Disparition d’Idris Lallmahomed : Maurice perd son maître du qawwali
Par
Nathalie Marion Mungur
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Nathalie Marion Mungur
Figure emblématique du qawwali à Maurice, Idris Lallmahomed s’est éteint le samedi 18 juillet. Pendant plus de six décennies, cet homme de 80 ans a consacré sa vie à la préservation et à la transmission de cet art musical, laissant derrière lui un héritage culturel précieux et une empreinte durable dans le paysage artistique mauricien.
Maurice perd l’un de ses ambassadeurs musicaux les plus respectés. Idris Lallmahomed, maître incontesté du qawwali, est décédé dans la soirée du samedi 18 juillet, à l’âge de 80 ans. Artiste généreux, il a dédié 60 ans de sa vie à préserver et à transmettre la beauté mystique du qawwali et du ghazal.
En mai dernier, un hommage mérité lui avait été rendu avec le Lifetime Achievement Award 2025 décerné par le ministère des Arts et de la Culture. L’artiste, fort d’une carrière de 63 ans, ne cachait pas son immense émotion face à cette reconnaissance. « C’est vraiment un très grand honneur pour moi de recevoir une telle distinction. Je suis passionné par le qawwali et le ghazal, et j’ai chanté toute ma vie », avait alors confié l’artiste.
Son neveu, Bilal Lallmahomed, lui-même chanteur de qawwali, le décrit comme le gardien sacré de cet héritage culturel. « C’est le frère de mon père. C’était un grand passionné. Avec ses frères, il avait fondé le groupe Lallmahomed Brothers, qui existe toujours et dont il était le leader incontesté. Il a su préserver cette culture et la tradition du qawwali à Maurice », témoigne Bilal Lallmahomed.
Malgré la maladie qui l’avait contraint à s’éloigner de la scène il y a un an, son amour pour la musique est resté vibrant jusqu’au dernier souffle. « Il a toujours aimé chanter. Quand il est tombé malade il y a un an, il avait encore cette envie au fond de lui. Il n’a cessé de pratiquer son art que très récemment », ajoute Bilal Lallmahomed.
L’aventure d’Idris Lallmahomed a débuté alors qu’il n’était qu’un enfant. Encouragé par son père, cet habitant de Stanley, Rose-Hill, a très tôt appris l’ourdou, tout comme ses sept frères. Mais chez le jeune Idris, cet apprentissage s’est rapidement mué en une dévotion absolue.
C’est vers l’âge de 13 ans qu’il découvre sa véritable vocation lors d’un gamat. « À l’époque, il assistait aux gamat organisés dans le voisinage, juste pour avoir la chance de chanter. Au fil des années, il a commencé à côtoyer les grands chanteurs de l’époque, auprès de qui il a appris les ficelles du métier », confie Bilal Lallmahomed.
À cette époque, sans l’appui d’Internet, il fallait faire preuve d’une détermination sans faille. L’apprentissage se faisait à l’oreille, en écoutant des cassettes audio, en s’imprégnant du style des maîtres du qawwali du Pakistan et de l’Inde.
Ses frères partageaient cette même flamme, et c’est tout naturellement qu’ils ont fondé la troupe Lallmahomed Brothers. Le 12 mars 1968, alors que l’île célébrait son accession à l’indépendance au Champ de Mars, la troupe était présente pour faire vibrer le public aux sons du qawwali.
Au fil de leur carrière, les musiciens ont porté les couleurs de Maurice au-delà des frontières, se produisant sur de nombreuses scènes internationales, notamment à La Réunion, à Madagascar, en Afrique du Sud et en Inde.
Si la chanson était sa raison d’être, Idris Lallmahomed a également mené une vie professionnelle bien remplie en tant que bijoutier. Il a débuté dans ce métier dans les années 70, auprès de professionnels de renom, avant d’ouvrir sa propre boutique, Oranor, située à la gare Victoria, à Port-Louis. Le sort s’acharne pourtant en 2003, lorsqu’un incendie ravage sa bijouterie. Loin de se laisser abattre, il entame un nouveau chapitre de sa vie professionnelle quelques années plus tard, en se lançant dans la restauration avec l’inauguration du Shamiana, à Rose-Hill.
Mais cette nouvelle aventure ne l’a jamais éloigné de sa véritable raison d’être : en parallèle de son activité de restaurateur, il a continué à cultiver sa passion pour le chant, restant fidèle à son art jusqu’aux dernières années de sa vie.
Rajesh et Dilip Bhagwan : « Nous avons perdu un membre de notre famille »
Le ministre de l’Environnement, Rajesh Bhagwan, et son frère Dilip sont profondément affectés par le décès d’Idris Lallmahomed. Pour eux, c’est bien plus qu’une figure artistique qui disparaît : c’est une page d’histoire familiale qui se tourne.
« Nous l’avons connu parce qu’il était bijoutier, tout comme notre père. Avec son décès, je perds un frère, un membre de ma famille », confie Rajesh Bhagwan, présent aux funérailles.
Il se souvient avec nostalgie de leur complicité : « Quand nous étions jeunes, nous avions l’habitude de nous rendre aux Mehfil pour l’écouter jouer. Idris avait énormément de talent. Je me souviens qu’à l’époque, avec ses frères, il adorait interpréter les œuvres de Jagjit Singh. C’était un grand bijoutier, un immense artiste, et j’espère que la jeune génération saura garder son art vivant. Notre famille présente ses sincères condoléances aux siens », ajoute le ministre.
Dilip Bhagwan, quant à lui, entretenait un lien d’une grande proximité avec le défunt. « Il va beaucoup me manquer. Nous avions une amitié qui s’étalait sur plus de 50 ans », confie-t-il, ému.
Pour Dilip Bhagwan, Idris Lallmahomed était une figure incontournable : « C’était le roi du qawwali à Maurice. Nous avons fait un long chemin ensemble. Rajesh et moi partagions une très belle amitié avec lui. Je l’ai connu à ses débuts dans la bijouterie ; c’était un créateur hors pair, capable de réaliser une bague en une seule pièce. »
Le souvenir de l’artiste reste gravé dans leur mémoire, à travers les épreuves comme les joies : « Malheureusement, après l’incendie de sa bijouterie, il a été découragé et a décidé de se lancer dans l’importation de meubles anciens avant de se tourner vers la restauration. Il avait même sorti un livre il y a deux ans. Mais au-delà du travail, nous partagions surtout l’amour du qawwali. Lors des soirées que nous organisions à la maison, il venait jouer. Nous avons tant de souvenirs, comme cette fois où nous avons rencontré le chanteur Rajesh Khanna lors d’un mariage. J’assistais souvent à ses représentations, et quand il m’apercevait dans l’audience, il en était très heureux », conclut Dilip Bhagwan.
Jaffar Sobha, photographe : « Un homme d’une grande humilité »
Le photographe Jaffar Sobha a également exprimé sa vive émotion à l’annonce du décès d’Idris Lallmahomed. Les deux hommes s’étaient liés d’amitié au fil des années, au gré des mariages et des événements culturels où leurs chemins se croisaient régulièrement.
« Je l’ai connu à travers mon travail de photographe, alors qu’il se produisait en tant que chanteur. Lors des mariages et autres célébrations, nous échangions beaucoup et j’appréciais énormément sa musique », confie Jaffar Sobha.
Pour le photographe, Idris Lallmahomed restera gravé dans les mémoires non seulement pour son talent, mais surtout pour sa simplicité désarmante. « C’était une personne d’une grande humilité, qui savait garder les pieds sur terre malgré son succès. Il était habité par une passion profonde pour sa musique », témoigne Jaffar Sobha.
Nasreen Banu Ahseek, artiste : « Nous perdons un grand interprète »
Le décès d’Idris Lallmahomed a également touché l’artiste Nasreen Banu Ahseek, qui admirait sincèrement son travail. « Comme je fais partie de plusieurs associations et que nous partageons cet amour commun pour la langue ourdou, nous aimions organiser nos dîners au restaurant d’Idris Lallmahomed. Nous avons ainsi eu l’occasion de l’entendre chanter souvent. Il possédait un talent immense et je suis très attristée par sa disparition », confie Nasreen Banu Ahseek.
La professeure d’ourdou souligne également la profondeur des textes que l’artiste choisissait d’interpréter. « La façon dont il chantait, alliée à la portée des paroles de ses chansons, était chargée de sens. Il savait véritablement interpréter les émotions. Nous perdons un très grand artiste », ajoute Nasreen Banu Ahseek.
Me Ajay Daby : « Un immense artiste, un homme d’une grande générosité »
L’avocat, ancien député et ancien Speaker de l’Assemblée nationale, Ajay Daby a exprimé sa tristesse à l’annonce du décès d’Idris Lallmahomed. Il garde en mémoire, avec une vive émotion, la prestation mémorable de l’artiste lors de son mariage en 1985. « Je me souviens toujours de la magnifique prestation qu’il avait offerte lors de mon mariage. Il s’était occupé de toute l’animation musicale, sans rien demander en retour. C’est lui-même qui m’avait fait cette proposition. C’était un geste d’une grande générosité, d’autant plus qu’il était alors au sommet de son art et très sollicité », confie Me Ajay Daby.
L’avocat se remémore avec nostalgie la ferveur populaire qui entourait l’artiste à cette époque : « Ce jour-là, tout le village de Plaine-Magnien s’était déplacé pour écouter Idris Lallmahomed et sa troupe. C’était incroyable : son art mobilisait les foules. Même les invités de mon épouse, venus de Quatre-Bornes, ont fait le déplacement lorsqu’ils ont appris qu’il y avait du qawwali chez moi. C’était tout simplement extraordinaire. »
Me Ajay Daby décrit Idris Lallmahomed comme une personnalité rare, alliant talent et humilité : « C’était une personne discrète, accomplie, sans histoire, et qui cherchait toujours à perfectionner son art. Il possédait un talent immense », conclut-il.