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Dominique Harter, le doyen des directeurs funéraires, se souvient : les cinq incidents qui ont marqué les obsèques de Gaëtan Duval

Dominique Harter

Il garde le souvenir des funérailles de sir Gaëtan Duval, dont le décès survenu le 5 mai 1996, avait endeuillé tout le pays. Dominique Harter, aujourd’hui âgé de 63 ans, était aux premières loges. C’est lui qui était responsable de toute l’organisation en tant que représentant de la compagnie Elie and Sons.

Arrivé très tôt au bureau, Dominique Harter, apprendra de la bouche de Jean Claude d’Avoine, la nouvelle de la mort de sir Gaëtan Duval survenue aux petites heures du matin. Ce jour-là, l’île Maurice s’est réveillée sous le choc occasionné par la disparition de ce leader emblématique.

Tout de suite, chez Elie and Sons, c’est le branle-bas de combat. Dominique est dépêché au domicile de sir Gaëtan Duval, à Grand-Gaube. Il est accompagné de Roger Elie, le patron de la compagnie funéraire, tandis que dans la camionnette qui suivait, il y avait tous les équipements nécessaires ainsi qu’une équipe d’embaumeurs. Une fois sur place, ils constatent que le bungalow du leader était déjà envahi par une importante foule de partisans. Un grand nombre d’entre eux était en pleurs, alors qu’un homme et une femme ont avancé à genoux du portail jusqu’à l’entrée du bungalow. Comme les funérailles devaient avoir lieu le lendemain, le corps a été placé dans un canapé réfrigérant.

Le premier coup du sort

C’est durant la soirée qu’un événement inattendu allait se produire. La compagnie funéraire Elie and Sons est tout de suite alertée, car le canapé réfrigérant ne fonctionnait plus. Dominique Harter et une équipe se sont dirigés précipitamment vers Grand-Gaube afin de déterminer l’origine du problème.  Une fois sur place, après avoir procédé à des vérifications, ils découvrent que l’appareil a été débranché. En effet, le fil électrique a été piétiné et arraché de la source d’alimentation par la foule qui n’arrêtait pas de tourner autour du canapé. 

Le canapé réfrigérant fonctionne à nouveau, mais pour éviter qu’un nouvel incident de ce genre ne se reproduise pas et vu que la foule grossissait au fur et à mesure, Dominique Harter va rester sur place pour la nuit afin de parer à toute éventualité. Ce n’est que le lendemain matin qu’il regagnera Beau-Bassin pour se mettre en tenue en vue de la reprise des opérations.

Confrontation avec la SMF

La première catastrophe a pu être évitée de justesse, mais Dominique ne sera pas au bout de ses surprises. Cette fois, il était question d’assurer le transfert du corps de sir Gaëtan de Grand-Gaube à Curepipe, en veillant à ce que le corps ne subisse aucune dégradation.

Alors que les membres de l’équipe d’Elie, composée des fils Elie, Eric, Wesley et Jérôme, aujourd’hui directeurs de la compagnie, et Dominique Harter, s’apprêtaient à donner des ordres pour installer le corps de SGD dans le corbillard climatisé, ils vont rencontrer une forte objection de la part du commandant de la Special Mobile Force, Raj Dayal. Ce dernier a décrété que, suivant le protocole, c’est la SMF qui allait transporter la dépouille. Celle-ci allait être placée à bord d’une jeep de la SMF pour être conduite à Curepipe. Mais Dominique Harter a fait valoir qu’une telle initiative comportait de sérieux risques et que c’était à la société funéraire Elie and Sons de s’en charger. S’ensuit une confrontation verbale entre les deux hommes qui campaient chacun sur leurs positions. Finalement, c’est Dominique qui obtiendra gain de cause ayant lancé cette mise en garde : « Bien, si vous voulez transporter vous-même le corps, vous assumerez la responsabilité pour les dommages qui pourraient en résulter. » Raj Dayal, certes, à cheval sur le respect des procédures, était loin d’être stupide. Il a fini par se plier à ce que lui commandait son bon sens plutôt que de suivre le protocole.

Une incroyable ferveur populaire

Le troisième élément de surprise était le grand nombre de personnes, toutes communautés confondues, qui attendaient le passage de l’imposant cortège funèbre de Grand-Gaube à Curepipe.

Dans les villages comme dans les villes, les gens avaient quitté leur maison et, se tenant en bordure de la route, ont  regardé défiler l’interminable flot de véhicules, du jamais vu, dira Dominique Harter.  « Vous savez pourquoi il était aussi adulé ? C’est parce qu’il disait toujours : Aimez les gens et ils vous aimeront », nous dit Dominique Harter. Il était toujours prêt à aider quiconque frappait à sa porte, quelle que soit sa communauté.

Aimez les gens et ils vous aimeront»

On doit croire au miracle

« Je me souviens », nous confiera Domnique Harter,  d’un récit qui en apporte la preuve. » Un jeune couple hindou devait impérativement se rendre en France, mais n’arrivait pas à obtenir le précieux visa d’entrée sur le sol français, malgré le fait qu’il avait frappé à toutes les portes, même celles des membres du gouvernement de l’époque. On leur a conseillé finalement d’aller voir Gaëtan Duval. Ils rechignaient à le faire en raison de certains préjugés, mais vu l’importance qu’ils attachaient à ce voyage, ils ont décidé d’opter pour ce dernier recours. C’est ainsi qu’ils ont gravi les escaliers les conduisant à l’étude de Gaëtan Duval, située à Alitalia Building à Port-Louis.  Ils ont été accueillis par Gaëtan Duval lui-même. Les deux jeunes gens lui ont expliqué leur problème et l’échec de toutes leurs tentatives. Après les avoir écoutés, Gaëtan Duval a pris son téléphone et a appelé l’ambassade de France. Il a eu une conversation avec quelqu’un dont on peut facilement deviner l’identité. Puis, avec un sourire, il a dit à ces deux visiteurs : « Allez à l’ambassade de France. Donnez vos noms et on vous délivrera des visas. » On peut s’imaginer la joie des deux jeunes gens devant ce qu’ils considéraient comme un miracle qui venait de se produire sous leurs propres yeux.

Partout, c’est la même ferveur

Le cortège a continué à avancer. C’est toujours avec le même émerveillement que Dominique Harter constatait partout, à la campagne comme dans les villes, la même ferveur populaire pour honorer la mémoire de Gaëtan Duval.

À Curepipe, la cour de la municipalité était noire de monde et la circulation au point mort. La dépouille de sir Gaëtan a été exposé à la mairie. Entre-temps, Dominique Harter devait se rendre à Beau-Bassin pour aller récupérer le cercueil en bois massif et retourner aussitôt que possible, avant l’arrivée programmée du président de la République à Curepipe. C’était le nouveau et quatrième enjeu de cet enterrement.

Le regard de Dominique Harter s’est assombri lorsqu’il a jeté un regard sur la foule qui occupait tous les espaces dans la cour de la mairie. C’était un pari perdu d’avance. C’est alors qu’est intervenu le commissaire de police. Un motard a été désigné pour ouvrir le passage au véhicule d’Elie and Sons pour l’aller et le retour. « Finalement, grâce à cette précieuse collaboration, nous avons pu boucler le trajet à temps. Le travail était terminé tout juste avant l’arrivée du président de la République à Curepipe où le corps du défunt était exposé. »  

« Adieu mon roi ! »

Le cinquième élément de surprise surviendra à l’issue de l’oraison funèbre dans la basilique St Hélène, à Curepipe Road. L’église était bondée. À l’extérieur, la foule ne cessait de grossir. Lorsque le cercueil est finalement sorti, les porteurs d’Elie and Sons vont assister impuissants à une scène qui les dépasse et à laquelle ils ne s’y étaient pas préparés. Ils s’apprêtaient à placer le cercueil dans le corbillard positionné juste à l’entrée de l’église, quand soudain le cercueil, malgré son poids, a été happé, soulevé et emporté par la vague de partisans qui avaient décidé que c’est sur leurs épaules que leur leader allait être conduit au cimetière de St Jean. Dominique et sa suite se sont contentés de suivre le mouvement à bord du corbillard.

Une fois à St Jean, les honneurs protocolaires ont été rendus à sir Gaëtan. « Tout au long de ma carrière, je n’ai jamais vu un enterrement ayant attiré un si grand nombre de personnes. Je prévoyais que cet événement allait être grandiose, mais ce que j’ai vu a dépassé largement mes prévisions », dira Dominique Harter.

À St Jean, les Mauriciens, portés par l’élan du cœur, essayaient d’avancer pour rendre un ultime hommage à un homme qui a su se hisser au-delà de toutes considérations ethniques pour devenir un symbole.

Ce jour-là, le cimetière est resté exceptionnellement ouvert jusqu’à la tombée de la nuit. On a dû aller chercher des projecteurs pour éclairer la place.

À un certain moment, un homme qui avait déjà quitté le cimetière s’est retourné, a levé les bras en direction du caveau, où les gens s’agglutinaient toujours, pour lancer d’une voix forte : « Adieu mon roi ! ».

Le dernier des Mohicans

C’est pour des raisons de santé que Dominique Harter a dû abandonner son poste de directeur funéraire. Il est considéré comme le seul survivant de sa génération dans le secteur des pompes funèbres. Durant sa carrière, il a incarné le professionnel modèle qui exerçait son métier dans les règles de l’art. Il a aussi agi comme coach et sa générosité débordante a permis aux nouveaux venus dans le métier de trouver leur voie. Après un premier mariage suivi d’un divorce, Dominique s’est remarié. Le malheur a frappé ses deux enfants issus de ses premières noces. Tous deux sont décédés à la fleur de l’âge. Julien-Marc, âgé de 18 ans, est mort électrocuté. Alors qu’il sortait tout juste de la douche, il a imprudemment attrapé un appareil Vape. Son frère Sébastien a lui aussi connu une fin tragique à l’âge de 20 ans lorsque la voiture qu’il conduisait est entrée en collision avec un poids lourd.

Dans sa prime jeunesse, bien avant cette période sombre de sa vie, Dominique a été chanteur, reprenant les chansons d’Adamo, d’Hervé Vilard et de Christophe. Il a aussi joué de la guitare. Il est aussi connu pour son sens de l’humour. Depuis qu’il est retraité, il a pris avec succès la résolution de réduire sa consommation quotidienne de cigarettes. Il grillait 60 cigarettes par jour. Désormais, il n’en consomme que 40. Cet homme, qui est toujours prêt à aider, a répondu volontiers présent lorsqu’un des directeurs de la compagnie, Eric Elie, lui a demandé de jouer au Père Noël pour la compagnie où il compte de nombreux amis. Ils l’appellent tous affectueusement Dom.

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