Dr Avinaash Munohur : «À Maurice, le pouvoir se donne en héritage, il ne se prend pas par la conquête politique»
Par
Sharone Samy
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Sharone Samy
Quelques secondes au micro auront suffi pour relancer tout le débat sur l’état réel du pays, la succession au sein du Parti travailliste et l’avenir même de l’alliance gouvernementale. En affirmant récemment avoir besoin d’un second mandat pour « redresser le pays », Navin Ramgoolam a déclenché une vague de réactions politiques et de commentaires sur les réseaux sociaux. Derrière cette phrase, certains voient déjà un aveu des difficultés du gouvernement, d’autres une stratégie pour préparer l’opinion publique à des mesures économiques difficiles dans les mois à venir. Dans cet entretien, le politologue Avinaash Munohur analyse les dessous de cette séquence politique, les enjeux autour d’un éventuel second mandat, l’absence de relève claire au sein du PTr ainsi que la nouvelle dynamique politique depuis le départ de Paul Bérenger.
Comment interprétez-vous la récente déclaration de Navin Ramgoolam affirmant qu’il aurait besoin d’un second mandat pour « redresser le pays » ? Est-ce un simple constat politique ou déjà un message électoral envoyé à la population ?
On n’a jamais vu, dans l’histoire récente de notre République, un Premier ministre solliciter un second mandat à plus de trois ans d’une échéance électorale. Cela traduit, qu’on le veuille ou non, un climat de fébrilité au sommet de l’État. Le député Ehsan Juman a lui-même reconnu publiquement que les choses ne se passaient pas comme prévu et que si les Mauriciens étaient appelés aux urnes, le gouvernement perdrait les élections. Le fiasco du concert du 1er-Mai a dû apparaître comme un véritable signal d’alarme pour l’Exécutif : la rue, les réseaux, l’opinion, tout converge actuellement pour rappeler que le crédit politique du gouvernement semble s’être évanoui. Loin semble désormais le temps où l’on dansait au rythme du « Aller Navin ».
Cette sortie peut-elle être perçue comme un aveu implicite des difficultés rencontrées par le gouvernement depuis son arrivée au pouvoir ?
Sans aucun doute ! Mais réduire cette déclaration à un simple aveu serait passer à côté de sa fonction stratégique. Navin Ramgoolam est surtout en train de préparer le terrain à l'approche d'un Budget qui sera sans aucun doute très difficile. Les recommandations du FMI - notamment sur le ciblage des bénéfices sociaux et une possible augmentation des taxes - vont structurer les arbitrages à venir, et le Premier ministre sait que des annonces extrêmement impopulaires sont à venir. En demandant par anticipation un second mandat « pour redresser le pays », il construit un récit : celui d’un travail de longue haleine, douloureux mais nécessaire. C’est une rhétorique classique de légitimation de l’austérité.
Le fait que Navin Ramgoolam évoque lui-même un second mandat relance-t-il automatiquement la question de la succession au sein du PTr ? Y a-t-il aujourd'hui une relève clairement identifiable au Parti travailliste ?
La question de la succession est forcément posée au regard de l'âge du PM, mais elle reste à ce stade sans réponse claire. Aucune figure n’a émergé naturellement comme leader potentiel au sein du PTr. C’est d’ailleurs symptomatique d’un parti dont la culture organisationnelle s’est structurée autour d’une figure centrale portant le patronyme de Ramgoolam. La vraie interrogation est de nature procédurale autant que politique : la succession sera-t-elle organisée par Navin Ramgoolam lui-même, dans une logique de désignation, ou laissera-t-il les instances du parti trancher, le moment venu, à travers des élections internes ? Les deux options ont des conséquences très différentes sur la cohésion future du parti.
Peut-on dire que cette déclaration envoie aussi le signal que la question de la transition générationnelle n’est pas encore à l’ordre du jour au sein du parti ?
La transition générationnelle n’est aujourd’hui à l’ordre du jour d’aucun parti politique à Maurice, et il faut comprendre pourquoi. C’est une logique intrinsèque du pouvoir politique : désigner un successeur, c’est de facto affaiblir sa propre position. En fait, le pouvoir repose en partie sur l’incertitude qu'il fait peser sur sa propre transmission. Aucun leader, dans aucune formation, n’acceptera volontairement de précipiter cette mécanique puisque cela signifierait la précipitation de sa propre fin. Il faut rajouter que nous avons, à Maurice, cette culture de transmission du pouvoir, ce qui diffère sensiblement du fonctionnement d’autres démocraties modernes. À Maurice, le pouvoir se donne en héritage, il ne se prend pas par la conquête politique. L’annonce d’un second mandat par Navin Ramgoolam lui-même ne fait donc que confirmer une règle non écrite mais structurante de notre vie politique : c'est le chef qui décide. Point.
L’alliance gouvernementale peut-elle conserver sa stabilité politique après le départ de Paul Bérenger ? Quel impact cette nouvelle configuration peut-elle avoir sur l’équilibre politique actuel ?
Le départ de Paul Bérenger n’entame en rien la stabilité du gouvernement. L’alliance dispose d’une majorité absolue, et elle la conserverait même si Rezistans ek Alternativ venait à quitter le navire. Sur le plan strictement parlementaire, l’impact est donc quasi nul. Pour l’instant, du moins. Là où la donne pourrait changer, c’est sur le plan symbolique et politique : Paul Bérenger reste, qu’on partage ou non ses analyses et opinions, une figure dont la présence au gouvernement crédibilisait certaines orientations. Sa sortie déplace le centre de gravité politique vers un PTr plus exposé, plus seul aussi dans la défense de ses choix. C’est une recomposition discrète, mais qui pourrait peser dans la durée.
Sans Paul Bérenger au sein de l’Exécutif, Navin Ramgoolam se retrouve-t-il aujourd'hui plus exposé politiquement face aux critiques et aux attentes populaires ?
Oui et non. Il faut rappeler que Paul Bérenger occupait un poste de Deputy Prime Minister sans portefeuille ministériel opérationnel. Il me semble qu'il était perçu comme un lieutenant du PM plus que comme un leader politique à part entière - ce qui explique également le malaise qu'il a connu à ce poste et son souhait de départ. À Maurice, nous avons un véritable culte du chef, et le chef, dans l’imaginaire collectif, c’est le Premier ministre - quelle que soit la configuration de l’alliance. Navin Ramgoolam concentrait déjà l’essentiel des attentes et des reproches. Ce que le départ de Paul Bérenger change, en revanche, c’est qu'il prive le PM d’un pare-feu, d’une voix capable de structurer un discours d’alliance. Il prive le PM d'un bouc-émissaire aussi. L’exposition n’est donc pas tant institutionnelle que rhétorique : Navin Ramgoolam devra désormais porter seul le récit du gouvernement, et l'assumer totalement.
Comment expliquez-vous le fait que cette déclaration ait suscité autant de réactions et parfois de moqueries sur les réseaux sociaux ? Est-ce révélateur d’un malaise plus profond dans l’opinion publique ?
Cette déclaration a choqué parce qu’elle anticipe une demande de mandat sans avoir rien démontré de positif dans le mandat actuel. C’est une rupture du contrat tacite entre gouvernants et gouvernés : on ne sollicite pas un renouvellement avant d’avoir produit des résultats. Les Mauriciens attendent du concret, du tangible, particulièrement sur deux dossiers : la cherté de la vie et le Law & Order. Tant que ces deux questions ne reçoivent pas de réponses lisibles, toute projection sur un second mandat apparaîtra pour ce qu'il est : une déconnexion totale avec la réalité du quotidien de la majorité des Mauriciens.
Peut-on dire qu’après les grandes promesses électorales de 2024, la population attend désormais des résultats beaucoup plus concrets sur le coût de la vie et l’économie ?
Absolument, et c’est même la seule grille de lecture qui comptera pour les prochaines élections. Les Mauriciens jugeront ce gouvernement sur sa capacité à faire baisser, ou au moins à contenir, la pression sur le pouvoir d’achat. Les Mauriciens jugeront également des avancées réalisées en matière de lutte contre les trafiquants et contre la corruption. Rien d’autre ne comptera. Les promesses de 2024 ont créé une attente d’amélioration tangible et rapide, et toute la communication politique du moment se heurte à cette exigence. Les débats sur les institutions, sur la diplomatie, sur les réformes structurelles - aussi importants soient-ils - ne pèseront que marginalement face à la question du panier de la ménagère.
C’est une réalité brutale de la politique à Maurice, mais c’est ainsi : les électeurs votent avec leur portefeuille avant de voter avec leurs idées. C'est ce que l'on appelle le pragmatisme à Maurice.
Dans le contexte actuel, pensez-vous que le gouvernement souffre davantage d’un problème de communication ou d’un problème de gouvernance ?
Le problème de communication est réel, et il n’est pas nouveau - il accompagne ce gouvernement depuis son installation, tout comme il accompagnait le précédent. Mais ce serait une erreur d’analyse de s’arrêter là. Le gouvernement souffre surtout d’un piège rhétorique qu'il s’est lui-même tendu : il s’est enfermé dans un discours qui le condamne mécaniquement à l’austérité. Le rapport sur l’état de l’économie publié fin 2024 a donné le ton du mandat : celui d’un héritage catastrophique justifiant des mesures impopulaires. La stratégie est éprouvée : on surjoue la catastrophe pour mieux vendre un miracle à la veille des élections. Concrètement, on demande au peuple de se serrer la ceinture pour trois ans, et on lâche du lest avant les élections afin de « récompenser » les sacrifices consentis. J'ai l'impression que le gouvernement avait tout misé dessus d'ailleurs. Ce qui est étonnant, c'est que personne n'ait anticipé que les tensions géopolitiques se transforment en une guerre d'usure au Moyen-Orient, nous plongeant de facto dans une crise économique et énergétique dont nous ne voyons pas encore les vrais effets sur notre économie. Les prévisions actuelles de l'économiste en chef du FMI sont claires : une croissance globale de 0,5 % cette année avec une inflation mondiale d'un minimum de 6 %... Disons-le clairement : le gouvernement n'a déjà plus aucune marge de manœuvre, ce qui explique aussi la fameuse déclaration du PM.
Plus globalement, quelle lecture faites-vous de l’état actuel du paysage politique, entre recompositions d’alliances, tensions internes et montée du scepticisme dans l’opinion publique ?
Je suis convaincu que nous traversons une phase de transition politique majeure. D’un côté, l’espace politique qui s’est cristallisé au début des années 1980 est en pleine décomposition. De l’autre, la recomposition n’a pas encore produit ses formes nouvelles, ses figures, ses récits structurants. Nous sommes dans un entre-deux, au sens fort du terme : un moment où l’ancien ne fonctionne plus tout à fait et où le nouveau n’est pas encore lisible. C’est précisément dans ces interstices que se logent les scepticismes, les défiances, les frustrations populaires. Mais c’est aussi dans ces moments-là que se préparent, souvent silencieusement, les reconfigurations les plus profondes pour l'avenir.