Dr Siddick Maudarbocus : «Avec le simik, la médecine avance souvent à l’aveugle»
Par
Sharone Samy
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Sharone Samy
Trente ans après la naissance du Défi Plus, la drogue revient au centre des préoccupations nationales avec un visage radicalement transformé. Les drogues de synthèse ont bouleversé le paysage de la toxicomanie, touchant une jeunesse de plus en plus vulnérable. Malgré les opérations policières et les discours officiels, la spirale semble s’accélérer. L’addictologue Dr Siddick Maudarbocus décrypte pour nous une crise sanitaire aux conséquences profondes.
Depuis plusieurs années, la drogue de synthèse a profondément modifié le paysage de la toxicomanie à Maurice. Comment décririez-vous l’évolution du phénomène et en quoi diffère-t-il des vagues précédentes, notamment celle de l’héroïne ?
La grande différence, aujourd’hui, c’est l’accessibilité. La drogue de synthèse est non seulement très bon marché, mais il n’y a pas de véritable problème d’approvisionnement. Elle est littéralement à portée de main, et c’est là le plus grand défi. Contrairement à l’héroïne, à la cocaïne ou même à la MDMA, qui nécessitent des réseaux d’importation structurés et sont revendues à des prix plus élevés, les drogues de synthèse peuvent être produites localement avec des moyens relativement simples. Il ne s’agit plus d’un trafic dépendant d’importations massives ou de routes internationales complexes. La fabrication de ces substances ne demande pas d’infrastructures sophistiquées. Cela signifie que n’importe qui, avec un minimum de connaissances et d’accès aux précurseurs chimiques, peut entrer sur le marché. Cette facilité de production a complètement bouleversé l’équilibre du trafic. Aujourd’hui, ces drogues ont clairement la main haute sur le marché. Elles sont plus accessibles que le cannabis, souvent moins chères et malheureusement perçues comme banales par certains jeunes. Ce changement de dynamique explique en grande partie pourquoi le phénomène a pris une ampleur sans précédent ces dernières années.
On parle souvent de « simik » comme d’une catégorie générique. Que sont réellement ces drogues de synthèse sur le plan scientifique ? De quoi sont composées ces molécules et pourquoi sont-elles particulièrement dangereuses ?
Le “simik”, ou drogue de synthèse comme on l’appelle couramment, repose sur des molécules chimiques fabriquées en laboratoire. Il ne s’agit pas d’une substance unique, mais d’un ensemble de composés modifiés en permanence. Les trafiquants partent souvent d’une molécule de base et la transforment afin d’obtenir des effets psychoactifs plus puissants.
Au départ, on observait surtout l’utilisation de cannabinoïdes synthétiques, parfois pulvérisés sur des feuilles de thé pour imiter l’effet du THC. Mais aujourd’hui, nous faisons face à une nouvelle génération de substances. Elles sont plus faciles à produire, plus concentrées et surtout beaucoup plus violentes dans leurs effets. Les réactions sont quasi immédiates et peuvent déclencher des crises sévères : agitation extrême, hallucinations, troubles cardiaques ou épisodes psychotiques. Un autre problème majeur réside dans le dosage. Ces produits sont fabriqués en grande quantité sans aucun contrôle. Les concentrations varient d’un lot à l’autre, ce qui rend le risque de surdose imprévisible. Enfin, ces molécules sont souvent difficiles à détecter par les tests classiques. Elles agissent directement sur la chimie du cerveau, perturbant les neurotransmetteurs de manière brutale. Dans certains cas, les effets peuvent être irréversibles, voire létaux. C’est ce qui rend ces drogues particulièrement dangereuses comparativement aux substances plus anciennes.
Les molécules utilisées dans ces produits changent régulièrement. Comment les professionnels de santé peuvent-ils comprendre et traiter des substances dont la composition varie constamment ?
Nous sommes face à une toxicité potentielle qui s’élargit chaque jour. Le problème, c’est que la médecine moderne n’a pas de protocole standardisé face à ces nouvelles substances. Pour la cocaïne, l’héroïne ou la MDMA, nous disposons de structures bien définies, de protocoles clairs et d’une expérience accumulée sur plusieurs décennies. Nous savons à quoi nous attendre. Avec la drogue de synthèse, c’est totalement différent. Les molécules changent constamment, ce qui rend les effets imprévisibles. Les réactions sont souvent plus violentes, plus soudaines, et parfois disproportionnées par rapport à la quantité consommée. Le traitement se fait donc au cas par cas. Il ne s’agit plus d’appliquer un protocole uniforme, mais d’intervenir en fonction des symptômes spécifiques du patient. Certains seront davantage touchés sur le plan physique : troubles cardiaques, convulsions, altération des fonctions vitales. D’autres présenteront des atteintes psychologiques profondes : épisodes psychotiques, troubles de l’identité, pertes de mémoire. Dans certains cas, les dommages neurologiques peuvent être durables, voire irréversibles.
Existe-t-il aujourd’hui un traitement spécifique pour les consommateurs de drogue de synthèse, au même titre que la méthadone pour les usagers d’héroïne ? Ou la prise en charge repose-t-elle sur une approche différente ?
Non, il n’existe pas de traitement spécifique comparable à la méthadone pour l’héroïne. La prise en charge repose essentiellement sur une approche symptomatique et comportementale. Nous devons documenter chaque cas avec précision afin d’identifier les symptômes dominants et d’y répondre de manière ciblée. Par exemple, si un patient présente des douleurs gastriques importantes, nous traitons ce problème spécifique. D’autres ne souffriront pas de troubles physiques majeurs mais développeront des troubles psychologiques sévères. Cela rend le traitement particulièrement complexe, car il n’y a pas de modèle unique. La première étape consiste à stabiliser la personne, tant sur le plan physique que mental. Ensuite, nous évaluons progressivement les atteintes et tentons d’apporter des réponses adaptées. Avec l’alcool ou l’héroïne, nous disposons de protocoles éprouvés. Avec la drogue de synthèse, malheureusement, de nombreux médecins peinent à trouver une prise en charge idéale. Pourquoi ? Parce que les molécules évoluent constamment. Un patient peut consommer un type de substance aujourd’hui, puis, quelques jours plus tard, ingérer une version chimique différente, avec des effets totalement nouveaux. Cette instabilité complique considérablement le suivi médical.
Peut-on réellement « guérir » d’une dépendance au simik ? Le processus est-il plus complexe que pour les drogues traditionnelles ?
Avec la drogue de synthèse, nous ne parlons pas simplement de dépendance au sens classique. Nous intervenons principalement sur les symptômes. Il n’existe pas de protocole standardisé. Nous devons observer, documenter et analyser l’évolution de chaque cas. Il y a parfois ce que l’on peut appeler une “fracturation” de l’organe, c’est-à-dire une atteinte profonde, qu’elle soit neurologique ou psychique, qui nécessite un suivi extrêmement attentif. Le problème majeur, c’est que ces substances ne provoquent pas uniquement une euphorie soudaine. Leurs effets sur la santé mentale sont souvent graves et imprévisibles : troubles psychotiques, altérations de la mémoire, confusion identitaire, épisodes délirants… Nous voyons des tableaux cliniques beaucoup plus complexes que ceux liés aux drogues traditionnelles. En réalité, la personne subit une intoxication progressive sans toujours en être consciente. Chaque dose constitue un pas supplémentaire vers une pente difficile à remonter. C’est une accumulation toxique qui peut laisser des séquelles durables.
En tant que médecin, je préfère traiter une dépendance liée à une molécule connue. Lorsque nous maîtrisons le produit, le traitement est plus efficace et les risques de complications sont mieux contrôlés. Avec la drogue de synthèse, nous sommes face à une incertitude permanente, ce qui rend la prise en charge plus lourde et parfois frustrante pour les équipes médicales. »
Le système de santé est-il suffisamment équipé pour faire face à ces nouveaux défis ? La réponse doit-elle être médicale, sociale ou répressive ?
Aucun pays au monde n’a véritablement gagné la bataille contre la drogue de synthèse. À vrai dire, aucun n’a totalement gagné la bataille contre la toxicomanie en général. Penser que la réponse peut être uniquement médicale ou uniquement répressive serait une illusion. Il existe des facteurs structurels que l’on ne peut ignorer : la pauvreté, l’exclusion sociale, mais aussi l’appât du gain. Le trafic de drogue de synthèse représente aujourd’hui un capital considérable. La demande est forte et en constante progression, parfois plus dynamique que certains secteurs économiques légaux. Tant qu’il y aura une demande, l’offre trouvera un moyen de s’adapter. Le véritable défi réside dans la chaîne d’approvisionnement. Nous sommes une île, entourée d’eau, avec de multiples points d’entrée potentiels. Malgré les opérations policières et les contrôles renforcés, il est extrêmement difficile de bloquer totalement les flux. La réponse doit donc être globale : médicale, sociale, éducative et sécuritaire. Il faut travailler sur la prévention, le soutien psychologique, la réinsertion, mais aussi sur le démantèlement des réseaux. Tant que l’on ne traitera pas les causes profondes, nous resterons dans une logique de réaction plutôt que de solution durable.
Les effets psychiatriques des drogues de synthèse semblent particulièrement sévères. Observez-vous une augmentation des troubles mentaux irréversibles liés à ces substances ?
Les effets sont effectivement sévères, mais au-delà du constat médical, il faut avoir le courage d’aller plus loin. Il est temps d’admettre que nous faisons face à une crise qui exige une réponse ferme. Il faut une véritable campagne répressive. Oublions un instant la facilité avec laquelle ce business évolue : le problème est plus profond. Dans certains quartiers, la drogue se vend presque comme de simples bonbons. Ce n’est plus un phénomène marginal. Il faut s’attaquer à la racine du problème et non se contenter d’annoncer des plans d’action théoriques. On ne peut plus se permettre de se baser sur des chiffres incomplets ou approximatifs pour affirmer que la situation est sous contrôle. Mais la répression seule ne suffira pas. Il faut une structure bien établie, coordonnée, avec des moyens concrets. Cela demandera beaucoup d’efforts et surtout une véritable volonté politique. Il est également urgent de mettre en place des centres de traitement gratuits pour les personnes qui n’ont pas les moyens de suivre une prise en charge dans le privé. Sans accès aux soins, nous continuerons à perdre des jeunes dans cette spirale.
À l’occasion des 30 ans du Défi Plus, quel message souhaitez-vous adresser aux parents et aux jeunes face à la banalisation apparente de certaines substances ?
Mon message est clair : il faut dire non à cette spirale infernale. Nous ne pouvons plus banaliser ce phénomène. La drogue de synthèse ne choisit pas ses victimes. Elle touche les jeunes, les travailleurs, les étudiants, parfois des familles entières. La presse a un rôle essentiel à jouer. Elle doit continuer à informer, à dénoncer, mais aussi à agir comme un bouclier avant-gardiste pour protéger notre jeunesse. Sensibiliser, expliquer, mettre en lumière les conséquences réelles : c’est fondamental. Le temps n’est plus à la simple réflexion. Il faut des actions concrètes dans les écoles, dans les collèges, mais aussi dans les milieux professionnels. La prévention doit être permanente et structurée. J’insiste également sur le rôle des parents. L’accompagnement et la vigilance sont les maîtres mots si nous voulons espérer un changement. Apprenons à reconnaître les signes, à dialoguer sans jugement, à intervenir tôt. Parents, enfants et citoyens doivent être unis. Nous devons tous devenir les premiers acteurs de cette lutte, car si nous restons spectateurs, la spirale continuera.