Dr Siddick Maudarbocus : « Nous avons fait beaucoup de fire-fighting, sans corriger les nombreuses failles du système »

Les drogues de synthèse se répandent à Maurice. Sociologues et médecins alertent sur leurs effets imprévisibles et dangereux, un fléau qui touche la jeunesse, fragilise la société et met à l’épreuve les autorités et le système de santé.
Par Sharone Samy
Publié le: 9 février 2026 à 11:12
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L’addictologue et directeur du centre de traitement de Les Mariannes alerte sur l’entrée des drogues de synthèse.
L’addictologue et directeur du centre de traitement de Les Mariannes alerte sur l’entrée des drogues de synthèse.

Depuis plusieurs jours, des images montrant des jeunes errant dans les rues, visiblement sous l’emprise de drogues de synthèse, circulent abondamment sur les réseaux sociaux. Ces vidéos, filmées dans l’espace public, provoquent un malaise profond et soulèvent de nombreuses interrogations. Elles donnent surtout à voir une réalité préoccupante : celle d’un phénomène qui échappe de plus en plus au contrôle des autorités et qui impacte directement la société civile. Pour de nombreux observateurs, ces scènes ne relèvent plus de faits isolés, mais traduisent une crise structurelle qui touche particulièrement la jeunesse.

Pour le sociologue Dr Nicolas Ragodoo, la situation actuelle est révélatrice d’un échec collectif. Il estime que les réponses apportées jusqu’ici ne sont plus adaptées à l’ampleur du phénomène. « Les méthodes palliatives ne sont pas efficaces et les structures sont dépassées. On est clairement dans une situation d’urgence », analyse-t-il. Selon lui, la drogue de synthèse s’est installée durablement dans toutes les régions du pays et touche désormais toutes les couches sociales, accentuant les fractures déjà existantes.

La particularité de ces substances réside dans leur dangerosité et leur imprévisibilité. Leur composition est souvent inconnue, leurs effets variables, parfois violents, et leurs conséquences peuvent être immédiates. Pour le sociologue, cette réalité dépasse largement le cadre de la consommation individuelle. « La drogue a un impact sur toute la société. Même ceux qui n’en consomment pas en souffrent », souligne-t-il. Vols, agressions, accidents de la route, arnaques et violences en tous genres se multiplient, créant un climat de peur généralisé. Commerçants, chauffeurs de taxi, livreurs, personnes âgées, mais aussi touristes figurent parmi les victimes indirectes de ce fléau.

Dr Nicolas Ragodoo attire également l’attention sur certaines localités où l’emprise des trafiquants est devenue quasi permanente. Des quartiers entiers se retrouvent sous le contrôle de réseaux bien organisés, tandis que des familles respectant la loi doivent redoubler d’efforts pour protéger leurs enfants et éviter qu’ils ne tombent dans le piège de la drogue. « Tout le monde semble savoir où la drogue se vend dans son quartier, mais les autorités peinent à contrer durablement cette propagation », observe-t-il, évoquant un profond sentiment d’impuissance chez de nombreux citoyens.

Sur le plan économique et social, le coût est considérable. Soins médicaux, mobilisation des forces de l’ordre, fonctionnement du système judiciaire, interventions des ONG : la drogue de synthèse pèse lourdement sur les finances publiques. À cela s’ajoute une réalité plus difficile à quantifier : le nombre de jeunes perdus chaque semaine, des familles désemparées et un tissu social fragilisé. Pour le sociologue, le modèle actuel peine à rivaliser avec des réseaux de trafiquants structurés, réactifs et toujours en avance sur les mécanismes de répression.

Urgence nationale

Ce constat est largement partagé par le milieu médical. Pour l’addictologue et directeur du centre de traitement de Les Mariannes, Dr Siddick Maudarbocus, la situation est « sans appel ». « Nous sommes dans une urgence nationale. Nous allons perdre nos jeunes », avertit-il. Il déplore l’absence d’une approche plus intelligente et cohérente en matière de prévention et de lutte contre la drogue. « Nous avons fait beaucoup de fire-fighting, sans corriger les nombreuses failles du système. Pendant que nous avançons avec une politique à petit feu, les trafiquants, eux, ont toujours eu une longueur d’avance », affirme-t-il

Sur le plan médical, les drogues de synthèse représentent un défi majeur. Contrairement aux substances classiques, elles reposent sur des compositions chimiques changeantes. « Le traitement est extrêmement difficile parce que toutes les molécules ne sont pas les mêmes », explique l’addictologue. Accessibles, aux effets fulgurants mais profondément destructeurs, ces drogues posent de sérieux problèmes de prise en charge. Le phénomène s’aggrave avec l’évolution des méthodes de fabrication, que le Dr Siddick Maudarbocus qualifie de drogue 2.0. Selon lui, les trafiquants exploitent désormais des outils technologiques avancés, y compris l’intelligence artificielle, pour concevoir des substances toujours plus puissantes et imprévisibles.  

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