Drogues de synthèse : la mort à l’aveugle

Par Sara Lutchman
Publié le: 15 mars 2026 à 17:30
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La drogue synthétique, dont la composition est souvent méconnue des consommateurs, entraîne des effets imprévisibles sur la santé physique et mentale.

Une enquête communautaire menée par l’ONG PILS révèle que la majorité des consommateurs de drogues ignorent désormais ce qu’ils ingèrent. En cause : la raréfaction du brown sugar afghan, remplacé par des substances synthétiques aux effets imprévisibles.

Dans les quartiers populaires de Maurice, le vocabulaire a changé. On ne parle plus seulement d’héroïne ou de brown sugar. On parle désormais de « lapoud blan kase ek roz zonn », de « cocktail koray », de « crystal, mais pas crystal meth ». Des appellations improvisées, forgées dans la rue pour désigner des produits que personne ne sait vraiment identifier. Car c’est là le cœur du problème : 97 % des usagers de drogues consomment des substances dont ils ignorent la composition exacte.

C’est ce que documente une étude menée entre janvier et février 2026 par l’Observatoire communautaire de PILS (Prévention, information et lutte contre le Sida), auprès de 103 personnes consommatrices de drogues, dont 64 % d’usagers injectables. Le constat, formulé sans détour par l’organisation, est alarmant : « La majorité des usagers ne savent pas ce qu’ils consomment en ce moment, comme il y a de nouvelles substances qui ont fait leur apparition sur le marché. » 

On ne se fie plus au nom d’un produit, mais à sa couleur. Le marché est devenu, selon les termes mêmes de l’enquête, un « flou toxicologique ».

Pour comprendre cette mutation, il faut regarder au-delà de l’océan Indien. Pendant des décennies, Maurice s’est approvisionné en héroïne brune bon marché – le brown sugar – en provenance d’Afghanistan, premier producteur mondial d’opium. Depuis le retour des Talibans au pouvoir en 2021, les cultures de pavot ont été sévèrement réprimées. La production s’est effondrée, les cargaisons se font rares, les prix s’envolent.

« La situation découle du fait que la production de brown sugar a baissé en Afghanistan dû à l’action des Talibans, et c’est de ce marché que s’approvisionne Maurice », explique un porte-parole de PILS. Le vide ainsi créé a été rapidement comblé, non pas par un produit de substitution identifiable, mais par un afflux de drogues de synthèse fabriquées en laboratoire, et acheminées en petites quantités, faciles à dissimuler dans un bagage ou un colis postal.

Une fois sur l’île, ces substances sont « travaillées » localement. Des produits de coupe y sont ajoutés pour en augmenter le volume, et donc la rentabilité. « Différents ajouts sont utilisés », précise PILS, sans pouvoir les identifier avec certitude. C’est à ce stade que naît l’opacité totale : ni l’acheteur ni, souvent, le vendeur ne sait exactement ce qu’il manipule.

Des noms de rue qui trahissent l’incertitude

Lors de l’enquête commun-autaire menée par Dylan Sadalva pour PILS, les participants n’ont pas hésité à nommer ce qu’ils voient circuler. L’héroïne reste présente sous ses formes habituelles – kaka zako, brown, lapoud koray –, mais les réponses spontanées des usagers révèlent un paysage bien plus complexe. La mention la plus répétée est celle de « lapoud blan ek roz zonn », parfois décrite comme un « cocktail melanz », tandis qu’un autre produit intrigue : le « crystal », aussitôt nuancé par les usagers eux-mêmes, « mais pas crystal meth », comparé à « enn disel ». Autrement dit, quelque chose qui en a l’apparence sans en être la version classique.

Ces appellations bricolées ne sont pas anodines. Elles traduisent une réalité où les usagers tentent de mettre des mots sur des produits dont la composition change d’un lot à l’autre, sans jamais pouvoir s’y fier. La polyconsommation est devenue la norme : on ne consomme plus une drogue, mais un cocktail.

Parmi les signaux épidémio-logiques que livre l’enquête, l’un mérite une attention particulière. L’héroïne, longtemps substance de référence des usagers injectables, est aujourd’hui davantage présente chez les non-injecteurs (51 %) que chez les injecteurs (35 %). Un renversement qui suggère deux hypothèses : soit l’émergence d’une nouvelle catégorie d’usagers pratiquant l’inhalation, soit – et c’est peut-être le signe le plus inquiétant – un glissement massif des injecteurs vers les nouvelles drogues synthétiques, plus accessibles et moins chères. Dans les deux cas, le visage de la dépendance à Maurice est en train de changer.

Des effets inconnus, des crises incontrôlables

Les conséquences sanitaires de cette opacité sont déjà visibles. Les participants à l’étude décrivent des douleurs physiques intenses lors du manque – ressenties par 82 % d’entre eux –, un brouillard mental persistant (85 %), des hallucinations, des états dépressifs sévères, des sautes d’humeur, de l’irritabilité, des accès d’agressivité soudains (30 %), parfois accompagnés de violences physiques (24 %).

Des témoignages que les statisticiens de PILS ont soumis à une analyse rigoureuse, recourant aux tests du Khi² et au V de Cramer pour mesurer les corrélations entre substances et effets rapportés. Le Khi² vérifie si deux éléments sont réellement liés – une valeur inférieure à 0,05 excluant le hasard –, tandis que le V de Cramer en mesure la force : faible autour de 0,1, moyen vers 0,3, fort à partir de 0,5.

Les résultats sont sans équivoque. Le lien le plus puissant de l’ensemble du rapport unit les psychotropes détournés – Rivotril, Valium, Mogadon, prégabaline – au brouillard mental (V = 0,370). Ces mêmes substances sont fortement associées à l’agressivité (V = 0,342) et aux troubles psychologiques tels que les hallucinations ou la dépression. La codéine présente un profil similaire, avec un impact psychologique marqué (V = 0,335). 

Les substances synthétiques, regroupées sous l’appellation locale « PDD », affichent, quant à elles, une corrélation statistiquement indiscutable avec les décompensations mentales (V = 0,340). Ce que les usagers vivent au quotidien n’est pas une impression isolée : les chiffres le confirment.

Face à ces nouveaux produits, le corps médical se trouve démuni. Lorsqu’un patient arrive aux urgences en pleine crise – convulsé, délirant ou en arrêt cardiaque –, les soignants ne peuvent traiter que ce qu’ils voient. « Comme ces substances sont méconnues, on ne peut que traiter les symptômes lorsqu’ils sont visibles. Mais pas de traitement contre l’addiction et les effets dans le long terme », reconnaît le porte-parole de PILS. 

Pas de protocole de sevrage adapté, pas de molécule de substitution spécifique, pas de suivi capable de prévenir les dommages cérébraux ou organiques à long terme : une impasse thérapeutique s’installe, au moment même où les urgences hospitalières font face à des cas de plus en plus complexes.

Des usagers qui réclament d’être entendus

L’enquête de PILS ne se limite pas au diagnostic. Elle a également recueilli les attentes des personnes concernées. Elles réclament un suivi régulier « sans jugement » (88 %), des programmes qui « valorisent vraiment les personnes plutôt que de les infantiliser » (77 %), des salles de consommation supervisées par des usagers expérimentés (77 %), un accès à des alternatives sérieuses à la méthadone et au sevrage classique (68 %), ainsi qu’un suivi psychiatrique et psychologique qu’ells qualifient d’« indispensable ».

Mais la plus forte demande est d’ordre administratif. Pour 91 % des répondants, l’obstacle prioritaire à leur réinsertion n’est pas médical : c’est le certificat de moralité. Ce document, exigé par la quasi-totalité des employeurs mauriciens, reste inaccessible à quiconque a un casier judiciaire. Sans lui, pas d’emploi, pas de logement stable, pas de sortie possible du cycle de la précarité. La dépendance enferme, certes, mais c’est souvent l’administration qui verrouille la porte de sortie.

Ces demandes dessinent le portrait d’une population qui ne s’est pas résignée, mais qui se sent profondément abandonnée, à la fois par un système de soins inadapté et par des structures sociales qui peinent à envisager leur réinsertion.

L’étude de PILS, conduite main dans la main avec les communautés concernées, résonne comme un avertissement. Le brown sugar afghan, produit de référence d’un marché illicite structuré depuis des décennies, cède la place à des substances de synthèse sans nom stable, sans composition connue, sans antidote établi. Et au bout de cette chaîne d’incertitudes, des centaines de Mauriciens s’injectent ou fument, chaque jour, l’inconnu.

Tant que cette ignorance perdurera, les overdoses brutales, les décompensations psychiatriques et les séquelles irréversibles continueront de s’accumuler, silencieusement, dans les marges de l’île.

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