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Dr Babita Thannoo : «L’État-providence doit être renforcé avec urgence»

Par Christina Vilbrin
Publié le: 23 May 2026 à 16:00
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Dr Babita Thannoo-230526

Face à la flambée du coût de la vie, la députée de Rezistans ek Alternativ, la Dr Babita Thannoo, monte au créneau. Elle dénonce la hausse du Key Rate qui, selon elle, aggrave l’endettement et l’appauvrissement des ménages, tout en plaidant pour une taxation accrue des grandes entreprises aux profits « mirobolants » afin de sauver l’État-providence. 

Dans un post sur les réseaux sociaux, vous faites un parallèle entre la politique monétaire à Maurice et celle de Singapour. Qu’est-ce qui vous frappe le plus dans les différences entre les deux modèles ? 
À Maurice, l’accent est mis sur une politique monétaire qui favorise les banques commerciales à l’encontre de la population déjà endettée à mort et faisant face à un avenir financier très précaire. À Singapour, la Banque centrale a légèrement augmenté le taux d’appréciation de la bande du taux de change effectif nominal du dollar de Singapour (S$NEER), tout en maintenant sa largeur et son centre inchangés. Singapour est une petite économie très dépendante du commerce extérieur tout comme Maurice. Les exportations et importations brutes de biens et services représentent plus de trois fois son produit intérieur brut (PIB). Près de 40 cents de chaque dollar singapourien dépensé localement sont consacrés aux importations. Cela signifie que le taux de change exerce une influence bien plus importante sur l’inflation que les taux d’intérêt intérieurs.

Par exemple, une appréciation du dollar de Singapour par rapport aux devises de ses principaux partenaires réduira le prix des biens et services importés. Cela modère les prix que les ménages doivent payer. Il protège ainsi le pouvoir d’achat du peuple.

Par contre, à Maurice, on refuse systématiquement d’apprécier la roupie mauricienne. On a recours à une augmentation du repo rate qui a un impact néfaste sur le coût de la vie. L’endettement sera renforcé et l’appauvrissement va s’accroître.

La stratégie de politique monétaire de Singapour qui est essentiellement basée sur la gestion du taux de change est-elle plus efficace que celle de Maurice qui est davantage fondée sur les ajustements du taux directeur ? 
Effectivement, car Singapour protège son peuple et cherche les moyens de soulager son pouvoir d’achat. Il faut comprendre toute la panoplie de mesures que le pays met en place pour combattre l’inflation. Il faut savoir que Singapour est à côté de pays grands producteurs de produits agricoles à des prix abordables, comme la Malaisie, la Chine et l’Indonésie, qui n’ont pas les mêmes implications reliées aux taux de fret auxquels nous faisons face ici.

Bien que Singapour importe aussi des produits d’Australie et de France, le pays accède à des milliers de produits provenant de pays géographiquement très proches. Par contre, Maurice souffre beaucoup plus de la hausse du taux de fret, vu que nous importons de pays situés beaucoup plus loin. Donc, nous sommes beaucoup plus vulnérables à la hausse du fret et à l’augmentation des coûts mondiaux des produits.

Il est important, donc, d’accroître la production locale et d’importer depuis des pays beaucoup plus compétitifs que l’Europe et l’Australie, comme le Kenya et la Tanzanie, qui sont des pays producteurs reconnus de café et de produits agricoles. Il est impératif d’investir dans notre production agroécologique et la pêche.

Il est inconcevable que notre pays importe du poisson frigorifié de pays aussi lointains que la Norvège, avec toutes les implications écologiques dévastatrices que cela implique. Nous importons même du sel. C’est une aberration pour un peuple insulaire.

Dans la conjoncture actuelle, est-ce qu’il fallait relever le Key Rate de 25 points de base pour contrôler l’inflation ? 
Non. Il faut trouver d’autres moyens pour contrôler l’inflation. Augmenter la production agricole et locale, comme celle des produits à base de chanvre, est impératif. Il faut surtout revoir les impôts imposés aux riches. Il est impératif, surtout, d’augmenter les impôts sur les entreprises qui font des profits mirobolants alors que le peuple souffre énormément.

On peut retracer dans l’histoire comment taxer les riches a pu aider à combattre Hitler et le nazisme. Il faut comprendre aussi le financement du fascisme mondial contemporain par les ultra-riches qui ont délibérément prôné la politique néolibérale visant à démanteler l’État-providence.

Or, suivre une politique néolibérale qui favorise les riches, l’impunité des gros conglomérats et entreprises, les banques et les institutions financières exploitatrices a forcément détruit le pouvoir d’achat et la sécurité financière du petit peuple. Donc, taxer les riches et assurer un revenu soutenable dans les caisses publiques est primordial afin de remettre en place l’État-providence, qui est le seul garant fiable contre l’appauvrissement croissant.

Ceux qui profitent énormément de l’inflation sont les conglomérats, entreprises et multinationales prédatrices. Les monopoles en tirent des profits excessifs. Si les compagnies savent qu’elles vont devoir payer des impôts sur les bénéfices exceptionnels, il y aura une réduction de la tendance à profiter du peuple.

Aux États-Unis, Bernie Sanders a demandé un impôt de 75 % sur les bénéfices exceptionnels afin de mettre fin à cette tendance aux abus liés à la baisse du pouvoir d’achat. Au Portugal, le gouvernement a donné son approbation pour un impôt de 33 % sur les bénéfices exceptionnels dans le secteur de l’énergie et les chaînes qui contrôlent la distribution alimentaire.

Il faudra cesser la spéculation foncière et surtout revoir les projets de développement foncier, car seule l’agroécologie et la protection de notre biodiversité nous permettront de survivre. Investir dans l’éducation et l’économie du soin nous permettra de renforcer nos garde-fous sociaux et de bâtir une société saine.

L’État-providence doit être renforcé d’urgence. On doit protéger les familles les plus vulnérables. Les failles de la sécurité sociale doivent être revues le plus vite possible. Après la Seconde Guerre mondiale en Europe, l’État-providence a permis de bâtir une société plus juste et égalitaire, basée sur les principes socialistes.

Il est impératif d’éradiquer le capitalisme vampirique et de construire une société éco-socialiste et féministe pour bâtir la justice sociale, écologique et économique.

Si on avait gardé le Key Rate inchangé, cela aurait rendu le pays plus vulnérable à la volatilité des prix dans ce contexte de crise. Vos commentaires ? 
On a d’autres moyens, comme imposer des prix fixes sur les produits alimentaires et de base. La pratique consistant à mettre des subsides ne profite qu’aux commerçants. On utilise l’argent public à hauteur de Rs 10 milliards afin d’honorer les subsides. C’est prendre l’argent du peuple pour le distribuer aux commerçants.

Alors que contrôler la marge de profit est beaucoup plus juste pour les consommateurs et ne permettra pas aux monopoles et aux commerçants d’exploiter le peuple. Il faut augmenter la capacité de production de l’énergie, surtout. Pourquoi n’impose-t-on pas un contrôle de prix sur les panneaux et les kits de production solaire afin que chaque Mauricien puisse investir dans la production solaire ? Les prix pour l’achat et l’installation des kits solaires demeurent hors de portée du portefeuille moyen. Et qu’en est-il de la vente des voitures électriques ? Les prix font que l’on se rabat sur les véhicules à essence.

Le contrôle des prix demeure une mesure efficace qui réduirait le coût de la vie. On avait prôné le transport public gratuit afin de réduire la dépendance à l’essence et au diesel. Pourquoi ne travaille-t-on pas sur l’amélioration de notre transport public aussi vite et efficacement que possible ? On attend toujours le fleet management system.

On vit dans un monde de fou où les centres commerciaux consomment énormément d’électricité mais ne présentent pas leurs programmes d’économie d’énergie. On utilise les systèmes climatisés à l’excès, alors qu’on peut trouver des moyens écologiques pour réduire notre consommation d’énergie excessive. Il faudra se tourner vers une production écologique, durable et soutenable de l’énergie et surtout demander aux gros consommateurs, tels que les entreprises, d’investir dans leur propre capacité de production solaire.

Au fait, la résilience dans tous les secteurs est de mise. À long terme, il faudra passer d’une société consommatrice à une société soucieuse des impacts de l’hyperconsommation sur la santé humaine et l’écologie. Réduire notre consommation, produire ce qui est écologique et sain, revenir vers la nature et vivre plus simplement aidera à combattre la dépendance aux produits importés et l’inflation, en l’occurrence.

Selon vous, l’écart entre le taux à l’emprunt et le taux à l’épargne à Maurice est trop important. Concrètement, comment cela se compare-t-il à ce qui se pratique à Singapour et dans d’autres pays ?
Effectivement, les taux d’intérêt sur les comptes d’épargne sont exécrables et n’incitent pas à l’épargne. C’est une politique monétaire qui a poussé vers la spéculation foncière et d’autres investissements qui ont causé un endettement accru du peuple. Vu le coût de la vie très élevé en ce moment, les taux d’intérêt sur les comptes d’épargne n’attirent pas davantage. Dans les pays économiquement stables comme les pays scandinaves et le Japon, le repo rate demeure bas.

Il faut donc reconnaître que le taux directeur relativement bas stimule le progrès économique et permet une augmentation de l’investissement à court terme.

Le repo rate stable et neutre permet une croissance soutenable à long terme. Il faut avoir une vision à long terme de l’économie et condamner les pratiques néolibérales prônées par le gros capital, les conglomérats et les multinationales qui nous ont mis dans ce marasme économique et sociétal. Il faut surtout résister aux institutions bancaires qui opèrent uniquement pour le profit aux dépens du peuple.

 

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