Dr Drishtysingh Ramdenee : «Les universités doivent se positionner comme de véritables partenaires du secteur privé»

Par Pradeep Daby
Publié le: 21 février 2026 à 07:23
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Quel est l’équilibre à trouver entre la formation des compétences dans les universités et les exigences du marché du travail ? La question n’est pas nouvelle. Mais elle doit être envisagée dans une reconfiguration de l’ordre économique mondial. Celle-ci est marquée par la compétitivité industrielle dans laquelle Maurice doit être capable de s’adapter, avance Dr Drishtysingh Ramdenee, secrétaire général de la Chambre de commerce et d’industrie de Maurice (MCCI).

À l’ère des défis internationaux complexes, dont un profond réalignement géoéconomique et des enjeux posés par l’IA, comment la MCCI conçoit-elle le développement de Maurice ? Le pays doit-il redéfinir sa stratégie en termes de ses marchés d’exportation ? 
Cette question soulève plusieurs paramètres stratégiques interconnectés, tant au niveau de notre positionnement à l’export qu’au niveau d’un réalignement structurel de notre économie.

Cinq secteurs dominent : le textile et habillement avec Rs 20 milliards soit 25 % du total, les poissons et produits de la mer pour Rs 16,8 milliards soit 21 %, le sucre de canne à hauteur de Rs 10,2 milliards soit 13 %, les articles de bijouterie avec Rs 3,4 milliards et les dispositifs médicaux pour Rs 2,2 milliards. À eux seuls, ces cinq secteurs représentent 66 % des exportations totales de biens.

Sur le plan géographique, l’Afrique est devenue un marché prioritaire, passant de 19 % de nos exportations en 2015 à 28 % en 2024. L’Afrique du Sud absorbe 47 % de nos exportations textiles, faisant de Maurice son cinquième fournisseur de vêtements et son deuxième fournisseur de tissus avec 23 % de parts de marché. Le Kenya, Madagascar et l’Afrique du Sud concentrent 88 % de nos flux vers le continent africain, avec 98 % de ces échanges bénéficiant d’une exonération de droits de douane via les accords SADC, COMESA et la ZLECAF. L’Europe demeure notre premier marché avec 47 % des exportations, suivie de l’Asie (14 %) et des États-Unis (10 %).

Des secteurs comme le thon présentent un potentiel de montée en gamme significatif, tirant profit des avantages structurels que nous devons pleinement exploiter. Les nouveaux secteurs représentent désormais 29 % des exportations totales de biens, avec des produits comme les dispositifs médicaux, l’alcool éthylique industriel, les préparations pour l’alimentation animale et les emballages en plastique qui diversifient notre offre.

Face aux réalignements géoéconomiques et à l’émergence de l’intelligence artificielle, notre stratégie repose sur deux piliers fondamentaux : la capacité d’adaptation et la compétitivité industrielle.

Pour renforcer notre potentialité d’adaptation, nous devons consolider les secteurs qui nous permettront de réagir avec agilité dans un environnement international dynamique et hautement compétitif. Ce qui implique trois axes d’action. Le premier : assouplir notre politique d’immigration pour faciliter l’accès à la main-d’œuvre qualifiée. Le deuxième : développer une main-d’œuvre dotée de solides dispositions analytiques. Le troisième : mettre en place un cadre réglementaire favorable à l’Ease of Doing Business. Des lois qui stimulent l’environnement des affaires et favorisent l’innovation sont nécessaires plutôt que de brider la croissance.

La compétitivité industrielle constitue le second pilier et appuie également notre capacité d’adaptation. Nous devons accélérer la modernisation de notre infrastructure logistique, renforcer la potentialité de nos entreprises à investir et à réinvestir dans de nouveaux créneaux porteurs, et soutenir massivement l’innovation technologique et organisationnelle.

Aujourd’hui, les besoins en main-d’œuvre qualifiée se font sentir dans la plupart des secteurs économiques, du commerce de détail aux services financiers en passant par l’industrie manufacturière.»

Faut-il revoir les conditions de travail, dont des salaires revalorisés et les rapports patrons salariés, dans certaines de nos entreprises, dont l’hôtellerie, si on veut retenir certaines de nos compétences tentées par l’émigration vers le Canada ?
Cette proposition répond aux besoins croissants de main-d’œuvre qualifiée à Maurice. Au-delà d’une simple facilitation en matière de permis de travail, cette mesure vise à attirer des talents étrangers de haut calibre. D’une part, elle renforcera le secteur des services, et d’autre part, elle favorisera la montée en gamme des secteurs traditionnels vers une sophistication apportant une compétitivité additionnelle.

Ce dispositif facilitera également la venue des familles de professionnels hautement qualifiés, rendant ainsi notre juridiction plus attractive pour des compétences à forte demande internationale. Cette masse critique est essentielle pour consolider l’émergence de plusieurs stratégies économiques comme l’Education Hub, le Medical Hub et la stratégie globale « work, live & play ».

Aujourd’hui, les besoins en main-d’œuvre qualifiée se font ressentir dans la plupart des secteurs économiques, du commerce de détail aux services financiers en passant par l’industrie manufacturière. L’accessibilité à la main-d’œuvre qualifiée est devenue synonyme de soutien à la croissance, d’assurance qualité et d’amélioration de la productivité.

La rémunération à la juste valeur des compétences, qu’elles soient locales ou étrangères, constitue une composante intrinsèque de cette dynamique et demeure encadrée par les régulations existantes. Il s’agit d’un équilibre à trouver entre attractivité internationale et équité salariale locale, dans un contexte dans lequel la rétention des talents mauriciens face à l’émigration représente également un défi majeur pour certains secteurs.

Les révolutions technologiques peuvent créer davantage d’emplois qu’elles n’en détruisent, à condition que les travailleurs soient préparés et accompagnés dans cette transition.»

La formation est au centre des priorités, au sortir de la covid-19 et compte tenu des problématiques citées plus haut. Doit-on former les jeunes en fonction de leurs capacités et passions innées ou selon la demande du marché de l’emploi ? Au fait, quel doit être le rôle des universités ?
La formation a toujours été dans l’ADN de la MCCI. En créant le premier organisme privé d’enseignement supérieur du pays, la MCCI Business School, nous avons montré notre engagement à adapter constamment nos programmes aux besoins de l’industrie. Nous avons proposé des formations techniques et diplômantes en corrélation avec les exigences du marché.

Avec l’avènement de l’intelligence artificielle et la montée en puissance des systèmes génératifs, les formations axées sur l’informatique et les technologies émergentes deviennent incontournables. Les dispositions cognitives et analytiques des apprenants sont désormais primordiales. Il ne s’agit plus simplement d’acquérir des connaissances techniques, mais de développer une agilité intellectuelle permettant de s’adapter en continu aux évolutions technologiques.

Face aux besoins dynamiques et spécifiques des entreprises, la formation basée sur les compétences (skills-based learning) devient un impératif croissant. Nous saluons d’ailleurs la mise en place du cadre par la Higher Education Commission du ministère de l’Enseignement supérieur, qui reconnaît cette réalité.

Le rôle des universités évolue fondamentalement. Elles doivent aujourd’hui se positionner comme de véritables partenaires du secteur privé, structurant les savoirs et savoir-faire en fonction des besoins sectoriels spécifiques. Cette collaboration étroite entre monde académique et monde professionnel est la clé pour former une génération de talents immédiatement opérationnels et capables de contribuer à la compétitivité de nos entreprises.

C’est par la croissance inclusive et la création d’emplois de qualité que nous pourrons garantir un niveau de vie décent à tous les Mauriciens, plutôt que par des mesures interventionnistes qui risquent de créer des distorsions et de freiner l’investissement.»

Certains des dirigeants ont encore une fois – c’est devenu une habitude – citer Singapour comme exemple à suivre. Or, l’île Maurice ne dispose pas des mêmes atouts que Singapour dont un emplacement stratégique, une main-d’œuvre hautement qualifiée avec beaucoup de contractuels, le dur labeur sans oublier le châtiment corporel introduit par Lee Kwan Yu, souvent cité par certains de nos entrepreneurs. Sommes-nous prêts à aller dans cette direction ?
Le cas de Singapour constitue effectivement un modèle auquel on peut aspirer. Les discussions autour de Singapour portent sur le fait que Maurice doit pouvoir planifier un schéma de croissance qui rallie projet de société et inclusion des talents et qui cadre parfaitement avec sa propre réalité socio-économique et culturelle.

Nous avons certainement des différences structurelles avec Singapour, mais l’aspiration à croître et à offrir des emplois de qualité est partagée. Sans entrer dans tous les détails du modèle singapourien, nous pouvons nous aligner sur plusieurs axes stratégiques susceptibles de générer une compétitivité similaire.

Premièrement, développer tout un secteur lié à la logistique : le Freeport, le transbordement, le soutage, les services de ship stores et services portuaires connexes. Deuxièmement, augmenter substantiellement notre offre dans le secteur des services : services financiers, TIC, services professionnels. Troisièmement, la création d’un hub éducatif. Ce qui permettrait non seulement d’attirer des étudiants internationaux et de créer une industrie éducative, mais aussi de développer une main-d’œuvre hautement qualifiée qui viendrait bonifier notre offre de services locale dans les secteurs technologiques et professionnels.

Un certain nombre d’entrepreneurs plaident pour la refonte des horaires de travail, en introduisant le 24/7 dans le dialogue avec les syndicats, afin de faire face au manque de compétitivité de nos produits à l’international…
Cette question soulève un débat légitime sur la flexibilité opérationnelle nécessaire pour maintenir notre compétitivité. Cependant, toute évolution en la matière doit s’inscrire dans un dialogue constructif avec tous les partenaires, visant à garantir un équilibre entre les impératifs de compétitivité des entreprises et les dynamiques du marché de l’emploi.

Que vous inspire l’hyperprésence des plateformes de distribution chinoises, dont TEMU à Maurice, dont les prix des petites parcelles laissent peu de chance à certains produits « Made in Moris » ?
Les plateformes de distribution internationales à très bas coûts bénéficient d’économies d’échelle massives et de chaînes logistiques optimisées.

Face à cette réalité, nos entreprises locales misent sur la différenciation : qualité supérieure, traçabilité, durabilité, service après-vente, et valorisation du « Made in Moris » auprès des consommateurs sensibles à l’impact local de leurs achats. Le positionnement sur des créneaux de niche à valeur ajoutée devient essentiel.

Parallèlement, une réflexion s’impose sur les conditions équitables de concurrence, notamment en termes de respect des normes de qualité, de sécurité des produits et de conformité fiscale. La MCCI continue de travailler avec les autorités pour assurer un level playing field.

La méritocratie dans les nominations aux postes stratégiques de l’administration publique et des organismes clés constitue un gage de bonne gouvernance et d’efficacité institutionnelle.»

Vous êtes résolument opposé à l’interventionnisme en matière de contrôle des prix. Êtes-vous convaincu que tous les Mauriciens ont les moyens de vivre décemment dans notre pays, tant en matière de logement, d’accès aux services publics de qualité et à des écoles de qualité, entre autres ?
L’interventionnisme en termes de régulations des prix peut avoir un impact négatif sur la compétitivité et les possibilités d’investissement et de réinvestissement des entreprises, paramètres primordiaux dans le contexte économique actuel. Cependant, il est également fondamental qu’une pression inflationniste potentielle puisse être absorbée par la communauté.

Dans ce contexte, l’ouverture à la compétition, où la dynamique des forces du marché guide les prix, reste le meilleur levier stratégique à moyen terme, prenant en compte les impératifs nationaux plutôt qu’individuels. Cette approche favorise l’efficience économique et l’innovation tout en préservant le pouvoir d’achat par la concurrence.

Un focus continu sur la croissance économique, sur l’amélioration de l’Ease of Doing Business, et le renforcement de tous les enablers sectoriels constitue une réponse durable à ces deux impératifs : compétitivité des entreprises et accessibilité pour les ménages. C’est par la croissance inclusive et la création d’emplois de qualité que nous pourrons garantir un niveau de vie décent pour tous les Mauriciens. Ce n’est pas par des mesures interventionnistes qui risquent de créer des distorsions et de freiner l’investissement. Les chocs inflationnistes à Maurice sont souvent guidés par des paramètres externes : coûts des matières premières, fret, énergie ou augmentation des coûts des services. Avec peu de moyens pour les amortir, un accent sur la croissance et un renforcement de nos bases fiscales demeurent des leviers soutenables dans le temps.

L’intelligence artificielle, avec l’introduction de la robotique dans certaines tâches au sein de l’entreprise, fait encore tiquer des organisations de salariés. Cette situation représente une possible perte de contrôle et un risque d’exploitation abusive par des humains. Ces appréhensions sont-elles justifiées ?
À court et moyen terme, l’IA, l’automatisation et la robotique constituent des outils et des instruments essentiels pour accroître la compétitivité de nos activités économiques. 

L’enjeu réside moins dans la technologie elle-même que dans la manière dont nous accompagnons cette transformation : formations de reconversion, montée en compétences (upskilling), création de nouveaux emplois à plus forte valeur ajoutée, et dialogue social transparent sur les impacts et les opportunités.

Les révolutions technologiques peuvent créer davantage d’emplois qu’elles n’en détruisent, à condition que les travailleurs soient préparés et accompagnés dans cette transition. C’est précisément sur cet accompagnement que nous devons concentrer nos efforts collectifs. Les systèmes intelligents peuvent non seulement nous aider à gagner en productivité, mais également être des outils de développement de nouveaux services d’exportation.

Dans certains pays, en matière de gouvernance publique, des politiciens ont consenti à nommer des personnalités « apolitiques » de haut niveau à des postes importants afin de promouvoir la transparence et la bonne gouvernance contre le copinage. Peut-on concevoir une telle pratique à Maurice ?
La méritocratie dans les nominations aux postes stratégiques de l’administration publique et des institutions clés constitue un gage de bonne gouvernance et d’efficacité institutionnelle. 

Maurice dispose d’un vivier important de talents qualifiés, tant localement qu’au sein de la diaspora, qui pourraient contribuer significativement à l’amélioration de nos institutions. Le recours à ces compétences, comme l’ont fait plusieurs juridictions ayant réussi leur transformation économique, contribuerait à renforcer notre confiance institutionnelle.

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