Mise à jour: 12 janvier 2026 à 13:00

Dr Avinaash Munohur : «Les Finances au PTr, pas au MMM»

Par Jean Claude Dedans

Le politologue et consultant en stratégies politiques, le Dr Avinaash Munohur, n’est pas du genre à arrondir les angles. Pour lui, si le ministère des Finances doit fonctionner à temps plein hors du bureau du Premier ministre, le titulaire doit être un travailliste, pas un MMM.

Selon le Premier ministre, l’accent sera mis sur la réforme de notre système économique en 2026 pour booster et secouer l’économie. Un enjeu important compte tenu du contexte  ?
L’économie mauricienne s’est toujours vantée de sa résilience face aux aphtes et aux instabilités de l’économie globale. Nous avons d’ailleurs des précédents éprouvés dans cette capacité que nous avons de résister et de faire face à des situations mondiales complexes. Je pense ici à la crise financière de 2008, par exemple, que l’économie mauricienne a traversée sans grandes secousses. La résilience d’une économie est quelque chose qui se construit sur le temps et qui s’appuie sur un ensemble de facteurs, notamment sur un système politique stable, des institutions solides, la diversification des secteurs d’activités, un capital humain qualifié, un système financier robuste, des politiques publiques stabilisatrices et une certaine capacité d’adaptation et d’innovation.

La résilience de l’économie mauricienne démontre que nous avons les capacités de réunir cet ensemble de conditions qui nous permet de naviguer dans une globalisation qui va devenir de plus en plus incertaine. Ou, du moins, nous avons la preuve que nous avions cette capacité dans le passé. Et tout le challenge pour le gouvernement mauricien se trouve précisément là : comment mobiliser les ressources/talents/qualités qui nous permettront de naviguer dans une globalisation qui est devenue folle et qui sera, et pour longtemps, gouvernée par l’instabilité et les disruptions ?

À partir de là, il semble clair que toute réforme sérieuse du système économique comme vous dites doit se fonder sur essentiellement trois axes : la consolidation des secteurs d’activité établis, faire reculer notre dépendance aux importations et poser les bases pour l’essor d’autres secteurs d’activité. C’est ce travail que le gouvernement doit faire dans la conjoncture.

Donc, je dirai que le gouvernement doit consolider les secteurs touristiques, immobiliers et financiers – qui sont les trois piliers qui permettent aux flux de capitaux d’entrer dans notre circuit économique. Le gouvernement doit trouver des solutions nous permettant de construire la sécurité alimentaire et l’indépendance énergétique. Et, enfin, le gouvernement doit poser les bases pour le développement d’autres secteurs d’activité qui pourraient devenir des pôles de croissance importants pour l’avenir. Je pense ici au développement de l’économie bleue et du numérique.

Tous les économistes s’accordent à dire : « Do or die ». Êtes-vous de cette école de pensée ?
Absolument ! C’est peut-être même le côté un peu « darwiniste » des sciences économiques : l’activité et l’innovation doivent être constantes, sinon on stagne et on s’expose à un ensemble de risques. Donc, oui, il faut faire. Et dans le cas présent, ce « faire » signifie ce que je viens de dire. Mais pour faire, il faut avoir la vision et les compétences et il faut avouer que c’est là que nous avons toutes les raisons d’être prudents.

Il est simple de faire un constat à Maurice : l’immense majorité des parlementaires et des ministres sont des avocats ou des juristes. Ce qui signifie une chose très simple : nous avons des décideurs dont l’approche aux questions économiques et industrielles n’est pas fondée dans la compréhension des sciences économiques ou de l’ingénierie, mais dans la procédure administrative et les cadres juridiques. Ils sont obsédés par la procédure et le droit. D’ailleurs, leurs seules solutions, c’est de faire passer des lois. La conséquence est que nous avons aujourd’hui un système administratif qui est devenu beaucoup trop lourd et procédurier et qui ne cesse de ralentir l’investissement et de tuer l’innovation.

Pourquoi cet état des choses ?
Il est extrêmement simple de faire un autre constat : tous les pays qui ont fait et qui continuent à faire des bonds économiques exceptionnels en avant sont des pays où les procédures et l’administration sont extrêmement souples, rapides et efficaces. Prenez par exemple les Émirats arabes unis et Dubaï en particulier. Ce pays avance à une vitesse phénoménale sur ses ambitions et objectifs stratégiques, car leurs dirigeants ne pensent pas en termes de droit, mais en termes d’économie, d’investissements et d’innovations. On peut, par exemple, monter une entreprise et ouvrir le compte en banque pour cette entreprise en moins de 24 heures à Dubaï. Allez au Registrar of Companies à Maurice pour fonder une entreprise, vous verrez le temps que cette démarche prend. Ne parlons même pas du fait que cette procédure devrait pouvoir se faire en ligne…

Nous pouvons dire la même chose pour l’attribution des permis d’opération pour les demandes d’investissements, entre autres. L’écosystème mauricien est beaucoup trop lent et procédurier. J’ose même dire qu’il est beaucoup trop politisé, car il est difficile aujourd’hui d’avancer sans avoir des contacts politiques qui permettent d’accélérer les choses. La politisation suffit pour tuer la croissance et l’innovation dans l’œuf. La réforme du secteur public, sa réelle indépendance et la guerre contre le « red tapism » doivent être une priorité absolue du gouvernement s’il veut que l’on puisse prendre ses ambitions économiques au sérieux.

On parle de « caisses vides » depuis plus d’un an,  la population attend le GM sur des réformes, n’est-ce pas ?
Ce mantra que le gouvernement ne cesse de répéter est devenu aussi ridicule qu’il est faux. Je vous rappellerai que tous les montages financiers qui ont été mis en place pendant la pandémie avaient été validés par le Fonds monétaire international (FMI). Cette rhétorique doit cesser, car nous sommes en train de nous tirer une balle dans le pied.

Mettez-vous à la place d’un investisseur qui voudrait ouvrir une entreprise à Maurice en 2026. Tout ce qu’il entend de la part des dirigeants mauriciens, c’est que les finances du pays sont dans le rouge. Tout ce qu’il voit quand il fait ses démarches, c’est une administration qui est à la traine. Tout ce qu’il constate quand il lit les journaux, c’est l’explosion de la délinquance et de l’insécurité. Comment voulez-vous que ce même investisseur vienne placer son argent à Maurice ?

Comment avoir confiance ? Il faut changer de rhétorique et mettre de l’ordre dans nos affaires, afin de pérenniser la confiance des investisseurs dans notre pays. Surtout que le Groupe d’action financière procédera bientôt à l’évaluation du secteur financier mauricien. C’est un organisme intergouvernemental qui définit les normes mondiales et encourage les politiques pour lutter contre le blanchiment d’argent, le financement du terrorisme et le financement de la prolifération des armes de destruction massive, afin de protéger le système financier international des crimes financiers.

Les réformes de la protection sociale  sont aussi attendues..
J’écoutais le ministre du Travail l’autre jour à la radio et j’ai été assez surpris d’entendre Reza Uteem dire que sa priorité était d’en finir avec l’assistanat à Maurice. La surprise était réelle, car nous n’entendons pas souvent ce genre de langage, d’une part, mais également parce qu’il est difficile de lui donner tort. Nous nous sommes enfoncés, petit à petit, dans une culture politique où la gratuité est devenue la monnaie politique qui permet l’accès au pouvoir. Chaque élection se présente d’ailleurs comme l’occasion d’une surenchère sans limites de toutes parts. Nous ne pouvons pas continuer ainsi. Ce qui ne veut pas dire que nous pouvons toucher à notre système de la protection sociale comme bon nous semble. Nous ne savons pas encore ce que proposera le ministre, mais ce qui m’a vraiment interpelé dans ce discours, c’est le fait que nous nous dirigeons vers de grandes réformes de notre modèle social. Le rehaussement de la pension de vieillesse à 65 ans pour y être éligible s’inscrivait déjà dans ce qui peut être considéré comme le début du démantèlement du modèle social. Est-ce que nous reculerons sur la gratuité de l’éducation et des services de santé, comme le gouvernement a pu reculer sur certaines allocations ?

Je vous dis tout cela parce que je constate, encore une fois, que la rhétorique du gouvernement prend appui sur les mauvaises pratiques du passé pour justifier des réformes qui ne figuraient pas dans leur programme électoral. 

Et je remarque également que ces réformes s’inscrivent dans un plan d’austérité, qui semble lui-même directement hérité du néolibéralisme de l’École de Chicago et de sa défiance presque maladive des dépenses publiques dans le social. Rien ne me surprend ici, au regard des conseillers en politiques économiques qui entourent le PM. Ils exécutent ce qu’ils ont appris dans les livres, sans forcément se poser des questions plus profondes sur la nature même de la providence et du modèle social et, notamment, de sa fonction réparatrice dans un pays dont l’histoire a produit des inégalités qui sont aujourd’hui toujours structurelles. C’est là le défaut des technocrates.

Paul Bérenger voudrait occuper le portefeuille des Finances ? Est-ce une bonne idée ? 
J’avais déclaré au lendemain des élections, dans un entretien dans vos colonnes, que le fait de rattacher le ministère des Finances au PMO était une centralisation extrême du pouvoir. Certaines personnes, encore ivres de la victoire électorale – comme le sont très souvent les « roder bout » et les colleurs d’affiches -, s’étaient permis de m’insulter. Je maintiens aujourd’hui exactement la même opinion, et ces mêmes personnes sont aujourd’hui d’accord avec moi. Comme quoi, quand l’ivresse passe, la raison a des chances de refaire surface.

Paul Bérenger a, sans aucun doute, raison de demander que le ministère des Finances redevienne indépendant du PMO. Cette anomalie créée après les élections doit être rectifiée. Mais dire que le ministère des Finances doit redevenir indépendant du PMO est une chose, trouver la personne qui pourra tenir la barre de ce ministère est une autre chose.

Est-ce qu’il y a aujourd’hui au gouvernement un économiste dont la réputation et l’expérience sont prouvées ? Non ! Lorsque les tickets ont été distribués, les dirigeants des différents partis n’ont, semble-t-il, pas cru bon d’avoir au moins deux ou trois économistes sur leurs listes. Ils ont eu d’anciens animateurs de radio, mais pas d’économiste. Et de manière plus inquiétante, pas d’économiste qui soit un disciple de l’économie réelle, de la productivité et de l’industrialisation.

Nous parlions de Dubaï plus tôt. J’attire ici votre attention sur le cas chinois. La Chine est le pays qui est en train d’imprimer le rythme du 21ᵉ siècle. Ses capacités productives restent immenses, malgré un problème démographique et un certain ralentissement de son économie. La Chine a fait face, à l’arrivée de Deng Xiaoping, à l’impératif d’une industrialisation rapide et efficace afin de pouvoir émerger rapidement comme une puissance mondiale. Au regard de son statut actuel, je pense que nous pouvons affirmer qu’ils ont réussi. Je vous ferais remarquer une chose très simple, encore une fois : il y a sur les 24 membres du bureau politique du PCC – les 24 personnes qui gouvernent la Chine en gros – une exceptionnelle diversité de talents et de compétences. Xi Jinping est lui-même un ingénieur et il n’est pas le seul ingénieur du BP. Vous avez des politologues, des experts en relations internationales, des individus qui ont une expérience éprouvée dans la gestion administrative ou encore certaines personnes qui ont des MBA et qui comprennent donc très bien le monde de l’entreprise et des industries. Ce qui signifie que lorsque les dirigeants chinois parlent d’économie, de géopolitique, de révolution numérique, d’intelligence artificielle, d’armement ou encore d’infrastructures, leurs dirigeants savent exactement de quoi ils parlent. Ils ont les compétences requises en la matière.

À partir de là, posons-nous une autre question, où sont les compétences chez nous ?
Vous me demandez si Paul Bérenger pourrait lui-même occuper ce poste, je vous répondrai que j’ai personnellement un immense problème avec le fait que la personne qui voulait que l’agriculture mauricienne se concentre sur le manioc – alors que le monde était au seuil d’une immense vague de libéralisation économique, avec la chute imminente du bloc soviétique et l’extension de l’économie de marché à la quasi-totalité du globe, qui a d’ailleurs produit l’augmentation fulgurante du niveau de vie que nous avons connue à partir de 1983 – soit, dans la situation globale actuelle, ministre des Finances. On ne peut à ce point passer à côté des grands mouvements de l’histoire. On ne peut pas à ce point se tromper et prétendre être un expert. De ce point de vue, Paul Bérenger a prouvé que ses connaissances en économie étaient biaisées par le prisme d’une idéologie tellement révolue que même le PCC n’y fait plus aucune référence.

Un petit commentaire très personnel : je dirai à Paul Bérenger que le temps de la retraite est venu. Vous savez, ce qui fait que les grands hommes entrent dans l’histoire, c’est qu’ils savent tirer leur révérence avant qu’ils ne deviennent les clowns de leur propre cirque.

Les enjeux politiques par rapport à cette proposition de Bérenger ? 
Mais, allons plus loin, pensez-vous vraiment que le ministère des Finances irait à un membre du MMM ? Ce n’est pas impossible, mais je trouverai extrêmement étonnant que le PM accepte une telle chose. C’est comme s’il acceptait que le ministère des Affaires étrangères revienne à un membre de ReA. Mais de manière plus sérieuse : est-ce que le PM acceptera que le ministère des Finances soit entre les mains d’un parti dont le leader se remet en mode On/Off dès que quelque chose lui déplaît ? Est-ce que le PM tolèrera un jeu de chantage permanent venant du ministère des Finances ? Maurice a actuellement besoin de certitudes, pas d’instabilité.

Un hypothétique ministère des Finances devrait logiquement aller à un travailliste, même si l’accord initial de l’alliance prévoyait que ce ministère soit attribué à un MMM. Et la réalité est que le ministère devrait normalement aller au Junior Minister délégué aux Finances. Ne pas nommer Daneshwar Damry ministre des Finances reviendrait à l’humilier et à le mettre de côté dans la course à la succession du leadership du PTr… À moins que Navin Ramgoolam trouve le moyen de faire d’une pierre deux coups : en nommant Paul Bérenger ministre des Finances, il obtient de facto le bouc émissaire dont il aura besoin pour justifier la situation économique du pays d’ici quelques mois et il aura mis de côté un rival qui commence à trop montrer ses ambitions en interne. Nous sommes là, après tout, dans le domaine des manœuvres politiques… Mais est-ce que le pays en sortira gagnant ?

Maurice compte plus de 2,7 millions de déposants pour Rs 525 milliards de dépôts. Mais 80 % des épargnants détiennent moins de Rs 100 000. Paradoxalement, une année record avec 38 602 véhicules vendus...
Il est évident qu’une certaine prudence s’est installée dans les ménages mauriciens. Les Mauriciens sont passés de la cigale à la fourmi. Fini le temps des dépenses frivoles, nous sommes à l’ère de l’austérité et à la préparation à des temps difficiles. Il était d’ailleurs facile de constater que les Mauriciens ont été prudents pendant les fêtes de fin d’année. Les dépenses ont été raisonnables et calculées, pas ostentatoires. Le gouvernement ne cesse d’ailleurs de dire que la caisse de l’État est vide, je suppose donc que les Mauriciens anticipent déjà plus d’austérité économique, avec peut-être une augmentation des taxes. C’est du moins le message qui est envoyé. 

Concernant les voitures, je pense que la raison expliquant est toute simple : l’annonce du retour des fortes taxes. Les personnes qui pouvaient se permettre une voiture neuve se sont ruées sur les stocks disponibles avant l’entrée en vigueur de ces taxes. Les concessionnaires ont d’ailleurs vu un pic de vente record en mai et en juin.

Notre secteur financier est souvent mis à rude épreuve et la dernière en date est le dossier du président du Venezuela, Nicolas Maduro, qui aurait fait transiter chez nous des millions de roupies dans une banque. Notre secteur financier serait-il devenu une machine à laver de l’argent douteux ?
Les autorités américaines viennent de saisir aux États-Unis des biens immobiliers et des comptes en banque appartenant à Nicolas Maduro valant près de 700 millions de dollars américains. La Suisse vient également de saisir des biens et des comptes en banque. On peut deviner que le Panama, les îles Caïman, le Royaume-Uni, Dubaï, Singapour et sans aucun doute le Rwanda vont également suivre dans la foulée en découvrant que Nicolas Maduro avait également investi chez eux. La nature du système financier global est telle que l’argent des dictateurs se trouve un peu partout dans le monde.

Est-ce que les centres financiers de Londres ou de Singapour sont des exemples de vertu ? Absolument pas ! Londres est connu comme étant la machine à laver la plus sale du monde. Singapour, malgré une propreté institutionnelle réelle, ferme volontiers les yeux sur les sources de bon nombre de capitaux qui sont investis dans son secteur financier. Mais on n’entend jamais les médias britanniques ou singapouriens tirer à boulets rouges sur leur gouvernement. Au contraire, ils font tout pour sauvegarder la réputation de leur secteur financier. Il faut savoir faire la part des choses : soit on accepte d’avoir un centre financier globalisé – avec tout ce que cela implique, mais également avec tout ce que cela peut créer comme chaines de valorisation pour l’économie locale – soit on ferme le secteur et on n’en parle plus.
 

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