Dr Jyoti Jeetun, ministre des Services financiers : «Gouverner aujourd’hui n’est facile pour aucun gouvernement au monde»
Par
Fabrice Laretif
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Fabrice Laretif
Stratégie financière, réputation internationale, conformité réglementaire et Vision 2050 : la ministre des Services financiers, Dr Jyoti Jeetun, répond aux critiques et détaille les choix opérés depuis sa prise de fonctions. Elle analyse les risques globaux et les priorités nécessaires pour consolider un secteur représentant plus de 13 % du PIB.
Dr Jyoti Jeetun, certains critiques affirment que vous n'avez rien accompli depuis votre nomination. Que répondez-vous à cela ?
Dans notre démocratie, la critique fait partie du débat politique. Mais les faits sont là. Sur le plan stratégique nous avons organisé une consultation avec plus de 140 acteurs clés pour élaborer la Stratégie des Services Financiers 2025-2030, mise en œuvre par le Conseil Consultatif reconstitué avec cinq sous-comités dédiés.
Sur le plan international, pour la première fois, un ministre mauricien a participé à l’Africa CEO Forum aux côtés de dix chefs d'État et 2 800 dirigeants, au Conclave Inde-Afrique devant 1 800 délégués de 65 pays, et au Sommet Afrique du Financial Times. En Inde, où notre réputation avait souffert, nous avons mené un travail de fond essentiel - interviews exclusives avec les principaux médias nationaux indiens (WION, ANI, The Hindu, Times of India, Bloomberg, Network 18) pour repositionner Maurice comme passerelle de confiance entre l'Inde et l'Afrique. Des rencontres bilatérales concrètes avec l'OCDE, le Département d'État américain, la Bourse de Londres ont permis de restaurer la réputation de Maurice.
Les résultats sont là. Maurice est passé de la 58e à la 52e place dans le Global Financial Centres Index - premier pays africain. Nous avons accueilli la première Agence Africaine de Notation de Crédit-une première pour le continent africain.
Concernant la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, il y a une stratégie Nationale 2025-2028 qui a été adoptée. Plus de 500 professionnels ont été formés et le mécanisme de coordination implique les 16 agences gouvernementales établis.
Ai-je tout réussi? Pas encore. Les défis restent immenses. Mais dire que rien n'a été fait, c'est ignorer les faits. J'accepte la critique politique quand elle est fondée sur les réalités du terrain, pas sur des affirmations déconnectées des résultats tangibles. Je reconnais que mon ministère est technique. Nos interlocuteurs sont des régulateurs internationaux, des investisseurs institutionnels, des professionnels de la finance. Ces résultats ne font pas les gros titres comme l'inauguration d'un hôpital ou d'une route. Mais ils déterminent si Maurice reste compétitive comme centre financier international, si nous attirons les investissements qui créent des emplois, si nous protégeons notre crédibilité face aux évaluations internationales.
Le travail de fond est déterminant pour l'avenir économique de notre pays surtout que les services financiers représentent aujourd’hui plus de 13 % du PIB national. Le secteur compte une contribution de 13,4 % au PIB, employant près de 20 000 professionnels hautement qualifiés directement et beaucoup plus indirectement, et contribuant à 65 % des recettes fiscales nationales provenant des entreprises.
Dans un contexte mondial incertain, comment comptez-vous préserver et renforcer ce pilier central de l’économie mauricienne ?
2025 a été une année mouvementée sur la scène internationale, caractérisée par l'incertitude à plusieurs niveaux : guerres commerciales, fragmentation géopolitique, catastrophes naturelles. 2026 sera probablement tout aussi mouvementée.
Toute volatilité ou tout choc externe a un impact direct sur nos performances, compte tenu de la nature externe du secteur. Non seulement nous sommes en concurrence avec des centres financiers internationaux comme Dubaï et Singapour, qui ont une longueur d'avance sur nous, mais d'autres centres financiers émergents comme le Rwanda et Casablanca et rattrapent également leur retard. Il s'agit d'un environnement extrêmement dynamique et concurrentiel.
Premièrement, nous devons améliorer la facilité de faire des affaires et réduire le coût des activités commerciales à Maurice. Deuxièmement, nous devons diversifier nos marchés. Le secteur évolue et n'est plus aussi centré sur l'Inde, comme c'était le cas avec l'accord DTAA indien, et nous devons désormais nous tourner vers l'Afrique. Troisièmement, nous devons gravir les échelons de la chaîne de valeur et apporter plus de sophistication. Passer du back-office au middle-office, puis aux family offices, à la gestion de patrimoine, etc. Quatrièmement, nous devons combler le déficit de compétences dans le pays. Ce secteur est fortement dépendant des talents et il existe aujourd'hui une concurrence mondiale pour les talents. Nous devons investir dans la formation et le renforcement des capacités, dans des programmes sur mesure, dans des programmes de fidélisation des compétences, ainsi que dans un engagement accru auprès de la diaspora, car trop de nos jeunes brillants sont à l'étranger. Enfin, la visibilité et la promotion de la marque.
Nous devons être agressifs, car nos concurrents sont là et nous devons être visibles. 2026 sera l'année de la mise en œuvre de la stratégie. Les résultats commencent à arriver.
L’année 2025 a été marquée par des guerres commerciales et une fragmentation géopolitique accrue, et 2026 s’annonce tout aussi instable. Quels risques majeurs cette volatilité fait-elle peser sur le secteur financier mauricien, et comment s’y prépare-t-on ?
Le monde est devenu tellement imprévisible et instable que presque chaque jour, vous vous réveillez avec une surprise. L'imprévisibilité est devenue la nouvelle norme. Il est évident que les services bancaires et financiers dépendent des flux commerciaux et des affaires, et dans des situations de grande incertitude, les investisseurs hésitent à investir. Tout ralentissement de l'activité économique à l'échelle mondiale et sur nos principaux marchés peut avoir un impact négatif sur le secteur. Cela dit, tout n'est pas sombre pour autant. Chaque crise crée également des opportunités, et nous devons être constamment vigilants et adapter nos stratégies.
L’or atteint des sommets historiques, signe d’une nervosité des marchés. Voyez-vous cela comme une opportunité ou un signal d’alerte pour Maurice en tant que centre financier international ?
L'or atteint actuellement des sommets historiques. Le prix a bondi de 60 % en 2025, et même l'argent a augmenté de 140 %. Les investisseurs recherchent des valeurs refuges et sont prêts à payer plus cher pour se protéger contre l'incertitude, les risques géopolitiques, les guerres et l'inflation. L'or est le plus grand actif mondial, avec une valeur d'environ 31 000 milliards de dollars, supérieure à la valorisation boursière d'entreprises telles que Nvidia, leader des semi-conducteurs et de l'IA (4 000 milliards de dollars), Apple (4 000 milliards de dollars), Microsoft, etc.
Est-ce une bonne ou une mauvaise chose pour notre centre financier ? Les deux sont possibles. Mauvais, car investir dans l'or signifie moins d’investissement dans des actifs productifs et des actions, moins de transactions et moins de demande de capital-risque.
En revanche ce sera positif, si nous devenons une plaque tournante bien réglementée pour les véhicules d'investissement liés à l'or, en particulier pour les corridors Afrique-Asie. L’Afrique représente 25 % de la production mondiale d'or. Il y a donc des opportunités potentielles si nous sommes capables d'en tirer parti.
Maurice est désormais classée première place financière en Afrique selon le Global Financial Centre Index. Comment comptez-vous maintenir ce rang face à une concurrence régionale et internationale de plus en plus agressive ?
Maurice a gagné six places dans l'indice GFCI au cours des six derniers mois et occupe désormais la première place en Afrique. Il s'agit là d'une avancée majeure. Nous nous efforçons de maintenir cette position en nous mettant constamment au défi d'être plus efficaces, en nous tenant informés des activités de la concurrence et en innovant. Nous collaborons également avec le secteur afin de renforcer le rôle du gouvernement en tant que catalyseur. Nous veillons à la sécurité et à la sûreté de notre juridiction. Par ailleurs, nous continuons à promouvoir et à accroître la visibilité mondiale de Maurice en tant que centre financier international de renommée mondiale.
La création de l’Agence africaine de notation de crédit à Maurice est présentée comme une opportunité stratégique. Quel rôle précis cette agence peut-elle jouer pour renforcer l’influence régionale de Maurice ?
L'année dernière, mon ministère a présenté un dossier complet et Maurice a été sélectionné comme pays hôte de l'Agence africaine de notation de crédit après un processus d'évaluation rigoureux et indépendant. Il s'agit d'une réalisation remarquable pour le pays, qui marque un nouveau chapitre dans la souveraineté financière de l'Afrique. C'est la réponse de l'Afrique à des décennies d'asymétrie dans les évaluations financières mondiales. Pendant trop longtemps, nos nations ont été évaluées à travers un prisme qui ne reflétait pas nécessairement nos réalités sur le terrain, notre expertise locale, ni la dynamique socio-économique, politique et culturelle des pays africains. Pendant trop longtemps, nous avons été évalués selon des méthodologies utilisant des modèles uniformes qui ne correspondaient pas nécessairement aux structures économiques diverses de l'Afrique. C'est un véritable tournant pour Maurice et pour l'Afrique.
La réputation d’une juridiction financière est cruciale, et le risque de retour sur la liste grise reste une préoccupation. Où en est Maurice dans sa préparation à la prochaine évaluation mutuelle AML/CFT, et quels sont les points de vigilance majeurs ?
En effet, notre passage sur la liste grise a porté un coup dur à notre réputation, et cette perception persiste encore aujourd'hui. La confiance est primordiale dans ce secteur. Maurice se prépare activement à la prochaine évaluation mutuelle de son cadre AML/CFT/CPF par l'ESAAMLG, prévue en 2027. Le pays est actuellement considéré comme techniquement conforme ou largement conforme aux 40 recommandations du GAFI. Cependant, cette réussite ne doit pas être considérée comme acquise et il n'y a pas lieu de se reposer sur ses lauriers. La prochaine évaluation portera sur la conformité technique (l'existence de lois et de réglementations solides) et, plus important encore, sur l'efficacité. Nous devons démontrer des résultats : enquêtes et poursuites rapides, recouvrement et confiscation des produits du crime, traçabilité des bénéficiaires effectifs et supervision fondée sur les risques.
Il existe 16 agences gouvernementales chargées de l'application de la loi et de la réglementation qui mènent la lutte contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme, telles que la Financial Crimes Commission (FCC), la Financial Intelligence Unit (FIU), la Banque de Maurice, la Financial Services Commission (FSC), la police et la Mauritius Revenue Authority (MRA) entre autres. La coordination est assurée par deux comités créés dans le cadre de la FIAMLA, à savoir le groupe central présidé par le secrétaire aux Finances et le comité national présidé par le directeur général de mon ministère.
Un comité interministériel dont je copréside et l’Attorney general a été mis en place pour assurer la supervision au plus haut niveau du gouvernement. Nous avons adopté une approche zéro risque.
Les scandales liés au blanchiment d’argent se répètent, du cas Ravatomanga en 2025 aux fonds vénézuéliens évoqués début 2026. Où, selon vous, le système montre-t-il encore ses failles, et ces affaires ne compromettent-elles pas l’évaluation ESAAMLG de 2027 ?
Le pays a en effet été secoué par les informations faisant état de récents crimes financiers présumés. En ce qui concerne l'affaire Ravatomanga, les organismes de réglementation travaillent en étroite collaboration, de manière rapide et coordonnée. La FCC mène son enquête et les organismes chargés de l'application de la loi et de la réglementation contribuent à cette enquête. Cette réaction rapide démontre « l'efficacité de la mise en œuvre » qui sera évaluée dans le cadre de l'évaluation 2027 de l'ESAAMLG.
En ce qui concerne l'affaire du Venezuela, la FSC et la FCC ont toutes deux mené leur enquête et la FSC a même révoqué la licence bien avant. Je tiens à affirmer clairement et sans équivoque que le gouvernement met tout en œuvre pour préserver la réputation du Centre financier international de Maurice. Il n'y a pas lieu de se reposer sur ses lauriers.
La notation souveraine de Maurice demeure un facteur clé pour attirer certains flux d’investissements. Quels engagements concrets prenez-vous pour rassurer Moody’s sur la viabilité budgétaire du pays ?
Le gouvernement a pris des mesures audacieuses dans le budget 2025 en vue de l'assainissement budgétaire. Mais surtout, nous devons nous concentrer sur la croissance. C'est ce qui nous permettra de sortir du marasme dans lequel se trouvait le pays. Le gouvernement a un rôle clé à jouer en tant que catalyseur afin que nos entreprises, grandes et petites, puissent prospérer. Cela ne sera pas facile compte tenu du contexte international et de nos propres contraintes et défis internes, mais nous devons produire davantage (biens et services), exporter davantage et importer moins. Il n'y a pas de raccourci pour y parvenir.
La Financial Services Commission dispose désormais d’un nouveau CEO et d’un nouveau conseil d’administration. Peut-on réellement s’attendre à plus de rapidité et de clarté dans l’octroi des licences, comme le souhaitent les opérateurs ?
La FSC dispose d'un nouveau PDG hautement qualifié et d'un conseil d'administration composé de professionnels de haut niveau, qui ont pour mission claire de rétablir la réputation de l'organisation. Celle-ci était en piteux état après des années de flagornerie. Le redressement de la FSC a commencé et la situation s'améliore. En outre, le CEO préside le sous-comité « Ease of doing business » du FSCC. Il y a le côté humain et il y a le côté système, où nous pouvons tirer parti de la technologie pour gagner en efficacité. Lorsque j'ai pris mes fonctions au sein de ce ministère il y a un an, je recevais quotidiennement des plaintes de la part des opérateurs. Ce n'est plus le cas aujourd'hui.
Vision 2050 suscite autant d’adhésion que de scepticisme, certains estimant que les urgences sont ailleurs. Comment cette vision à long terme se traduira-t-elle concrètement pour le secteur financier d’ici 2035, avec des résultats mesurables ?
Merci pour cette question, qui est pertinente et que beaucoup de gens me posent. Pourquoi une vision à long terme et pourquoi 2050 est-elle une année importante ? Dans la vie, dans les affaires, au sein du gouvernement, seuls ceux qui ont une vision peuvent remporter la victoire. Singapour a obtenu son indépendance à peu près au même moment que Maurice et était un pays très pauvre, tout comme nous. Aujourd'hui, c'est l'un des pays les plus développés au monde.
C'est parce que Lee Kwan Yu avait une vision et était déterminé à faire passer son pays du tiers-monde au premier monde. Regardez le Rwanda et son parcours de développement. L'Inde avec son Vikshit Bharat Abhiyan 2047. Sans une grande vision, un pays devient comme un bateau dans un océan imprévisible, emporté par des courants qu'il ne choisit pas.
S'il est important de gérer les priorités d'aujourd'hui, une vision à long terme permettra de tracer la voie de notre transformation socio-économique vers un pays à revenu élevé dans une direction claire et cohérente, en assurant la coordination des politiques entre les ministères afin de créer des synergies – des investissements prioritaires. Elle offrira une visibilité aux ménages, aux investisseurs, aux entreprises et aux partenaires de développement, leur permettant de planifier en toute confiance. Elle nous permettra de nous préparer aux réalités de demain – nous passerons d'une attitude réactive à une attitude proactive.
25 ans représentent une génération, tant sur le plan biologique que politique. Les enfants qui entrent aujourd'hui à l'école primaire et secondaire seront les dirigeants, les professionnels et les parents de 2050. Les choix que nous faisons aujourd'hui définiront le pays dont ils hériteront, ce qui influencera leur décision de rester ici ou de quitter le pays. Nos décisions d'aujourd'hui façonneront notre avenir.
La Vision 2050 sera l'héritage de ce gouvernement et nos dirigeants s'engagent à mener le navire dans la bonne direction pour la prochaine génération. Au cours des prochains mois, nous réunirons des citoyens, des entreprises et des communautés pour des dialogues nationaux dans tous les districts, afin qu'ils puissent exprimer leurs aspirations et leurs préoccupations.
Nous organiserons des tables rondes sectorielles avec les entreprises, les associations professionnelles et les universités afin de débloquer les opportunités. Nous collaborerons avec le secteur privé en tant que partenaire clé dans les domaines de l'investissement, de l'innovation et de la création d'emplois.
Nous tendrons également la main à notre diaspora, composée de Mauriciens vivant à Londres, Paris, Luxembourg, Dubaï, Johannesburg, Toronto et ailleurs, dont l'expertise en matière de technologie, de finance et de science peut nous aider à ramener les talents dont nous avons tant besoin.
Après une année au pouvoir, considérez-vous que l’Alliance du changement entame 2026 dans des conditions propices pour mener à bien son mandat ?
Gouverner aujourd’hui n’est facile pour aucun gouvernement au monde. L’actualité international démontre que pratiquement tous les gouvernements sont en difficulté et dans certains cas sont devenues extrêmement impopulaire en raison des mesures difficiles qu’ils ont été appelés à prendre. La situation mauricienne est encore plus complexe parce que c’est une alliance de plusieurs parties avec des histoires et des cultures différentes qui doivent gouverner ensemble. Cela exige en permanence des compromis et des ajustements. Mais ce n’est pas toujours réalisable.
En ce qui me concerne, je suis focalisée sur les résultats qui sont attendus de mon ministère. Par ailleurs, les crises que je constate dans le secteur public ne sont pas si différentes que celles que j’ai vécu dans le secteur privé. Les crises il y en a et il y en aura peut-être d’autres. C’est comme ça dans la vie des entreprises mais aussi dans celle des gouvernements. Notre moto c’est : « keep calm and carry on ».
En tant que ministre du gouvernement en place, estimez-vous que le non-alignement entre les deux principaux leaders de cette alliance eu égard de certains dossiers vous empêche d’opérer en toute sérénité avec la pression exercée par Paul Bérenger sur le Premier ministre et l’incertitude que cela provoque de part et d’autre?
Je suis essentiellement concentré sur mes obligations de résultats. Je reconnais cependant que ces résultats sont aussi tributaires d'un environnement global stable. Dans le secteur dans lequel nous évoluons et pour l'économie en général, toute situation d'incertitude et d'instabilité est extrêmement néfaste. Nous avons besoin d'investissements locaux et étrangers dans le pays, et la confiance ne se construit que dans un contexte de stabilité politique et sociale. Je ne peux donc que souhaiter que les problèmes que nous pouvons avoir soient régler d’une manière sereine. Pour ma part, je continuerai avec humilité et détermination.