Dr Khalill Elahee : «Une hausse de l’électricité ne doit frapper que les consommateurs énergivores»
Par
Eshan Dinally
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Eshan Dinally
Face à une tension énergétique qu’il juge sérieuse mais encore maîtrisable, le Dr Khalill Elahee appelle surtout à sortir de la peur pour entrer dans l’action. Dans cet entretien, le professeur de l’Université de Maurice et président de l’EEMO plaide pour une réponse à la fois immédiate et structurelle. Pour lui, Maurice n’est pas en situation de black-out, mais demeure vulnérable. La priorité est claire : économiser l’énergie aujourd’hui tout en engageant sans tarder la transition vers une sécurité énergétique durable.
Quand vous observez l’état actuel du secteur énergétique mauricien, diriez-vous que le pays est simplement sous tension, ou qu’il est déjà entré dans une zone de vulnérabilité sérieuse où le moindre incident peut provoquer une crise majeure ?
À force de parler de crises, comme par exemple en utilisant à tort et à travers le mot « black-out » dans le passé, nous sommes un peu désarmés lorsqu’une vraie crise arrive. Notre vulnérabilité ne date pas d’hier. Nous le savions parfaitement. D’ailleurs, n’est-ce pas pourquoi nous avions eu le projet Maurice Île Durable au moment où le cours du pétrole frôlait les 148 dollars américains en 2008 ? Ce dont nous avons besoin aujourd’hui, c’est d’abord de la confiance, de la sérénité, et d’agir fermement avec intelligence, efficacité et transparence au niveau de la communication. Il faut surtout rassurer les gens qui sont confus face à toutes sortes d’incertitudes, souvent fondées sur la peur, à travers surtout les commentaires négatifs qui abondent sur les réseaux sociaux. Ce n’est ni la fin du monde, ni même une guerre mondiale comme ce que nos parents ou grands-parents ont vécue. Ils ont fait face à pire, car ils avaient une « énergie positive », qui était cette capacité à relever les défis, au lieu de baisser les bras ou de tout critiquer. Nous n’avons pas droit au désespoir qui mène à l’immobilisme, particulièrement dans le contexte actuel.
Mais vous aviez affirmé que c’est pire que la pandémie ?
Par rapport à l’énergie, oui. Cependant, paradoxalement, notre détermination à agir face à la crise ne doit nullement nous faire sous-estimer sa gravité. Contrairement à la pandémie de la COVID-19, les cours du pétrole flambent, l’approvisionnement est très problématique et la demande en énergie augmente, surtout avec la climatisation, et cela même en ce mois d’avril. Avec la pandémie, c’était le contraire. Le conflit doit cesser au Moyen-Orient, mais la destruction des raffineries et autres infrastructures ne permettra probablement pas un retour à la normale avant une ou deux années. Donc, sur le plan énergétique, c’est pire que la pandémie. Pire que toutes les crises pétrolières, y compris celles de 1973 ou de 1979.
Mais que faut-il faire concrètement ?
D’abord, dépassons cette peur qui menace de nous paralyser et agissons. Concrètement, il faut enlever tous les obstacles à l’installation, sur les toitures, de panneaux photovoltaïques, avec des batteries pour les installations « off-grid ». Le financement n’est pas un problème majeur pour les gros consommateurs commerciaux, industriels et même résidentiels. Au fait, c’est une opportunité, notamment avec les prix de l’énergie fossile importée en hausse, lorsqu’elle est disponible. Pendant les crises mondiales de l’énergie des années 70, la bagasse et l’hydro nous avaient sauvés, comme pendant la 2e Guerre mondiale, où nous brûlions aussi de l’éthanol local dans les moteurs de certains véhicules. Aujourd’hui, ce doit être le photovoltaïque avec des batteries de stockage. L’électrification du transport à partir des renouvelables est aussi une nécessité. Il faut rectifier l’erreur que nous avions faite en ne plus encourageant l’achat de véhicules hybrides à la place de ceux à essence ou au diesel. La mobilité alternative doit aussi être promue, tout comme le télétravail au cas par cas, selon les secteurs.
Mais qu’en est-il pour les gens qui n’ont pas les moyens, comme dans le secteur domestique, car le coût des batteries particulièrement demeure élevé, donc inabordable pour la majorité ?
Comme vous le savez, les panneaux photovoltaïques sont 10 fois plus abordables aujourd’hui qu’en 2010. Même constat pour les batteries, même si elles demeurent un investissement additionnel auquel s’ajoute ce qu’on appelle les « system costs ». Le gouvernement a déjà renforcé le Home Solar Project et je comprends qu’avec le CEB, il y aura un programme national touchant, par exemple, la classe moyenne afin de permettre la vente au réseau. La semaine dernière, le Cabinet a approuvé un accord de principe sous la SIDS Platform qui va encadrer, avec le soutien de l’International Solar Alliance et de la Banque mondiale, l’accès à grande échelle à l’énergie propre avec du stockage pour les ménages, entre autres. Pour les petits consommateurs avec des installations de 5 kW, voire 10 kW, il faut que le « net metering » soit la norme, comme dans les pays qui ont connu des progrès dans ce domaine. Certes, cela ne peut se faire au détriment du CEB, mais n’est-ce pas là aussi une manière d’aider le CEB face aux prix de l’huile lourde et du kérosène, dont il dépend, qui ont presque doublé récemment ? Après avoir évité le « load-shedding », désormais il faut appeler au « load-sharing » et faire des consommateurs des producteurs, ou « prosumers », avec un business model gagnant-gagnant.
Une hausse des tarifs de l’électricité est-elle inévitable ?
C’est la prérogative du CEB et du gouvernement, finalement, mais j’ai mon opinion sur la question, n’engageant que moi-même. Regardez la structure des tarifs au dos de nos factures. C’est absolument aberrant qu’au-delà de 300 unités, mais surtout à partir de 500 unités, il n’y ait pratiquement aucune augmentation pour chaque kWh consommé. Ce n’est pas une structure suffisamment progressive au niveau des gros consommateurs. Ainsi, ces derniers ne sont pas motivés à faire des économies d’énergie et à adopter des mesures d’efficacité énergétique. Sinon, à aller vers les renouvelables. Même observation pour les tarifs commerciaux et industriels qui sont presque les mêmes, quelle que soit l’ampleur de la consommation. En un mot, il faut une hausse ciblant les consommateurs trop énergivores, mais pas ceux qui utilisent, par exemple, moins de 300 unités par mois. C’est une manière indirecte de prôner un rationnement. Mais c’est la façon la plus forte d’encourager une transition énergétique verte, les économies d’énergie et la maîtrise de la demande.
Le risque de black-out ou de délestage a cessé d’être théorique. Qu’est-ce que cela révèle sur l’état réel de nos capacités de production, de nos réserves et de la robustesse globale du système ?
Encore une fois, les mots sont importants. Le risque qui existait, et qui demeure, n’est pas vraiment celui d’un black-out, mais d’un délestage partiel et programmé. Nous sommes toujours ainsi en alerte jaune, techniquement en raison de l’approvisionnement aléatoire en huile lourde. Certains ne font pas attention et emploient le terme « black-out » à la légère.
Dieu merci, nous n’en sommes pas dans ce scénario. Mieux, avec la campagne lancée le 15 octobre 2025, nous n’avons pas connu de délestage. Concrètement, durant trois mois sur six depuis, la consommation totale n’a pas connu de croissance dans le pays. Même lorsqu’il y a eu une demande accrue, elle a été inférieure à la moyenne. Le pic maximal a été parfaitement géré, à 15 MW de moins que le record de l’année dernière. Cela ne veut pas dire que le système est robuste, mais que le CEB a réussi, avec la participation des consommateurs et du secteur privé, à éviter des délestages à cause des pics de la demande. Désormais, avec l’Energy Efficiency Management Office (EEMO), qui est aussi actif dans la campagne sous l’égide du ministère de l’Énergie, il faut persévérer avec une campagne ciblant la demande en général, pas uniquement entre 18 heures et 21 heures. C’est la priorité pour le court terme, sans remettre à plus tard d’autres priorités à moyen et long termes comme la transition énergétique, qui sera la voie vers une vraie sécurité énergétique.
Quelles seraient les décisions urgentes à prendre dans les prochaines semaines ou les prochains mois pour éviter qu’une situation tendue ne se transforme en crise ouverte ?
Avec l’installation massive de panneaux photovoltaïques sur les toitures avec des batteries en mode « off-grid », comme proposé plus haut, il faut que les projets actuels avec des batteries, déjà approuvés, ne tardent pas. Les fermes agri-solaires, par exemple, sont très attendues dans le respect des délais. La campagne d’économie d’énergie et d’efficacité énergétique doit se maintenir, mais elle doit être bien ciblée car l’objectif a changé. Les outils sont les mêmes, mais il s’agit maintenant de prolonger les réserves, particulièrement en huile lourde pour la production électrique. Mais puisque l’Energy Efficiency Management Office (EEMO) veut aussi promouvoir la sobriété énergétique dans le transport, il est évident que, pour la maîtrise de la demande en carburant au niveau des véhicules, nous avons beaucoup de retard à rattraper. Je laisse au gouvernement l’annonce des mesures visant à éliminer les gaspillages d’énergie. Le rôle de l’EEMO sera ensuite de les expliquer et de les mettre en œuvre. Plusieurs pays ont adopté des sanctions strictes, mais je pense que nous devons prendre en compte le contexte mauricien. La dimension sociologique de chaque mesure doit être anticipée, car nous avons affaire aux habitudes des gens, un sujet sensible.
On parle souvent de sobriété énergétique, mais le terme reste vague pour beaucoup. Quel changement concret de comportement la population mauricienne doit-elle adopter dès maintenant, non pas comme un geste symbolique, mais comme une nécessité réelle ?
Il faut valoriser la capacité des Mauriciennes et des Mauriciens à faire preuve de conscience dans l’usage de l’énergie. Si en 2026, nous avons connu une baisse en janvier de 4 % au lieu d’une hausse de 8 % dans le Business as Usual Case, avec des résultats positifs aussi pour les autres mois, c’est que beaucoup de gens sont des citoyens et consommateurs responsables. Il y aura toujours ceux qui râlent, ou qui sont gaspilleurs, mais la plupart a réagi et réagit à la campagne, sans que cela n’affecte notre bien-être. C’est incroyable que nous ayons besoin de le rappeler, mais la sobriété énergétique n’est pas une nouveauté. Nos ancêtres avaient un mode de vie empreint de modération. « Le gaspillage est un péché », disaient-ils. Ils avaient aussi une résilience innée face aux épreuves, y compris à l’insuffisance en termes de besoins essentiels. Nous avons oublié ce qu’ils nous ont transmis en matière de valeurs, car la sobriété en faisait partie. En créole, cela se disait simplement : « pa gaspiye », « garde, pa zete », « reservi », « partaze », « to pou ran kont ».
Faut-il revenir à des bougies, à la bicyclette, sinon à la marche à pied ?
Répondre « oui » soulèvera une volée de remarques cyniques chez certains, mais voyons les faits. Les billboards et autres panneaux publicitaires énergivores sont-ils indispensables ? Si c’est le cas alors qu’il y a une crise énergétique, ce sera une électricité volée aux pauvres, qui, eux, seront privés d’électricité et auront besoin de bougies. Doit-on permettre la climatisation en hiver, surtout quand il n’y a personne, comme dans certains bureaux, y compris dans les ministères ? Avec les embouteillages et, pire, la pollution que provoquent les véhicules aux heures de pointe, n’avons-nous pas intérêt à privilégier une meilleure mobilité à pied entre certains lieux de la capitale ? Autre exemple : se servir du chauffe-eau solaire au lieu du gaz ou de l’électricité, n’est-ce pas là un vrai progrès, y compris en matière de sécurité contre les accidents ? Au fond, la crise actuelle peut encore être transformée en électrochoc salutaire pour repenser notre énergie, à partir de mesures immédiates qui ouvriront la voie à une transformation de notre modèle de développement.