Droits de douane nuls : le marché chinois ouvert à l’Afrique, Maurice aux avant-postes
Par
Leena Gooraya-Poligadoo
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Leena Gooraya-Poligadoo
À partir du 1er mai, la Chine supprimera les droits de douane pour 53 pays africains, une mesure qui ouvre des perspectives importantes pour Maurice. Cependant, cette mesure est temporaire, limitée à deux ans.
À compter du 1er mai, la Chine mettra en œuvre une politique de droits de douane nuls pour l’ensemble des 53 pays africains ayant des relations diplomatiques avec elle, dont Maurice. Cette mesure s’inscrit dans une stratégie d’approfondissement des relations économiques sino-africaines et marque une nouvelle étape dans l’intégration commerciale entre les deux espaces. Selon l’ambassadrice de Chine à Maurice, Dr Huang Shifang, cette initiative constitue une évolution importante de la politique d’ouverture de Pékin envers le continent africain. Elle estime qu’il s’agit d’un signal fort adressé aux partenaires africains dans un contexte de recomposition du commerce mondial. « Cette mesure s’accompagnera d’un assouplissement des conditions d’accès au marché chinois, notamment à travers l’amélioration des couloirs verts destinés à faciliter et accélérer les échanges commerciaux », explique-t-elle.
Pour la diplomate, cette politique dépasse le simple cadre commercial. Elle considère qu’elle pourrait soutenir un processus plus large de transformation économique en Afrique. « Cette politique devrait ainsi favoriser l’industrialisation et la modernisation agricole de l’Afrique, tout en créant de nouvelles opportunités de développement et en renforçant la coopération économique sino-africaine », souligne-t-elle.
Dans le cas de Maurice, les retombées potentielles sont significatives. L’ambassadrice estime que la suppression des droits de douane pourrait améliorer la compétitivité des produits mauriciens sur le marché chinois.
« En supprimant les droits de douane, les produits mauriciens pourront accéder au marché chinois à moindre coût, ce qui permettra soit d’améliorer leur compétitivité-prix, soit d’augmenter les marges des exportateurs », affirme-t-elle. Les secteurs du textile, des produits de la mer et de l’agriculture devraient être les premiers bénéficiaires de cette ouverture. L’industrie sucrière est également concernée. « L’accès en franchise de droits renforcera la compétitivité du sucre mauricien sur le marché chinois », fait ressortir Dr Huang Shifang.
Les petites et moyennes entreprises (PME) mauriciennes pourraient également tirer parti de cette évolution. Elles auraient la possibilité d’élargir leurs marchés et de diversifier leurs produits exportés. « Elles pourront augmenter leurs volumes d’expédition, diversifier leurs produits et établir des partenariats à long terme avec des acheteurs chinois », estime l’ambassadrice. À plus long terme, cette dynamique pourrait renforcer le positionnement de Maurice comme hub régional d’investissement et de commerce.
Du côté des opérateurs économiques, cette ouverture est perçue comme une opportunité stratégique, mais aussi comme un défi. L’ancien président de la Chinese Business Chamber, Tony Ah Yu, estime que Maurice doit agir rapidement pour en tirer avantage. « C’est en effet une opportunité majeure pour l’exportation mauricienne. Il faut agir rapidement et stratégiquement pour en tirer pleinement parti », affirme-t-il.
Selon lui, la concurrence avec d’autres pays africains sera intense, ce qui impose une adaptation rapide. Il souligne que Maurice ne pourra pas rivaliser sur les volumes avec de grands producteurs du continent, mais qu’elle dispose d’atouts distincts. « Notre véritable force réside dans la qualité, la traçabilité, le savoir-faire et la capacité à proposer des produits à forte valeur ajoutée », explique-t-il. Il identifie plusieurs niches prometteuses pour les exportateurs mauriciens sur le marché chinois, notamment l’agroalimentaire haut de gamme, les produits de la mer, le rhum, le textile de qualité, la cosmétique naturelle et les produits durables. Ces segments pourraient répondre à une demande croissante des consommateurs chinois urbains, de plus en plus sensibles à la qualité et à l’origine des produits.
Tony Ah Yu met toutefois en garde contre une approche passive. Pour lui, cette opportunité doit être accompagnée d’une stratégie nationale cohérente. Il appelle à renforcer la diplomatie économique, à améliorer les infrastructures logistiques et à accroître la présence commerciale de Maurice en Chine. « Les opportunités existent rarement éternellement », avertit-il.
La mesure chinoise, bien qu’annoncée comme temporaire pour une durée de deux ans, ouvre donc une fenêtre d’opportunité importante pour les exportateurs africains et mauriciens. Elle pourrait également servir de base à des discussions plus larges sur l’avenir des relations commerciales sino-africaines et sur la possibilité d’un cadre plus structuré et durable à long terme.
Exportations mauriciennes vers la Chine ( Rs millions)
| 1er trimestre | 2e trimestre | 3e trimestre | 4e trimestre | |
| 2024 | 180 | 205 | 222 | 241 |
| 2025 | 218 | 656 | 395 | 251 |
Jean Paul Lam, CEO de China Africa International Trade & Investment Ltd et président de la Chambre de Commerce de Shanghai à Maurice, appelle à une montée en gamme logistique, industrielle et à une stratégie ciblée de niche.
Quels sont, selon vous, les principaux avantages pour Maurice de cette exemption totale de droits de douane sur les exportations africaines vers la Chine ?
L’exemption totale de droits de douane accordée par la Chine aux pays africains, désormais élargie dans le cadre de la ZLECAf, ouvre une opportunité stratégique pour Maurice. Le pays peut d’abord se positionner comme une plateforme logistique et financière régionale. Au-delà de ses propres exportations, il peut servir de hub pour des produits provenant d’autres pays africains, qui seraient consolidés, transformés ou certifiés localement avant d’être réexportés vers la Chine en bénéficiant du régime préférentiel.
Ensuite, cette mesure renforce l’attractivité de Maurice pour les investisseurs chinois. Grâce à sa stabilité, son cadre réglementaire et ses accords fiscaux, le pays peut attirer des activités de transformation et d’assemblage destinées au marché chinois. Enfin, cette dynamique donne un nouvel élan à la ZLECAf. Maurice consolide ainsi son rôle de passerelle stratégique entre l’Afrique et l’Asie, en capitalisant sur ses avantages comparatifs.
À l’inverse, quels risques cette ouverture représente-t-elle pour l’économie mauricienne, notamment face à la concurrence accrue des autres pays africains ou aux exigences strictes du marché chinois ?
Les risques liés à cette ouverture commerciale sont bien réels. D’abord, la concurrence intra-africaine sur les produits de base place Maurice en position défavorable. Le pays ne peut rivaliser avec des producteurs comme l’Éthiopie, la Côte d’Ivoire ou la Tanzanie en termes de volumes et de coûts, ce qui limite ses perspectives s’il reste centré sur les matières premières.
Par ailleurs, le marché chinois impose des exigences élevées. Les normes sanitaires et phytosanitaires, la traçabilité, la standardisation des emballages et la capacité à livrer des volumes constants représentent des défis majeurs. De nombreuses PME mauriciennes ne disposent pas encore des capacités nécessaires pour s’y conformer pleinement.
Enfin, il existe un risque de détournement économique. Des produits africains à bas coût pourraient transiter par Maurice pour être réexportés vers la Chine sans réelle transformation locale. Dans ce cas, la valeur ajoutée resterait limitée, réduisant les bénéfices pour l’économie mauricienne.
Maurice dispose-t-elle aujourd’hui des capacités logistiques, industrielles et diplomatiques nécessaires pour tirer pleinement parti de cet accès préférentiel au marché chinois ?
En toute transparence, non, pas encore pleinement. Sur le plan logistique, le port de Port-Louis est performant pour le transbordement, mais il manque de zones franches dédiées à la consolidation (entreposage, reconditionnement, étiquetage) et les liaisons directes avec plusieurs ports chinois restent limitées. Au niveau industriel, le pays demeure orienté vers les services et le textile. Il doit développer des unités de transformation agroalimentaire certifiées et améliorer la qualité du « Made in Mauritius » afin de répondre aux standards chinois et justifier des prix plus élevés. En revanche, Maurice dispose d’un atout diplomatique important, avec de solides relations bilatérales et un accord de libre-échange en vigueur. L’enjeu est désormais de passer de la signature d’accords à leur mise en œuvre concrète, en accompagnant les entreprises dans leurs démarches d’exportation.
Dans ce nouveau contexte, quelle stratégie le pays devrait-il adopter pour maximiser les opportunités ?
Une stratégie en trois axes est recommandée pour que Maurice tire pleinement parti de cette opportunité. D’abord, miser sur une spécialisation de niche plutôt que sur la concurrence de volume. Le pays doit cibler des produits à forte valeur ajoutée où la qualité, la traçabilité et la sécurité sanitaire font la différence, comme le thon transformé, le miel bio, les épices conditionnées ou les compléments alimentaires.
Ensuite, Maurice doit se positionner comme un « Global Trade Hub ». Cela implique la mise en place d’entrepôts sous douane dédiés à la consolidation des exportations africaines vers la Chine, ainsi que la formation d’auditeurs capables de certifier localement la conformité aux normes chinoises. Cette approche permettrait de développer des services à forte valeur ajoutée.
Enfin, un programme national d’accompagnement est essentiel. L’État doit instaurer un guichet unique pour aider les entreprises à identifier les opportunités, réaliser les tests requis et accéder au marché chinois. Cette exemption est une chance extraordinaire, mais elle ne doit pas être vue comme une rente. C’est un appel à moderniser notre offre logistique et industrielle dans les 24 à 36 mois. Maurice a les atouts, la stabilité, la confiance, la connectivité financière pour devenir le courtier privilégié de l’Afrique vers la Chine. Saisissons cette fenêtre de tir.