Drogue : le combat inachevé

Par Patrick Hilbert, Nasif Joomratty, Irshaad Olitte
Publié le: 28 février 2026 à 15:00
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Drogue
Trente ans plus tard, l’incendie s’embrase
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defi plus

Il y a trente ans, le 24 février 1996, Le Défi Plus barrait sa toute première une d’un titre sans équivoque : « Drogue flambée ! ». À l’époque, l’alerte était déjà lancée sur l’ampleur d’un phénomène qui gagnait dangereusement du terrain. L’imam Beehary, alors député de Port-Louis, tirait la sonnette d’alarme en des termes frappants : « Un enfant peut vous montrer aujourd’hui où la drogue se vend librement. »

Trois décennies plus tard, à l’occasion de ce numéro spécial consacré aux trente ans du Défi Plus, la question de la drogue s’impose avec une acuité renouvelée. Fait-on aujourd’hui le même constat ? Force est de reconnaître que la situation s’est non seulement maintenue, mais qu’elle s’est considérablement complexifiée et aggravée. L’évolution des circuits de trafic, la diversification des substances, l’émergence des drogues synthétiques ainsi que les mutations socio-économiques ont profondément transformé le paysage de la toxicomanie et du commerce illicite à Maurice.

Cette enquête, en deux parties (la seconde sera publiée la semaine prochaine), se veut avant tout factuelle, rigoureuse et ancrée dans le réel. Elle s’appuie sur des incursions sur le terrain menées par des journalistes du Défi Plus, des données précises, des témoignages d’acteurs directement confrontés à ce fléau, mais aussi sur l’analyse des dispositifs de lutte et de prévention mis en place au fil des années. Elle intègre également un entretien avec le commissaire de police Rampersad Sooroojebally, afin d’apporter un éclairage institutionnel sur l’évolution des stratégies policières face à des réseaux de plus en plus structurés et adaptatifs.


Trafic de drogue à Port-Louis : immersion au cœur d’un marché à ciel ouvert

Au cœur d’un faubourg de la capitale, le trafic de drogues s’organise comme un véritable marché à ciel ouvert. Entre guetteurs, checkpoints improvisés et cabanes d’injection, la vente circule librement, défiant la police et des habitants du quartier dépassés par l’ampleur du phénomène.

Dans un faubourg de la capitale, le trafic de stupéfiants s’est structuré au fil des années au point d’en faire l’un des secteurs les plus surveillés par l’Anti-Drug & Smuggling Unit (Adsu). Le quartier est décrit comme un point névralgique où se croisent dealers, guetteurs et clients venus des quatre coins de l’île.

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Un point de distribution en activité.
Un point de distribution en activité.

Les opérations antidrogue y sont régulièrement marquées par des tensions, des altercations et parfois des blessures entre policiers, toxicomanes et même certains habitants qui s’érigent en rempart pour empêcher des arrestations. Le circuit de distribution reste toutefois solidement organisé. Le secteur fonctionne, selon plusieurs observateurs, comme une véritable « One-Stop-Shop » de la drogue : héroïne, cannabis, méthamphétamine et drogues synthétiques y sont disponibles. Un théâtre où chaque ruelle semble capable de déjouer les contrôles, tandis que l’Adsu mène une lutte de longue haleine face à un réseau appuyé par des guetteurs et des « pipeurs 2.0 ».

À l’approche du quartier, l’organisation saute aux yeux. Des points de contrôle informels sont dressés par des hommes des trafiquants. Deux motos garées en biais, une voiture immobilisée dans une allée étroite : le passage est filtré. Les visages non familiers ne passent pas inaperçus. « Weh ki deroule ? » lance un individu, portable en main, déjà en communication sur ces checkpoints improvisés.

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Les points d’entrée sont très contrôlés.
Les points d’entrée sont très contrôlés.

Nous feignons vouloir nous procurer de l’héroïne. « Pe rod ene bon kar. Pe gagn seki bom lao ». La réponse fuse, sèche, comme un code. Notre interlocuteur nous indique que nous sommes à la mauvaise adresse et suggère une ruelle parallèle. « Isi pena sa, al tras lot kote ». Nous nous présentons comme habitants des Plaines-Wilhems. Les regards restent insistants, certains nous dévisagent, la méfiance se lit sur les visages. L’adrénaline monte : tout peut s’embraser à la moindre étincelle.

Chaque voiture, chaque piéton est scruté. Les guetteurs ne laissent rien passer, téléphones collés à l’oreille, scooters prêts à démarrer. Ces checkpoints improvisés sont bien réels, loin des contrôles officiels. Après plusieurs tours dans les ruelles, malgré la tension palpable et l’impression d’avoir frôlé le cœur du dispositif, nous restons sur notre faim.

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Des jeunes motocyclistes à bord de puissants deux-roues arpentent les rues du quartier en permanence.
Des jeunes motocyclistes à bord de puissants deux-roues arpentent les rues du quartier en permanence.

En poursuivant notre passage dans ce secteur, un autre élément frappe : la présence massive de deux-roues. Des scooters, notamment des Yamaha Aerox, sillonnent les rues. Les pilotes, casques intégraux vissés sur la tête, parfois masqués, multiplient les allers-retours. Certaines voitures arrivent chargées de passagers. Ils descendent, font la queue, achètent leurs doses, puis repartent.

D’un bout à l’autre du quartier, des guetteurs à moto assurent une surveillance constante. Certains s’arrêtent quelques secondes, tête tournée vers l’entrée, avant de redémarrer. D’autres restent à des intersections, téléphone à l’oreille. Leur mission : signaler la présence de la police, d’inconnus ou coordonner l’arrivée de véhicules pour le passage de colis importants. Ces motos constituent les yeux et les oreilles des « ti-patron » ou même des « patrons » du réseau.

Marché à ciel ouvert
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Aires de stationnement, files d'attente structurées : tout est bien organisé pour le bon déroulement du trafic.
Aires de stationnement, files d'attente structurées : tout est bien organisé pour le bon déroulement du trafic.

À certaines heures, des ruelles se transforment en véritables marchés à ciel ouvert. Les doses sont disposées sur des étals improvisés. Les acheteurs font la queue devant des kiosques aménagés pour la vente. « Fini prepar kass ekzak. Kouma fini gagne ale », martèle un individu chargé de réguler le flux.

Les habitués connaissent le « système ». Un homme, moins au fait, cherche de la monnaie. Il est rappelé à l’ordre : « Avoy promne res dan reling ziska ariv ou tour ».

Aux heures de pointe, en fin d’après-midi surtout, hommes et femmes attendent, pouliahs en main, adossés aux murs. Argent et drogue s’échangent sans réelle discrétion. Gandia, papiers trempés de synthétique, petites quantités d’héroïne circulent dans une atmosphère qui évoque davantage une foire qu’un réseau clandestin. Des clients viennent de loin. « Nou sorti Kirpip. Isi prodwi la de kalite, servis top », lancent trois jeunes installés dans une voiture.

Dans les rues adjacentes, des voitures aux vitres teintées circulent sans cesse. Un arrêt, une portière qui s’ouvre, un échange rapide, puis le véhicule repart. Selon des sources policières, certains trafiquants ont mis en place des systèmes d’alerte rudimentaires : klaxons  de voiture, messages codés. L’objectif est d’être averti de l’arrivée des forces de l’ordre avant même qu’elles n’atteignent le cœur du quartier. Les guetteurs disséminés aux points stratégiques relaient l’information, permettant aux dealers de dissimuler la marchandise ou de changer de lieu en quelques secondes.

Al kot dokter

Une fois la drogue achetée, ceux qui souhaitent se faire injecter se rendent chez les « dokter ». Ces derniers opèrent dans des cabanes de fortune faites de tôle et de bois, dissimulées entre deux maisons ou au fond d’une cour. Leur existence est connue de tous. L’accès est payant. « Rs 100 pou rant kot dokter », lance un guetteur chargé de filtrer les entrées. 

À l’intérieur, les doses sont remises aux « dokter ». En gestes rapides et mécaniques, le produit est préparé, aspiré dans une seringue, puis injecté. Le paiement est exigé avant toute manipulation.

L’opération dure quelques secondes. « Weh roule ale, al apresie deor ». Le consommateur doit quitter immédiatement les lieux. « 30-40 segonn travay-la fer, zot fini met deor », confie un client en sortant. Le système repose sur la rapidité et la rotation constante des usagers, garantissant un flux continu et une rentrée d’argent non-stop.

Face à cette organisation, l’Adsu poursuit ses interventions. Le 17 février dernier, une opération ciblée a permis la saisie de près de 2 kg d’héroïne, estimée à plus de Rs 16,4 millions, au domicile d’un trafiquant présumé. Plusieurs arrestations ont été effectuées lors de cette descente menée aux premières heures du matin, avec l’appui d’unités spécialisées.
Toutefois, ces coups de filet ne suffisent pas à enrayer le phénomène. Il y a quelques semaines, une opération a dû être écourtée après une mobilisation hostile de plusieurs individus venus protéger « leur territoire ».

Des habitants lassés

Pour les habitants, la situation influence leur quotidien. Certains parents évitent de laisser leurs enfants sortir après l’école. D’autres ont quitté les lieux, lassés des va-et-vient incessants, du bruit des motos et des tensions récurrentes. « C’est comme si on vivait avec la drogue comme voisine », confie un résident sous couvert d’anonymat.

Malgré les efforts policiers, le secteur reste perçu par de nombreux Mauriciens comme difficile à reprendre. L’Adsu multiplie les descentes, les saisies et les arrestations, mais le défi demeure autant logistique que criminel : démanteler un réseau enraciné dans la géographie même du quartier. Mardi 17 février, une opération des Casernes centrales a conduit à trois arrestations supplémentaires et à la saisie de drogue et d’argent lors d’une descente surprise dans ces quartiers qualifiés de chauds.


Disclaimer

Le lieu exact n’est volontairement pas mentionné et les images présentées ont été floutées afin de préserver l’anonymat des personnes ainsi que les immatriculations des véhicules. Elles n’ont pas pour objectif de stigmatiser ou d’incriminer des individus en particulier, mais uniquement d’illustrer de manière générale la réalité décrite dans ce reportage.

 

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