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Dr Siddick Maudarbocus, addictologue : «La majorité des consommateurs de drogue synthétique ont 20-25 ans»

Par Fernando Thomas
Publié le: 15 février 2026 à 17:10
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L’addictologue et directeur du centre de traitement de Les Mariannes alerte sur l’entrée des drogues de synthèse.

La drogue synthétique n’est plus un phénomène marginal, mais une urgence nationale aux ramifications sanitaires, psychiatriques et sociales profondes. Addictologue et directeur de Les Mariannes Wellness Clinic, le Dr Siddick Maudarbocus dresse un constat alarmant et appelle à une mobilisation collective.

La drogue synthétique n’est plus un phénomène marginal, mais un fléau qui ronge le pays...
Pour nous qui travaillons avec des personnes sous l’emprise de produits psychotropes, ou qui développent des troubles psychiatriques à la suite de la consommation de substances illicites, le basculement est devenu évident l’année dernière. Nous avons observé une augmentation exponentielle des cas. 

Pour chaque situation exposée sur les réseaux sociaux, il y a des centaines de consommateurs qui vivent dans l’ombre, qui consomment ces produits loin des regards, avec des conséquences dramatiques. L’ampleur est telle que toutes les couches sociales du pays sont désormais touchées. Ce qui est particulièrement triste, c’est que la majorité des consommateurs ont entre 20 et 25 ans.

Le pays a basculé dans une véritable crise sanitaire. Si les autorités ne prennent pas des mesures drastiques, cela finira très mal pour tout le monde.

Le système de santé mauricien, comme beaucoup d’autres à travers le monde, n’est pas préparé à une addiction aussi brutale»

Contrairement aux drogues dites « classiques », les substances synthétiques détruisent très vite, parfois dès les premières prises. Le système de santé mauricien est-il réellement préparé à une addiction aussi brutale et imprévisible ?
Non. Le système de santé mauricien, comme beaucoup d’autres à travers le monde, n’est pas préparé à une addiction aussi brutale. Nous sommes face à une vague de consommateurs que les structures actuelles ne peuvent pas absorber. 
Aujourd’hui, les patients arrivent aux urgences dans une logique de gestion de crise permanente. Auparavant, lorsque nous faisions face à des cas de toxicomanie, il ne s’agissait pas de substances provoquant autant de dégâts sur le corps humain. Désormais, des jeunes arrivent aux urgences en convulsions, en détresse respiratoire ou dans un état d’agressivité extrême.

Les drogues synthétiques sont des molécules artificielles créées en laboratoire, imitant des drogues naturelles comme le cannabis. En laboratoire, il est possible d’amplifier les effets, rendant ces substances beaucoup plus puissantes que la molécule initiale.

Avec l’intelligence artificielle, tout indique que de nouvelles molécules sont créées en continu. Il semblerait que dix à vingt nouvelles drogues de synthèse, aux effets dévastateurs sur le cerveau humain, soient produites quotidiennement.

Pour la première fois de son histoire, l’humanité est confrontée à des drogues entièrement artificielles à portée épidémique. Elles sont bon marché, accessibles à tous. Il n’y a plus d’élitisme. C’est une addiction du « common man », une drogue de ti-dimounn.

La prolifération des drogues synthétiques semble dépasser les capacités classiques de prévention et de traitement. Faut-il aujourd’hui considérer que nous faisons face non plus à une simple crise de toxicomanie, mais à une transformation profonde du cerveau et du comportement humain à l’échelle d’une génération ?
Nous ne sommes effectivement plus dans une problématique classique de toxicomanie telle qu’on l’entendait il y a 20 ou 30 ans. Ce que nous observons aujourd’hui, ce sont des altérations rapides et parfois irréversibles du fonctionnement cérébral, notamment chez des sujets très jeunes dont le cerveau est encore en pleine maturation.

Les drogues synthétiques agissent comme de véritables perturbateurs neurobiologiques. Elles modifient les circuits de la récompense, de la prise de décision et du contrôle des impulsions. Cela explique pourquoi certains jeunes développent, en quelques semaines seulement, des comportements violents, des troubles de la personnalité ou une incapacité totale à se projeter dans l’avenir.

Nous faisons face à une génération exposée à des substances dont la puissance dépasse largement celle des drogues naturelles. Le danger, c’est que ces atteintes ne se limitent pas à l’individu. Elles ont des répercussions sur la famille, l’école, le monde du travail et, à terme, sur la cohésion sociale.

Si cette crise n’est pas traitée comme une urgence neuropsychiatrique et sociétale majeure, nous risquons de voir émerger une génération durablement fragilisée, avec des conséquences profondes et durables pour l’avenir du pays.

Il semblerait que dix à vingt nouvelles drogues de synthèse, aux effets dévastateurs sur le cerveau humain, soient produites quotidiennement»

Vous parlez d’une toxicomanie « sans filet ». Assiste-t-on aujourd’hui à une génération qui bascule directement dans une pathologie lourde, sans phase récréative ?
Absolument. Le marché favorise clairement la consommation excessive. On parle de promotions, de réductions, de « buy one get one ». Il est dans l’intérêt des trafiquants que les consommateurs consomment toujours plus. Nous faisons face à une toxicomanie sans transition, sans garde-fou. Les dégâts sont immédiats, rapides et souvent irréversibles.

Cette dépendance extrême change-t-elle aussi le profil psychologique des consommateurs que vous recevez en clinique ?
Oui, de manière très nette. Nous faisons face à des patients qui arrivent déjà dans des états psychiatriques sévères, sans avoir connu de phase de consommation dite récréative. Certains développent très rapidement des troubles anxieux majeurs, des psychoses, des comportements violents ou des idées suicidaires.

La drogue synthétique agit comme un accélérateur de pathologies latentes. Elle détruit non seulement le corps, mais aussi l’équilibre mental, les liens familiaux et toute projection dans l’avenir.

La National Agency for Drug Control (NADC) est censée coordonner la réponse nationale. Joue-t-elle pleinement son rôle, selon vous ?
La NADC compte des personnes de bonne volonté, mais je constate une approche trop lourde et trop administrative, qui risque d’aboutir à un exercice académique, très éloigné du terrain. À mon sens, l’organisme se limitera à produire des chiffres et des statistiques. Or, la NADC aurait dû être une structure fédératrice, collaborant avec les organismes gouvernementaux et non gouvernementaux afin de générer des actions concrètes sur le terrain.

Nous avons déraillé et je pense qu’il est aujourd’hui un peu tard pour rectifier le tir. La lutte contre la drogue repose avant tout sur une stratégie. Les narcotrafiquants ont des années-lumière d’avance sur les autorités. Cette lutte ne peut être ni passive ni académique. Elle exige l’implication de tous. 

Sans une mobilisation nationale, humaine et courageuse, la drogue synthétique risque de devenir la norme silencieuse d’une jeunesse abandonnée.

Sur le terrain, existe-t-il une réelle coordination entre la NADC, les hôpitaux, la police et les centres de traitement ?
Malheureusement non. La gestion reste cloisonnée. Et c’est précisément pour cette raison que l’efficacité n’est pas au rendez-vous. La NADC ne compte que six employés à plein temps. Il aurait fallu renforcer ses effectifs et instaurer une communication quotidienne avec la presse, les ONG, les travailleurs sociaux et les centres de traitement. À défaut, nous allons faire face à un véritable tsunami de victimes et de dégâts sociaux.

Pour conclure, quel est votre message aux autorités ?
Je pense avant tout que la NADC est aujourd’hui dans une situation d’impasse. Son CEO est une personne compétente, animée d’une réelle volonté d’agir, mais tout porte à croire qu’il se retrouve prisonnier d’une lourde bureaucratie administrative. 

Ce combat doit être collectif. ONG, travailleurs sociaux, secteur public et secteur privé doivent impérativement entrer dans la danse. Le rôle du privé est crucial : les moyens financiers existent, les réseaux sont déjà sur le terrain, et leur implication permettrait de renforcer l’efficacité et la capacité d’action de la NADC.

Parallèlement, les députés et ministres doivent s’engager de manière plus proactive et déterminée. Combattre la drogue ne se résume pas à un slogan tel que « Clean Mauritius ». Il s’agit avant tout de redonner un sens à la vie, de rééquilibrer l’être humain dans sa dimension la plus profonde, dans son âme et dans sa dignité.

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