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D’un emploi fixe au bénévolat : leur pari fou pour des ados en rupture

Par Ajagen Koomalen Rungen 
Publié le: 31 May 2026 à 18:30
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christabelle
Les fondatrices de « To Rev Nu Vision » à Beau-Bassin, un centre dédié aux adolescents en rupture.

Christabelle Panier et Mary Joyce Philippe ont abandonné la sécurité d’un emploi pour se consacrer entièrement aux adolescents qui avaient perdu confiance en eux. À travers « To Rev Nu Vision », elles offrent bien plus que des cours.

«Miss, mo ti fini perdi lespwar avek lavi, me ou’nn dir mwa mo kapav resi. » Il y a des phrases qu’on range dans un endroit à part. Celles qu’on ne sort pas souvent, mais qui expliquent tout : pourquoi on s’est levé ce matin-là, pourquoi on continue les matins difficiles, pourquoi on ne regrette rien. Mary Joyce Philippe a reçu celle-ci d’un adolescent qui n’osait plus grand-chose.

À Beau-Bassin, dans un centre éducatif discret dont les murs résonnent parfois d’éclats de rire et parfois de silences lourds, deux femmes poursuivent depuis plusieurs années une mission qui dépasse largement le cadre de l’enseignement. Christabelle Panier et Mary Joyce Philippe ont créé To Rev Nu Vision, accrédité centre ANFEN. Surtout, elles ont décidé de transformer leur vie entière pour que des adolescents en rupture puissent recommencer à se tenir droit.

Pour comprendre ce qui conduit une personne à quitter un salaire fixe pour travailler bénévolement auprès de jeunes en difficulté, il faut remonter loin. Chez Christabelle Panier, tout commence avec sa mère. Une femme qui ne lui a jamais dit que la vie était simple, mais qui lui a montré, par l’exemple quotidien, comment la traverser. « Elle m’a appris à ne pas avoir peur des défis et à garder confiance même dans les moments difficiles. » 

Petite fille rêveuse et déterminée, Christabelle nourrit très tôt le désir de devenir enseignante. Non pas pour transmettre des leçons, mais parce qu’elle ressent déjà, confusément, le besoin d’aider les autres à évoluer.

Avant la création de l’association, son quotidien d’enseignante était déjà entièrement tourné vers les jeunes qui apprenaient autrement, ceux pour qui les méthodes classiques ne fonctionnaient pas. « Je cherchais constamment des façons de rendre mes leçons accessibles à tous. » 

Le point de bascule ? Sa rencontre avec une adolescente brillante, remplie de talent, mais profondément fragilisée par le regard des autres. « Elle était intelligente, mais elle se sentait rejetée et incomprise. Cela m’a énormément touchée. J’ai compris qu’il fallait faire davantage pour ces jeunes », confie Christabelle.

L’histoire de Mary Joyce Philippe suit un autre chemin, mais aboutit au même endroit. Elle grandit dans une famille modeste où le mot « service » n’est pas une théorie, mais une manière de vivre. Sa mère travaille comme monitrice dans une école pour enfants à besoins spéciaux. Son père, infirmier de carrière, consacre une large part de son temps libre au volontariat. Il emmène parfois sa fille cadette sur sa moto, le dimanche, pour aller faire des pansements chez des personnes dans le besoin. 

« Je les ai toujours vus aider les autres. Ma mère s’occupait de ma grand-mère avec énormément de patience et mon père allait souvent donner des soins à des personnes dans le besoin », raconte-t-elle. Elle ne sait pas encore, dans ces moments-là, que quelque chose se dépose en elle pour longtemps.

À 17 ans, Mary Joyce rêve de partir en Afrique pour participer à des missions humanitaires. Sa mère l’arrête d’une phrase, simple et définitive : « Ton Afrique est ici, à Maurice. » Elle a mis des années à en mesurer toute la portée. Aujourd’hui, cette phrase est toujours là, quelque part, quand les journées sont longues.

La rencontre, puis le saut

Les deux femmes se croisent lors de formations au Mauritius Institute of Education. Elles réalisent rapidement qu’elles partagent la même lecture du monde : certains adolescents ont surtout besoin d’être compris, encouragés et valorisés, bien avant d’être évalués. « Nous avons compris qu’enseigner puis repartir à la fin de la journée ne suffisait pas. » L’évidence s’impose peu à peu : il faut créer quelque chose de différent, un espace où les jeunes pourraient avancer à leur rythme, sans le poids des étiquettes.

Mais transformer cette vision en réalité demande autre chose que de la bonne volonté. Quitter un emploi stable, abandonner un salaire fixe, se lancer dans une aventure entièrement bénévole, c’est un pari que beaucoup, autour d’elles, ne comprennent pas. « Certains pensaient que c’était une décision folle. Mais lorsque vous sentez une paix intérieure par rapport à une mission, vous avancez malgré la peur. »

Derrière leur engagement se trouvent aussi des familles qui ont accepté de porter ce combat avec elles. Christabelle parle avec émotion du soutien de son mari et de ses enfants. « Nous faisons des sacrifices ensemble. Ils me soutiennent à cent pour cent. » Chez Mary Joyce, son fils de 19 ans s’est lui-même engagé dans le volontariat à la Croix-Rouge comme first aider. Son mari donne régulièrement un coup de main pour les travaux du centre. « Toute ma famille vit cette aventure avec moi. »

Le quotidien n’a rien d’idyllique. Les fins de mois sont parfois compliquées. Certaines envies personnelles ont dû être mises de côté, indéfiniment. « Le plus difficile, humainement, c’est de ne plus avoir de salaire et de perdre cette indépendance financière », reconnaît Mary Joyce avec franchise. Aucune des deux femmes ne regrette pourtant son choix. « Jamais », répond-elle, sans hésiter une seconde.

Face à elles arrivent des adolescents souvent blessés par les jugements, par les échecs accumulés, par des paroles négatives entendues depuis l’enfance. Certains sont incapables de regarder quelqu’un dans les yeux en arrivant. D’autres ont déjà décroché de tout projet d’avenir. « Le plus dur, émotionnellement, c’est de voir leur manque de confiance et leur souffrance intérieure », explique Christabelle. 

Mary Joyce regrette les préjugés encore vivaces dans la société mauricienne. « Certains jeunes sont jugés très vite à cause de leur quartier ou de leurs difficultés. Pourtant, nous voyons chaque jour des jeunes remplis de talent et d’intelligence. »

Avec le temps, certains de ces adolescents ont commencé à voir en elles des figures maternelles. Ils viennent se confier, cherchent une présence rassurante, une oreille qui ne juge pas. « Ils ont besoin de sentir qu’ils comptent pour quelqu’un. » 

Mais porter les souffrances des autres a son propre poids. Mary Joyce évoque avec retenue le décès d’un ancien élève, tombé dans la drogue après de mauvaises fréquentations. « Cela a été un moment très difficile pour moi. Mais, cela m’a aussi donné encore plus de force pour continuer à aider les jeunes. » Dans les moments de doute, leur foi joue un rôle essentiel. « Ma foi est mon pilier », dit Mary Joyce. Christabelle repense aux mots de sa mère : « Garde la foi. » Une phrase simple, qui continue de guider chacune de ses décisions.

Les petites victoires

Ce qui les tient, dans les longues journées, c’est toujours la même chose : ces instants minuscules et décisifs où quelque chose se déplace chez un jeune. Un adolescent qui ose enfin parler devant les autres. Un autre qui relève la tête lorsqu’il s’exprime. Un autre encore qui recommence à nommer ce qu’il veut faire de sa vie. « Lorsqu’un jeune retrouve confiance en lui et recommence à croire en ses capacités, cela efface énormément de fatigue. »

Leur plus grand rêve, aujourd’hui, reste simple : aider encore davantage de jeunes, créer un environnement où chacun peut découvrir ses capacités sans être enfermé dans des étiquettes ou des jugements. À travers leur engagement, elles ont aussi voulu transmettre quelque chose à leurs propres enfants. « Je leur explique que nous devons aussi trouver du temps pour aider les autres », dit Christabelle. « Nos jeunes ont besoin de guides et de modèles positifs », ajoute Mary Joyce.

En cette journée de la Fête des mères, ces deux femmes rappellent, sans le théoriser, que la maternité peut prendre d’autres formes que celles qu’on lui connaît. Être mère, c’est parfois donner la vie. C’est aussi, parfois, redonner à quelqu’un l’idée qu’il peut encore en avoir une.

L’école de la seconde chance

Chaque matin, avant même d’ouvrir un manuel, les jeunes du centre To Rev Nu Vision participent à une session collective. C’est l’heure des « moral values », un moment quotidien où la parole circule librement autour d’un thème choisi chaque semaine. Partage d’expériences, transmission de valeurs, écoute mutuelle : ici, la journée ne commence pas par une équation ou une dictée, mais par un moment d’humanité.

Le centre d’apprentissage accueille actuellement vingt jeunes âgés de 12 à 16 ans. Leur point commun ? Avoir, d’une manière ou d’une autre, décroché du système scolaire classique. Certains ont échoué au PSAC ou au NCE, les examens clés du cursus mauricien. D’autres arrivent avec un niveau académique très en deçà de leur âge, ne sachant ni lire ni écrire.

Beaucoup portent des fragilités invisibles : troubles dys- (dyslexie, dyscalculie…), problèmes de comportement ayant conduit à des exclusions d’établissements, ou encore situations familiales précaires : orphelins, enfants placés en shelter ou en famille d’accueil, familles recomposées confrontées à des difficultés financières.

Ce sont ces jeunes-là, souvent considérés comme « irrécupérables » par d’autres institutions, que le centre choisit d’accueillir. La plupart y arrivent par le bouche-à-oreille, via d’autres centres de l’ANFEN ou grâce à des publications sur Facebook. Il n’existe pas de sélection à proprement parler : la porte est ouverte à ceux que le système a laissés de côté.

L’approche pédagogique du centre se démarque radicalement de l’école traditionnelle. Plutôt que de faire entrer les élèves dans un moule unique, les enseignants partent de là où chaque jeune en est réellement. « Nous les prenons à leur niveau et trouvons des moyens adaptés à leurs besoins », expliquent Christabelle et Mary Joyce.

Cette méthode, qu’elles qualifient d’inclusive, consiste à ancrer les apprentissages dans le vécu concret des élèves. Les notions de calcul, de lecture ou de compréhension de texte, en anglais comme en français, sont abordées à travers des situations que les jeunes connaissent et comprennent. Des ateliers d’informatique complètent le programme : Word, Excel, PowerPoint… des bases qui ouvrent des portes vers l’emploi.

Les matinées sont consacrées aux classes académiques, les après-midis aux workshops professionnels, qui permettent aux jeunes de découvrir différents métiers et de commencer à envisager un avenir concret.

Les transformations observées sont parfois saisissantes. Deux élèves avaient été exclus de leur ancienne école en raison de problèmes de comportement répétés. En quelques jours seulement, ils ont recommencé à s’intéresser aux cours et à retrouver confiance en eux, affirment les éducatrices. D’autres, arrivés analphabètes, ont commencé à lire après quelques semaines de travail en alphabétisation.

Ces succès ne s’expliquent pas par miracle, mais par un environnement bienveillant où chaque jeune se sent vu et entendu. L’implication des familles, bien qu’inégale selon les cas, est encouragée : un groupe WhatsApp permet de maintenir le lien avec les parents, qui participent aussi à l’élaboration des règles de vie du centre.

Le programme s’inscrit dans la durée, au minimum quatre ans, précisent-elles, car l’objectif final est la préparation à l’examen NC1, une certification nationale qui ouvre des perspectives professionnelles concrètes. Malgré ses résultats probants, To Rev Nu Vision reste dans une situation financière précaire. Le centre ne bénéficie d’aucun sponsor fixe et vit au rythme des levées de fonds et des sollicitations auprès de particuliers. C’est grâce au soutien de trois organisations – Small Step Matters, Middlesex et la I61 Foundation – que les ateliers ont pu être maintenus pendant un an et demi. Mais l’avenir reste incertain. « Notre principal défi est de trouver des fonds pour pouvoir continuer notre mission », reconnaissent Christabelle et Mary Joyce sans détour.

Au-delà de sa propre situation, To Rev Nu Vision pointe un manque plus structurel dans le paysage éducatif mauricien : l’absence d’approches véritablement adaptées à la diversité des profils d’adolescents en difficulté. Des espaces d’écoute, des classes de « moral values » ouvertes au dialogue entre enseignants et élèves, une pédagogie qui tient compte des réalités sociales et psychologiques de chaque jeune — autant de besoins encore largement ignorés par le système traditionnel.

To Rev Nu Vision n’a peut-être que vingt élèves aujourd’hui. Mais chacun d’eux représente la preuve qu’une autre éducation est possible, à condition qu’on se donne les moyens de la financer et de la généraliser.

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