Dr Rajendra Korlapu-Bungaree : «Moderniser ne signifie pas faire perdre son âme au texte»

Par Le Dimanche /L' Hebdo
Publié le: 1 mars 2026 à 13:30
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Rajendra

Dans le débat qui entoure la sortie du « Wuthering Heights » d’Emerald Fennell, le Dr Rajendra Korlapu-Bungaree apporte un regard à la fois académique et pédagogique. Spécialiste de la littérature anglaise et de ses usages en contexte éducatif, il interroge les notions de fidélité et de représentation.

Que pensez-vous de la modernisation des textes canoniques pour un public plus jeune ?
Certaines personnes de ma génération se souviendront avoir étudié les « Lamb’s Tales from Shakespeare ». Plus tard, d’autres ont étudié « Tales from Shakespeare ». Toutes ces versions sont des adaptations, elles ne présentaient pas le texte original. Quel a été le résultat ? Ces histoires permettaient de comprendre l’intrigue et les thèmes sans que les jeunes lecteurs aient à surmonter la barrière de la langue.

Je pense également aux versions pour enfants de « Gulliver’s Travels », « Robinson Crusoe », « The Prisoner of Zenda » ou « A Tale of Two Cities », que j’ai rencontrées dans des formats abrégés à l’école primaire, mais que j’ai redécouvertes dans leur version originale bien plus tard. Il en a été de même pour des livres anglais que j’ai découverts d’abord en français, avant de les relire en anglais.

Les jeunes générations peuvent être éloignées de récits potentiellement intéressants pour plusieurs raisons : la langue n’est plus accessible pour eux, beaucoup ne sont pas habitués à lire de longs textes, et ils peuvent manquer de références culturelles ou contextuelles qui donneraient du sens à ces textes. Revisiter ces textes pour un jeune public n’est pas une pratique nouvelle. Cela n’empêche en rien de redécouvrir les nuances et la complexité de l’œuvre originale lorsque les lecteurs seront prêts. 

Moderniser ne signifie pas nécessairement faire perdre son âme au texte – même si certains soutiennent que c’est exactement ce qui se passe. Mais cela redonne vie à des textes souvent jugés trop littéraires ou élitistes pour être accessibles au grand public.

La « fidélité » au texte source reste-t-elle un critère pertinent dans les études d’adaptation ?
La grande question est : fidélité à quoi exactement ? Tout dépend de la nature de l’adaptation. Nous avons, par exemple, « Hamlet » de Shakespeare, revisité de nombreuses fois – et qui reçoit d’ailleurs sa touche locale cette année au Caudan Arts Centre. Si l’original est joué sur scène, ses adaptations le sont aussi, dans le texte, sur scène ou à l’écran, et elles prennent elles aussi une vie propre.

Lorsqu’il s’agit d’adapter un texte, certains auteurs peuvent choisir d’explorer un aspect particulier du texte original qui leur paraît plus pertinent pour leur société actuelle. Ou appliquer un angle nouveau, comme le postcolonialisme sur « The Tempest » de Shakespeare, pour mettre en lumière les relations de pouvoir entre colonisateur et colonisé au début de la colonisation occidentale.

Les adaptations texte-à-écran nécessitent toujours des ajustements. Toute représentation « réaliste » est probablement une construction idéalisée de ce que l’on pense que le passé devait être, sembler ou ressentir. Il est rare de voir une scène ou un mot reproduit fidèlement à l’écran. Ce n’est pas ainsi que fonctionnent les adaptations, et notre notion de fidélité doit donc être réévaluée. 

Selon moi, une adaptation réussie conserve de nombreux aspects de l’original : les enjeux que l’auteur voulait traiter, l’intrigue principale, un sens de l’esprit du temps à travers la description du cadre. Le reste relève du choix du réalisateur.

Les adaptations contemporaines peuvent donc constituer une porte d’entrée vers des textes originaux plus longs et complexe»

La polémique sur le casting de « Wuthering Heights » vous surprend-elle ?
Pas vraiment. Je comprends que certains lecteurs puissent se sentir frustrés de voir un personnage remplacé ou transformé dans une adaptation. Dans la dernière version de « Wuthering Heights », le protagoniste — décrit comme un gitan et physiquement différent des autres — est interprété par un acteur très pâle. 

Dans « Dune » de Denis Villeneuve, un personnage masculin secondaire devient féminin, provoquant l’ire de certains fans. Dans la dernière adaptation live-action de « La Petite Sirène », la polémique autour du casting de Halle Bailey a été intense. Même les fan-castings sur TikTok, comme celui d’Avantika Vandanapu pour « Raiponce », ont suscité des réactions très vives.

Ces changements affectent-ils la vision globale de l’auteur ? La voix et l’intention de l’auteur sont-elles perdues ? Probablement pas, bien qu’une réponse honnête doive considérer chaque adaptation au cas par cas. Le fait est que les récits cherchent à toucher le monde entier. 

Pendant longtemps, les médias ont surreprésenté un seul groupe démographique. Une distribution variée ne vise pas l’exactitude historique : elle cherche à toucher le public actuel, qui veut se voir représenté comme protagoniste et non comme personnage secondaire. C’est pourquoi des films comme « Crazy Rich Asians » ou « Black Panther », ou des séries comme « Never Have I Ever », ont eu un tel succès.

Les réalisateurs doivent choisir ce qu’ils conservent ou modifient pour rendre l’adaptation pertinente pour le public actuel. L’adaptateur peut aussi exercer une liberté artistique : montrer l’histoire d’un antagoniste, transformer un personnage secondaire en protagoniste. Mais prétend-il alors rester fidèle au texte original ? Pas nécessairement. Et c’est son droit.

Du point de vue pédagogique, les adaptations contemporaines soutiennent-elles ou entravent-elles l’engagement des élèves avec la littérature du XIXe siècle ?
En tant qu’enseignant de littérature, je voudrais que les élèves d’aujourd’hui apprécient les textes tels qu’ils ont été écrits, car leur place dans le canon repose non seulement sur leurs thèmes, mais aussi sur la sophistication et la qualité de la langue utilisée. Jane Austen, très adaptée au fil des siècles, reste vivante grâce à son ton incisif et plein d’humour, qui permet d’explorer les enjeux de son époque.

Cependant, du point de vue pédagogique, il faut d’abord déterminer l’angle d’étude : le texte est-il étudié comme produit littéraire de son temps, pour sa langue et ses figures stylistiques – ou pour son message intemporel sur l’amour passionné malgré les obstacles ? 

Même les textes du XIXe siècle peuvent sembler lourds en prose détaillée pour un lecteur exposé principalement à des textes courts et fonctionnels. Les habitudes de lecture ont changé : moins de gens s’installent pour lire un livre complet.

Les adaptations contemporaines peuvent donc constituer une porte d’entrée vers des textes originaux plus longs et complexes. Mais il faut être conscient de ce qu’elles apportent et de ce qu’elles ne remplacent pas. Elles peuvent inclure des compressions narratives ou des modifications de fin. 

Pour « Wuthering Heights », une adaptation filmique permet de ressentir l’époque et de comprendre la vie en Angleterre au XIXe siècle, même pour ceux qui n’ont pas les références historiques nécessaires. Mais la richesse stylistique de Brontë, elle, reste dans le livre.

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