Diffusion de vidéos sur la drogue de synthèse - Farhad Aumeer : «Il faut des actions concrètes et immédiates»
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Le Défi Plus
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Vidéos choc, quartiers gangrenés, jeunesse sacrifiée : Farhad Aumeer livre une analyse sans concession de la crise de la drogue. Il interpelle l’État, les institutions et la population, plaidant pour un changement radical d’approche, une reprise du terrain et un engagement collectif face à un danger national.
Dr Aumeer, vous avez réagi publiquement après la diffusion de nombreuses vidéos montrant des jeunes sous l’emprise de la drogue de synthèse. Face à ces images troublantes, peut-on dire que l’État a failli quelque part dans ce combat de longue date contre le trafic de drogue ?
Je n’irais pas jusqu’à dire que nous avons failli dans le combat contre la drogue. Il faut d’abord rappeler que nous avons hérité d’une situation profondément dégradée de l’ancien régime. Bien avant les élections, nous avions à plusieurs reprises dénoncé la connivence entre certains trafiquants et des éléments au sein de la police. Après les élections, des unités ont été démantelées et ce travail a permis de mettre au jour l’existence d’un véritable circuit structuré, enraciné depuis des années. C’est précisément cette situation, laissée pourrir trop longtemps, qui explique l’état actuel des choses. Aujourd’hui, nous assistons à ce que je qualifierais de pourrissement avancé. La société civile est, à mes yeux, en soins intensifs. Personne n’est épargné. Aucun quartier, aucune famille, aucune catégorie sociale n’est à l’abri. C’est cette réalité qu’il faut regarder en face si l’on veut agir efficacement.
Après la diffusion de ces vidéos par l’activiste Jameel Peerally, la National Agency for Drug Control (NADC) a réagi en demandant au public de ne pas filmer, mais de porter secours aux victimes de la drogue de synthèse. Une position qui a suscité de nombreuses critiques. Vous avez rapidement pris la parole sur les réseaux sociaux. Quelle est votre lecture de cette situation ?
La NADC a parfaitement le droit de réagir, et je comprends l’angle humanitaire de son message. Mais en tant que représentant élu du peuple, je ne peux rester silencieux face à une situation d’une telle gravité. Ce que nous vivons aujourd’hui doit être traité comme une urgence nationale. Il ne suffit plus de communiquer depuis des bureaux. Il faut aller sur le terrain, entrer dans ces zones gangrenées par le trafic, comprendre la réalité quotidienne, identifier la source du problème et dresser un véritable état des lieux. Cela fait 14 mois que cette instance existe. À un moment donné, il faut des résultats concrets. Personnellement, je me suis rendu dans ces endroits. Et ce que j’y ai vu est tout simplement horrible. Il n’y a pas seulement des consommateurs et des trafiquants. On voit comment de petites communautés ont transformé la drogue en un business florissant, avec des réseaux bien organisés. Tant que cette réalité ne sera pas affrontée frontalement, nous continuerons à courir derrière le problème au lieu de le régler.
Faut-il changer de méthode, surtout lorsque l’on voit, à travers certaines vidéos, des individus acheter de la drogue en toute impunité, avec des trafiquants clairement identifiables ?
Jusqu’ici, aucune arrestation n’a été signalée, alors même que ces images donnent froid dans le dos. Il nous faut un réveil brutal, un véritable sursaut collectif. Venir dire que nous avons des plans d’action, des statistiques ou des rapports ne sert à rien si, sur le terrain, la réalité est tout autre. Le trafic de drogue a des effets dévastateurs sur la société. Oui, il est en train de tuer notre jeunesse, mais il faut aussi regarder le volet sécuritaire. Aujourd’hui, dans certains endroits, il n’est plus possible de circuler librement une fois la nuit tombée. Or, le droit de circuler librement est un droit fondamental. Comment accepter qu’une partie du territoire devienne de fait inaccessible à cause du trafic et de la peur qu’il engendre ? Il faut continuer à montrer la réalité, à exposer comment la drogue gangrène notre société. Le Mauricien doit devenir un lanceur d’alerte. Certes, cela doit se faire avec discernement et responsabilité, mais il ne faut surtout pas briser le lien de communication entre le peuple et les instances concernées. Le silence et l’aveuglement ne feront qu’aggraver la situation.
On entend souvent dire que tout le monde sait où la drogue se vend, sauf la police. Les arrestations arrivent tardivement, parfois après que les dégâts sont déjà faits. Quelle est votre lecture de cette situation ?
J’entends souvent dire que la police ne peut accéder à certains endroits faute d’effectifs suffisants, d’équipements adaptés ou même de motivation. Personnellement, je ne blâme pas la police. Nos policiers accomplissent un travail exemplaire et, lors de certaines descentes, ils mettent clairement leur vie en danger. Nous avons d’ailleurs vu des cas où des policiers ont été agressés lors d’opérations sur le terrain. Cela démontre à quel point la situation est devenue complexe et dangereuse. Mais justement, c’est là que nous devons revoir notre manière d’agir. Je lance un appel clair au commissaire de police : il est temps de réfléchir à une nouvelle approche. Nous ne sommes pas en guerre contre un pays étranger. Nous faisons face à un fléau interne qui détruit notre société. Dans ce contexte, pourquoi ne pas utiliser les éléments de la Special Mobile Force (SMF) de manière plus visible et dissuasive ? Il faut créer ce que j’appelle un véritable « deterrent factor ». Lorsque les trafiquants et leurs réseaux commenceront à avoir peur, ils réfléchiront à deux fois avant d’agir. La peur de la loi et de l’autorité doit redevenir une réalité, sinon le terrain continuera à être abandonné aux criminels.
On évoque souvent un manque de volonté réelle dans le combat contre la drogue, avec parfois une forme de résignation. Cette attitude défaitiste ne met-elle pas la population en danger ? La lutte contre la drogue ne devrait-elle pas être une priorité nationale ?
Il est vrai qu’il existe parfois cette attitude consistant à se dire : à quoi bon, et à laisser les choses telles qu’elles sont. Mais cela n’arrange absolument rien. Au contraire, cette passivité nous rend complices d’un mal qui est en train de ravager notre société. Combien de fois avons-nous parlé des ravages causés par la drogue de synthèse ? Personnellement, j’ai même été approché par certaines personnes me demandant de me taire, par peur de représailles. Mais il ne faut jamais cacher la vérité. La population doit prendre part au combat. Cela ne peut pas être uniquement l’affaire de l’État ou des institutions. Il faut une structure claire, une ligne politique assumée. Il n’est plus question de caresser les trafiquants — ni même certains consommateurs — dans le sens du poil. Il faut une politique beaucoup plus sévère. Les trafiquants doivent avoir peur de l’autorité, et non l’inverse. Tant que ce rapport de force ne sera pas rétabli, nous continuerons à perdre du terrain face à ce fléau.
La drogue de synthèse a aussi un impact direct sur l’économie. Lorsqu’on évoque la disparition de la main-d’œuvre mauricienne, nos jeunes ne sont-ils pas aujourd’hui prisonniers de l’enfer de la drogue, alors qu’ils devraient être les piliers et les acteurs de notre développement économique ?
J’éprouve un profond regret lorsque je reçois des mandants et que je constate que certains jeunes n’arrivent pas à trouver un emploi, simplement parce que leur certificat de moralité est entaché. C’est une réalité que nous ne pouvons plus ignorer. Aujourd’hui, au lieu d’avoir un jeune diplômé dans chaque foyer, nous nous retrouvons, dans certaines zones, avec un enfant sous l’emprise infernale de la drogue dans une famille sur quatre. C’est là que l’on est en droit de se poser une question fondamentale : où avons-nous failli ? La drogue de synthèse est en train de détruire notre capital humain. Elle éloigne les jeunes du marché du travail, fragilise la productivité et affaiblit, à terme, toute l’économie nationale. La NADC, à elle seule, ne peut porter toute la responsabilité. Le problème est beaucoup plus large. Il relève aussi de la responsabilité familiale, du rôle des communautés, de l’encadrement social et de la vigilance collective. Si chacun ne fait pas sa part, aucune politique publique ne pourra, à elle seule, inverser la tendance.
Selon vous, quelle serait la solution de fond si l’on veut qu’un jour Maurice puisse réellement se libérer du fléau de la drogue ?
Il n’est plus question d’être « cotton-handed » lorsqu’on parle des trafiquants, ni même de certaines dérives liées à la consommation. Il est temps d’agir avec un rapport de force clair, à la hauteur des convictions que nous voulons défendre pour nos enfants et pour l’avenir du pays. Nous savons très bien que la population policière ne va pas augmenter du jour au lendemain. Justement pour cette raison, il faut des actions concrètes et immédiates. Il n’y a plus de place pour la complaisance. Être victime de la drogue n’est pas un choix, et cela doit être compris. En revanche, voler, agresser ou terroriser pour financer une dose quotidienne est un acte criminel, et cela doit être traité comme tel. Il faut être très clair sur cette distinction. La lutte contre la drogue ne peut réussir sans une collaboration franche de la population. L’État seul ne pourra pas gagner cette bataille. Mais si la population s’implique, si elle dénonce, si elle refuse la peur et le silence, alors nous pourrons commencer à reprendre le terrain perdu. C’est maintenant qu’il faut agir.