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Dr Fayzal Sulliman : «Les drones ouvrent une nouvelle route de la drogue vers nos côtes»

Par Eshan Dinally
Publié le: 25 July 2026 à 16:30
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Dr Fayzal Sulliman

Le marché mondial de la drogue est en train de changer de visage. Aux substances traditionnelles succèdent des produits synthétiques plus puissants, plus imprévisibles et beaucoup plus difficiles à détecter. Pour le Dr Fayzal Sulliman, ancien CEO de la National Agency for Drug Control (NADC) et Senior Independent Consultant auprès de l’ONUDC, Maurice ne peut se permettre d’attendre que la menace s’installe. Il appelle le pays à revoir en profondeur ses capacités de surveillance, de détection, de traitement et de réduction des risques.

Les rapports internationaux publiés en 2026 décrivent un marché mondial de la drogue en pleine mutation. Qu’est-ce qui change fondamentalement ?
Le changement majeur est le passage progressif des drogues traditionnelles, souvent issues de plantes, vers des substances entièrement ou partiellement synthétiques.

Pendant longtemps, les marchés étaient principalement dominés par l’héroïne, la cocaïne ou le cannabis. Aujourd’hui, les organisations criminelles peuvent fabriquer des substances psychoactives dans de petits laboratoires, parfois à partir de précurseurs chimiques relativement accessibles.

Cette production est plus facile à déplacer et à dissimuler. Elle ne dépend plus nécessairement de grandes plantations ou de zones agricoles précises. Elle peut être décentralisée et rapidement adaptée lorsque les autorités interdisent une molécule.

Nous sommes donc face à un marché beaucoup plus volatil, dans lequel la composition des produits peut changer en quelques semaines.

Maurice est-il réellement en première ligne face à cette transformation ?
Oui. Maurice est un petit État insulaire situé le long d’importantes routes maritimes de l’océan Indien. Notre vaste zone économique exclusive nous donne des responsabilités considérables, mais elle crée également des vulnérabilités.

Les trafiquants peuvent utiliser de grands navires, des bateaux de pêche ou de petites embarcations. Ils peuvent aussi procéder à des transferts en haute mer, avant de fragmenter les cargaisons pour les acheminer vers les côtes.

Par ailleurs, Maurice connaît déjà un problème avec des drogues synthétiques vendues sous différentes appellations, notamment le « black mamba » ou le « Simik ». Le pays ne se trouve donc pas à l’écart de cette mutation mondiale. Il en subit déjà certaines manifestations.

Le véritable risque serait de voir apparaître des substances encore plus puissantes et plus difficiles à identifier, sans que les hôpitaux et les laboratoires soient immédiatement en mesure de les détecter.

Plus de 1 500 nouvelles substances psychoactives sont désormais suivies à travers le monde. Comment expliquer une telle prolifération ?
Ces chiffres montrent surtout la rapidité avec laquelle les fabricants modifient la structure chimique des produits.

Lorsqu’une substance est interdite, ils peuvent créer une molécule légèrement différente afin de contourner temporairement la législation. C’est précisément la limite d’un système qui interdit les drogues une par une : la procédure législative et administrative est souvent plus lente que la capacité d’adaptation des réseaux criminels.

Parmi les substances suivies au niveau mondial, environ 755 seraient actuellement actives sur les marchés, tandis que 118 nouvelles variantes auraient été récemment détectées.

Maurice doit donc passer d’une approche strictement réactive à un cadre plus agile, capable de couvrir des familles entières de substances ainsi que leurs analogues chimiques.

Le « kush », qui a provoqué une grave crise en Afrique de l’Ouest, doit-il servir d’avertissement ?
Absolument. La prolifération du « kush » montre à quelle vitesse un produit synthétique ou un mélange de plusieurs substances peut provoquer une crise sanitaire majeure.

Le terme « kush » peut recouvrir des produits de composition très variable. Certaines préparations contiennent des cannabinoïdes de synthèse, tandis que d’autres sont mélangées à différentes substances toxiques.

Le danger vient précisément de cette absence de composition stable. Deux doses vendues sous le même nom peuvent produire des effets complètement différents. Le consommateur ne sait généralement pas ce qu’il achète, ni quelle est la puissance réelle du produit.

Cette situation correspond en partie au problème rencontré à Maurice avec certaines drogues synthétiques de rue : les appellations restent les mêmes, mais la composition peut varier considérablement d’un lot à l’autre.

Cette imprévisibilité rend ces drogues particulièrement dangereuses, n’est-ce pas ?
Effectivement. Les nouvelles substances synthétiques sont souvent beaucoup plus puissantes que les drogues qu’elles cherchent à imiter. Une très faible variation dans le dosage peut avoir des conséquences graves.

Elles peuvent aussi être étiquetées de manière trompeuse. Une personne peut croire qu’elle consomme du cannabis, un stimulant traditionnel ou un médicament détourné, alors que le produit contient une molécule synthétique extrêmement puissante.

Il arrive également que plusieurs substances soient mélangées sans que l’usager en soit informé. Cela augmente fortement les risques d’interactions, d’intoxications sévères et de décès.

La difficulté concerne aussi les médecins. Lorsqu’un patient arrive aux urgences, les tests toxicologiques classiques peuvent ne pas identifier immédiatement la substance consommée. Le traitement devient alors beaucoup plus complexe.

La baisse de la production d’opium en Afghanistan est présentée comme une victoire. Pourquoi peut-elle aussi devenir une menace ?
La diminution de la production d’opium réduit l’offre mondiale d’héroïne. À première vue, c’est une évolution positive.
Mais lorsqu’un produit devient plus rare ou plus coûteux, les trafiquants cherchent des substituts afin de maintenir le marché. Le risque est donc un déplacement vers des opioïdes synthétiques extrêmement puissants, notamment les nitazènes et certaines substances de la famille des orphines.

Ces opioïdes peuvent être bien plus puissants que l’héroïne traditionnelle. Ils peuvent aussi être transportés en très petites quantités, ce qui facilite leur dissimulation et augmente leur rentabilité pour les réseaux criminels.

Le vide laissé par l’héroïne pourrait ainsi être comblé par des produits encore plus dangereux.

Que signifierait l’arrivée de ces opioïdes synthétiques à Maurice ?
Maurice possède un marché historique de l’héroïne, souvent vendue sous l’appellation de « brown sugar ». Si l’offre traditionnelle diminue ou si les réseaux décident d’utiliser des substituts synthétiques, le pays pourrait connaître une augmentation rapide des overdoses.

Les consommateurs habitués à une certaine puissance pourraient recevoir, sans le savoir, un produit contenant un opioïde synthétique beaucoup plus concentré.

Une erreur minime dans le mélange ou le dosage pourrait alors être fatale. Le pays doit donc se préparer avant que ces substances ne s’implantent durablement sur le marché local.

Attendre l’apparition d’une série de décès pour réagir serait extrêmement dangereux.

Comment détecter ces substances avant qu’elles ne se diffusent massivement ?
La première priorité devrait être de moderniser l’Observatoire national des drogues afin d’en faire un véritable système d’alerte précoce fonctionnant en temps réel.

Ce système devrait réunir les informations provenant de la police, des douanes, des laboratoires, des hôpitaux, des centres de traitement et des organisations communautaires.

Les drogues saisies par les forces de l’ordre doivent être analysées régulièrement. Mais il faut aussi tester les échantillons biologiques des personnes admises aux urgences, notamment après une overdose non mortelle.

Chaque overdose constitue une source d’information importante. Elle peut révéler l’apparition d’une nouvelle molécule avant que celle-ci ne soit largement diffusée.

Les hôpitaux mauriciens disposent-ils aujourd’hui des outils nécessaires ?
Les dépistages toxicologiques traditionnels ne permettent pas toujours d’identifier les nitazènes, les cathinones de synthèse ou les nouveaux cannabinoïdes de synthèse.

Il faut donc renforcer les capacités médico-légales et toxicologiques. Des tests plus rapides et plus sophistiqués devraient être disponibles dans les principaux établissements publics, particulièrement pour les intoxications inexpliquées.

Les résultats devraient ensuite être centralisés et analysés. Lorsqu’un nouveau composé est identifié, une alerte doit être immédiatement transmise aux services hospitaliers, aux intervenants communautaires et aux forces de l’ordre.

L’objectif ne doit pas être uniquement de produire des statistiques annuelles. Il faut pouvoir agir en quelques jours, voire en quelques heures.

Les trafiquants ont-ils également changé leurs méthodes d’acheminement ?
Oui. Les rapports font état d’une évolution importante des méthodes de trafic maritime.

Les organisations criminelles ont de plus en plus recours aux transferts en haute mer. Une cargaison peut être transportée par un grand navire, puis transférée vers plusieurs petites embarcations plus difficiles à suivre.

Des drones commerciaux ou modifiés peuvent aussi être utilisés pour effectuer des largages près des côtes. Les trafiquants perfectionnent également leurs techniques de dissimulation dans les conteneurs. Les drones ouvrent une nouvelle route de la drogue vers nos côtes.

Ces méthodes rendent les contrôles classiques moins efficaces. Maurice doit donc investir dans la surveillance satellitaire, l’analyse des mouvements maritimes suspects et l’inspection technologique des cargaisons.

Que faudrait-il changer concrètement au port et le long des côtes ?
Le balayage automatisé des conteneurs doit être renforcé. L’analyse des risques devrait également prendre en compte l’itinéraire des navires, les changements de pavillon, les escales inhabituelles et les incohérences dans les documents commerciaux.

Des systèmes spécialisés de détection anti-drone pourraient aussi être installés dans certaines zones côtières particulièrement vulnérables.

La technologie ne remplacera toutefois pas le renseignement humain. Il faut une coordination étroite entre la police, les douanes, les garde-côtes, les autorités portuaires et les partenaires internationaux.

Les rapports insistent également sur l’insuffisance de l’accès aux soins. Où se situe le principal échec ?
À l’échelle mondiale, seule une personne sur douze souffrant de troubles liés à l’usage de drogues reçoit les soins nécessaires. Pour les femmes, la situation est encore plus préoccupante : seule une sur vingt-trois aurait accès à un traitement.
Cela montre que la politique en matière de drogue ne peut pas reposer exclusivement sur l’interdiction, les arrestations et les saisies. Il faut aussi garantir des services accessibles, continus et adaptés.

Les femmes peuvent subir une stigmatisation particulièrement forte. Certaines craignent le jugement de leur famille ou des institutions. D’autres ont des responsabilités familiales, vivent dans la précarité ou ont été exposées à des violences.

Il faut donc proposer des parcours confidentiels, sécurisés et adaptés, accompagnés d’un soutien social et psychologique lorsque cela est nécessaire.

La naloxone doit-elle être davantage accessible à Maurice ?
Oui. La naloxone est un médicament d’urgence capable d’inverser temporairement les effets d’une overdose aux opioïdes. Avec l’émergence de substances synthétiques très puissantes, son accessibilité devient encore plus importante.

Les services d’urgence, les travailleurs communautaires et les programmes d’échange de seringues devraient pouvoir en disposer largement.

Les personnes susceptibles d’être témoins d’une overdose devraient également être formées à reconnaître les signes d’urgence et à solliciter immédiatement les services médicaux.

La naloxone ne remplace ni les soins hospitaliers ni le traitement de la dépendance. Elle permet néanmoins de gagner un temps précieux et de sauver des vies.

En définitive, Maurice a-t-il encore le temps d’agir ?
Oui, mais à condition d’anticiper. Maurice doit accepter que le marché de la drogue de demain ne ressemblera pas nécessairement à celui d’aujourd’hui.

Il faut une législation plus souple, un système d’alerte précoce, des laboratoires modernisés, une surveillance maritime renforcée et une politique de traitement plus accessible.La lutte contre la drogue doit être fondée sur les données, la coordination et la rapidité d’intervention.

Le véritable danger serait de continuer à rechercher uniquement les substances déjà connues alors que les réseaux criminels fabriquent constamment de nouveaux produits. Maurice doit apprendre à détecter l’inconnu avant qu’il ne s’installe durablement dans le pays.

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