Interview

Dev Sunnasy sur le rapport de l’Audit: «Il faut remettre à plat le modèle de gouvernance»

Dev Sunnasy, président de la Mauritius Information & Technology Industry Association, estime qu’il faudrait doubler le personnel du bureau de l’Audit pour réduire le gaspillage des fonds publics et mettre au pas les fonctionnaires galeux.

Un énième rapport de l’Audit, cela vous inspire quoi ? 
Chaque année, c’est le même scénario. Des dizaines de milliards de roupies des fonds publics sont siphonnés pendant le quinquennat de chaque gouvernement et le grand public ne se plaint même pas. N’est-ce pas formidable ? Quel peuple admirable ! 

On investit quelque 30 milliards en une décennie pour réduire la pauvreté, mais celle-ci ne cesse de s’amplifier. Que faire ? 
Nous avons eu des gouvernements gaspilaz lor gaspilaz qui, dans leurs pratiques, nourrissaient la pauvreté, qui est leur bank votes. Nous ne devons pas nous étonner. Nous, citoyens, sommes les premiers responsables. Nous ne sommes pas conscients de la valeur de nos votes. If you change nothing, nothing will change. Je prends, comme exemple, la construction de seulement quelques logements sociaux. 

Le directeur de l’Audit se plaint que les fonctionnaires ne donnent pas tous les documents demandés. Est-ce que la loi le leur permet ? 
Il semblerait que la National Empowerment Foundation n’ait pas soumis ses documents trimestriels. Et alors, tel n’était pas le cas dans le passé pour d’autres institutions ? Quelles ont été les conséquences ? Y a-t-il eu des suspensions, des punitions ? Je ne crois pas. 
Je connais personnellement quelques hauts cadres qui savent jouer avec le temps et qui ne soumettent les documents appropriés. Ils maîtrisent les lacunes de la Public Officers Protection Act… 
Pour un statutory body, il y a des provisions légales pour prendre des actions disciplinaires contre quelqu’un  qui aurait fauté pour n’avoir pas suivi les procédures. Quelles sont les statistiques des punitions infligées au cours de ces dix dernières années ? 

On constate que des millions de roupies sont jetées à la poubelle. Quelle est la solution pour y remédier ? 
Je préconise qu’un rapport intérimaire de l’Audit soit rendu public chaque trimestre. Il faut donner plus de pouvoirs au bureau de l’Audit  et à la Public Service Commission. Des lois plus sévères devraient être appliquées contre certains fonctionnaires ne font pas leur travail correctement. Pourquoi ne pas établir un sénat avec des pouvoirs nécessaires pour faire un suivi des rapports du directeur de l’Audit (entre autres) et des rapports du Public Accounts Committee (PAC). Cela se passe ainsi dans les vraies démocraties. 
Une solution efficace serait de remettre à plat le modèle de gouvernance, une vraie transformation du gouvernement, transparente, un engagement participatif de la société civile. Le service public doit servir le public et lui rendre des comptes. Le citoyen oublie qu’il est l’employeur de nos élus et de nos fonctionnaires. 
Les différentes institutions publiques devraient être plus transparentes afin d’instaurer une confiance dans la société. La perception de conflits d’intérêt et de corruption est actuellement très élevée. 
Mais on a nourri une culture de frayeur, une culture de roder-bout chez certains et voilà le résultat. 
Regardons le projet Safe City, qui coûtera aux contribuables presqu’un milliard de roupies annuellement. Imaginez le rapport de l’Audit 2020 ! On pourrait nous dire que le contrat signé par la police, qui loue des services et des équipements de sécurité pour dix ans, ne fait pas mention de technology upgrade. Donc, en 2025 nous aurons des technologies dépassées, car les caméras sont obsolètes après 4-5 ans. Le rapport pourrait aussi dire que, si le contrat avait été signé pour cinq ans, l’état mauricien aurait économisé plus d’un demi-milliard de roupies par an après la cinquième année. Mais who cares ? Ce n’est que de l’argent public… 

Certains pensent qu’il faut augmenter le nombre d’employés de l’Audit pour qu’ils puissent traquer les fautifs. Est-ce la solution ou est-ce un frais supplémentaire pour l’état ? 
Personnellement, je pense qu’il faut inévitablement doubler les effectifs du bureau de l’Audit. De 200 personnes, le chiffre devrait passer à 400. Les employés pourront ainsi travailler en permanence et soumettre des rapports trimestriels pour des projets et dépenses en cours et non pas uniquement en post-mortem. Le budget annuel de Rs 160 millions passerait à Rs 320 millions, mais le pays économiserait des milliards. 

Y a-t-il une volonté politique pour ce changement ?
Il ne faut pas se leurrer. Les partis traditionnels savent comment « jouer ». C’était le cas avant, c’est le cas maintenant. Ils savent parler au peuple « admirable » que certains surnomment « moutons ». Nous récoltons ce que nous semons et devons arrêter de nous plaindre, car ce sont nous qui élisons ces gouvernements. 

Quel est le rôle du PAC ? 
Le PAC se rencontre en moyenne une fois par mois. Est-ce suffisant ? Le mandat du PAC est limité et ses membres sont exclusivement des parlementaires qui font des jeux politiques. Il serait souhaitable d’avoir des non-parlementaires tels que des ex-juges et des membres de la société civile qui n’ont pas d’agenda politique. 
Un extrait du rapport (mars 2018) du PAC : ‘‘Your Committee noted with deep concern that the contract amount of Rs 9 203 758.20 for foldable seats for the VIP lounge was well above the estimates. The cost of one unit amounted to Rs. 34,202.’’
Une enquête avait alors été recommandée. Depuis, pas de nouvelles. Je pense que le PAC devrait déposer directement devant la Commission anti corruption ou que cette instance devrait avoir un devoir de suivi obligatoire sur les rapports du PAC.  Pourquoi ne pas retransmettre en direct des séances du PAC  sur la chaîne Parliamentary TV en toute transparence, comme c’est le cas en Angleterre ?

Le PAC est censé éplucher le rapport, mais c’est un bouledogue sans dents, dit-on… 
Le PAC et l’Icac ne sont que des aboyeurs de services télécommandés. La question est très simple. Nous, citoyens, avons-nous confiance dans ce menu qu’on nous présente depuis des décennies ? Pour moi, non, car le résultat va de mal en pis. 
Regardons les Standing Orders 69 (2) de notre Parlement : il est clair que le PAC est un bouledogue sans dents, qui ne fait de mal à personne… d’où des gaspillages continus et croissants depuis des lustres. Pourquoi ne pas accorder plus de pouvoirs au PAC pour qu’il soit en mesure de convoquer les fonctionnaires égratignés dans son rapport ? 
Un sénat ou une deuxième chambre pourrait éventuellement résoudre ce problème. Mais comme leurs « pouvoirs » s’amenuiseraient, les partis traditionnels ne le feront pas. Il y a un vrai problème de delivery au niveau des services de l’État. 
Je prends, par exemple, la construction de seulement 23 logements sociaux signalée dans le dernier rapport. Le budget était là, mais pas le résultat. Les institutions, telles qu’elles sont organisées, collaborent très peu. Travailler en solo n’apporte pas d’innovations, peu d’efficience et beaucoup de perte de temps et d’argent. 

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