stratégies bleues innovantes, notamment en matière de planification spatiale marine, « blue bonds », pêche durable, éco-tourisme et gouvernance océanique. Il mentionne notamment le « Debt-for-Nature Swap » des Seychelles en 2016 et le recours à des instruments financiers innovants pour soutenir l’économie océanique.
L’Audit rappelle aussi les leçons tirées des SIDS : perte de momentum politique, manque de coordination interministérielle, absence de mécanismes collaboratifs formels et difficulté à diffuser la culture de durabilité à travers tout l’appareil d’État et les parties prenantes. Les « key drivers » identifiés sont clairs : leadership de haut niveau, partenariats internationaux solides, institutions dédiées, opportunités de développement attractives, accès au capital privé via des instruments innovants, et disponibilité de nouvelles connaissances marines pour une planification intégrée.
Le sous-texte est évident : Maurice connaît les recettes, observe les exemples, commande des rapports, mais peine à enclencher la mécanique politique et institutionnelle permettant d’en faire une trajectoire nationale.
L’Audit rappelle qu’après le budget 2020/2021, la Banque de Maurice a publié un guide sur l’émission d’obligations durables, puis que la Financial Services Commission a formulé des lignes directrices sur les obligations d’entreprise et obligations vertes.
Mais le rapport de l’Audit est formel : depuis 2021, le déblocage de l’économie bleue ne s’est pas fait à travers l’émission d’obligations bleues durables, et à décembre 2025, le ministère ne disposait d’aucune liste de projets identifiables pour attirer des investisseurs.
Le rapport insiste même : cette liste de projets prêts à être financés aurait dû être préparée avant toute tentative de mobilisation de fonds. Il souligne aussi que les cadres réglementaires et les politiques nécessaires pour attirer les investisseurs verts étaient toujours en attente.
La phrase qui résume tout est la suivante : « Tant que le ministère ne développera pas un pipeline de projets bancables avant de rechercher des mécanismes de financement, aucun progrès tangible ne pourra être réalisé ».
C’est peut-être l’un des constats les plus importants du rapport : la finance bleue mauricienne n’est pas bloquée seulement par le manque d’argent, mais par le manque de projets suffisamment structurés pour mériter cet argent.
Peut-être le détail le plus cruel se trouve-t-il dans la chronologie. Alors que la feuille de route date de 2013, qu’un ministère dédié a été créé en décembre 2014, et que la Blue Economy est présentée comme pilier depuis plus d’une décennie, l’Audit note qu’en décembre 2025, un consultant venait seulement d’être sélectionné pour formuler un draft National Blue Economy Strategy, des Sector Action Plans et un Governance Framework, sur un contrat de six mois d’un montant de Rs 3,7 millions.
Ce détail est politiquement ravageur. Il signifie qu’au moment même où l’on arrive à l’échéance de l’objectif 2025, l’ossature stratégique détaillée du secteur est encore en cours d’écriture. Difficile, dans ces conditions, de parler d’une politique arrivée à maturité.
Douze ans après les grandes annonces, la mer mauricienne reste plus un horizon politique qu’un socle économique pleinement transformé. Le rapport de l’Audit dit, en substance, que le pays n’a pas encore réussi à faire de l’économie bleue ce qu’il en promettait : un pilier, une bascule, une nouvelle frontière de développement. Pour l’instant, cette frontière est restée largement théorique. Et c’est peut-être cela, le constat le plus dur : Maurice a regardé vers le large, mais son économie bleue est encore restée à quai.
Ce que raconte ce rapport, ce n’est donc pas simplement un retard sectoriel. C’est un décalage profond entre la géographie, le discours et la capacité publique réelle. Maurice dispose d’une immense ZEE, d’une longue tradition de réflexion sur la mer, d’exemples internationaux à portée de main, d’instruments conceptuels et de récits politiques ambitieux.
Mais le NAO montre que la transformation bleue s’est heurtée à une combinaison toxique : plans sans exécution suffisante, gouvernance inadaptée, faiblesse des capacités humaines, manque de suivi par les résultats, insuffisance de coordination transversale, retard sur les réformes réglementaires, faible potentiel d’investissement des projets et sous-exploitation persistante des ressources halieutiques. En une phrase : Maurice n’a pas manqué d’ambition bleue ; elle a manqué de l’État capable de l’incarner.