Interview

Dorine Fong Wen Poorun : «Ce sont les fonctionnaires qui ont fait marcher le pays»

Dorine Fong Wen Poorun

Dorine Fong Wen Poorun vient de prendre sa retraite de la Fonction publique. Elle a été une brillante fonctionnaire, fière d’être au service de l’État qu’elle a servi avec diligence, discipline et rigueur pendant plusieurs décennies à  égale distance avec les politiques (ce qui est loin d’être le cas avec certains hauts fonctionnaires d’aujourd’hui…).

Dorine Fong Wen était ‘Senior Chief Executive’ au sein du Private Office du bureau du Premier ministre jusqu’à août 2019. Nouvelle membre de DIS-MOI, elle a bienveillamment accepté notre interview.

Parlez-moi de votre origine, de votre enfance, de votre scolarité...
Je suis née à Rodrigues et j’y ai vécu mon enfance jusqu’à l’école primaire. Après la Form 1, je suis venue m’installer à Maurice avec toute la famille. C’était le choix des parents pour permettre à leurs enfants de suivre les études dans de meilleures conditions. J’ai donc suivi mes études secondaires au collège Bhujoharry. Après les études secondaires, j’ai étudié à l’Université de Maurice.

Comment s’est passée l’installation à Maurice ? Le changement de pays ?
Je suis venue ici donc vers l’âge de 13 ans. Forcément, ce n’était pas facile, mais avec le temps, je me suis adaptée. Le trajet entre les deux îles a duré deux  jours et trois nuits en bateau. C’était fatigant et je me sentais un peu perdue au début. Je me souviens également qu’en arrivant à Port-Louis, j’étais étonnée de voir autant de lumières, car à l’époque dans mon île natale, le soir nous étions plutôt habitués avec les bougies et ‘la lampe pétrole’. Parmi les choses qui m’ont marquée, c’était de voir autant de différentes communautés. C’était un choc culturel.

Rodrigues vous manque ? Qu’est-ce que vous aimez le plus là-bas ?
Oui, j’y retourne de temps en temps, bien sûr, car j’ai encore de la famille et ce que j’aime le plus c’est la tranquillité, la simplicité, la gentillesse exemplaire des Rodriguais, chose qu’on ne voit pas trop souvent à Maurice.

Rodrigues d’avant et de maintenant, c’est différent, n’est-ce pas ?
Oui, maintenant c’est l’autonomie, avant Rodrigues était un district mauricien et je pense que c’est une bonne chose, car cela concerne la dignité d’un pays. C’est mieux quand le peuple prend la responsabilité de son pays. Depuis, le pays a fait des progrès en termes d’éducation, d’infrastructures et de la gestion du pays en lui-même si on ne prend que l’exemple de l’interdiction du plastique. C’est une décision écologique très importante.

Cette mesure est-elle bien reçue par les Rodriguais ?
Oui, c’est un peuple qui est très discipliné et possède une capacité d’adaptation. Au bazar de Port Mathurin, je m’assois souvent pour observer le comportement des gens et tout le monde vient au marché sans se plaindre, sans tricher.

Revenons à votre carrière professionnelle. Racontez-nous votre entrée dans la Fonction publique jusqu’à la fin de votre parcours?
En fait, après mes études universitaires, j’ai enseigné pendant un moment et j’aimais vraiment cela. C’est ma sœur qui m’a dit et surtout insisté pour que je fasse les démarches pour entrer dans la Fonction publique. Il fallait passer par un concours et je l’ai réussi. De là, j’ai travaillé dans différents ministères, entre autres celui des Terres et du Logement (où j’ai fait un cours passage), des Travaux publics (12 ans à peu près), de la Santé, de l’Agriculture, du Tourisme et à la fin au Bureau du Premier ministre.

Qu’est-ce qui vous a marqué le plus au cours de votre carrière ?
J’ai gravi petit à petit les échelons. Beaucoup de choses se sont passées et  à chaque changement de ministère, il fallait apprendre et réapprendre et surtout maîtriser les dossiers. Cependant, au bout de cette aventure, je dois dire que j’ai acquis beaucoup d’expériences et de connaissances dans diverses matières.

Beaucoup de bâtiments n’ont pas de rampes  pour les handicapés.»

Justement, qu’est-ce qu’un haut fonctionnaire de l’État ? Que pensez-vous justement des préjugés des gens sur les fonctionnaires. On a parfois le sentiment que les fonctionnaires ne font pas grand-chose et pourtant ils ont tous les avantages. Est-ce justifié?
Il ne faut pas généraliser, même s’il y en a qui ne font que se tourner les pouces et que certains comportements peuvent agacer le public. Quant à moi, à chaque fois, c’était un réel défi et beaucoup de fonctionnaires sont conscients que c’est une lourde responsabilité. Par exemple, quand j’ai intégré le ministère des Travaux publics, c’était un nouveau monde où il fallait maîtriser des dossiers techniques. Il  fallait savoir s’imposer et se faire respecter au milieu des ingénieurs et des architectes, tous des  hommes. À cette époque, il n’y avait pas de femmes ingénieurs. Personnellement, j’exige le travail bien fait et la discipline. C’est très important. Le public doit se dire qu’il y a des fonctionnaires ‘bourreaux du travail’ qui sont méthodiques, rigoureux et qui ont le sens du devoir. Sinon, comment un gouvernement fonctionnerait-il ?

La Fonction publique est-elle importante ?
Vous savez, après l’indépendance, ce sont les fonctionnaires qui ont fait marcher le pays, mais c’est vrai que le système d’évaluation est inexistant, car c’est très vaste, contrairement dans le secteur privé où on se focalise sur un domaine. Le secteur privé et le gouvernement travaillent ensemble pour faire avancer le pays et les fonctionnaires y ont largement contribué.

Maintenant, avec le progrès de la technologie, où le système informatique bouge très vite, les fonctionnaires doivent travailler intelligemment et suivre le progrès pour ne pas se perdre, car c’est le public qui en pâtira. On doit améliorer le système de travail pour permettre aux officiers d’être plus performants, mais aussi satisfaire le public. Je pense que la Fonction publique est appelée à évoluer. Elle le fait déjà.

Maintenant que vous êtes à la retraite, vous venez d’intégrer l’ONG DIS-MOI. Connaissez-vous cette ONG ? Pourquoi ce choix ?
Bien avant, comme tout le monde, je lisais dans les journaux les activités de DIS-MOI et cela m’a particulièrement inspirée, d’autant que j’étais responsable à un moment dans ma carrière des droits de l’homme. C’est donc une continuité dans mes convictions.

C’était difficile de motiver les collègues au début sur l’importance des droits humains. C’est un domaine très vaste et les gens ont une mauvaise perception des droits humains, mais ceux-ci sont maintenant à l’agenda de l’État et de la société civile et ça va changer.  De par mes humbles connaissances et expériences dans le domaine, je compte contribuer à l’épanouissement de l’ONG.

Que pensez-vous de la situation des droits humains à Maurice ?
Vous savez, les ONG et le gouvernement doivent travailler ensemble pour le respect des droits humains. Du côté du gouvernement, il faut signer les conventions, modifier les lois, etc., mais ce sont les ONG qui sont vraiment sur le terrain et connaissent l’aspect pratique des choses. De plus, les gens ont plus tendance à penser qu’en cas de souci, c’est plus facile de frapper à la porte des ONG. Même si Maurice progresse en ce qui concerne le respect des droits humains, il y a encore beaucoup à faire si je ne parle que des droits des personnes atteintes de handicap. Beaucoup de bâtiments (publics et privés) n’ont pas de rampe  pour permettre aux handicapés de circuler facilement. L’accès aux bâtiments doit être une question essentielle.

Entrevue réalisée par Ny Onja Hon Fat

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