Dev Chamroo, Senior Consultant chez Chamroo Investment and Trade Consultants (CITC) Mauritius : «La crise des pensions résulte d’une mauvaise gestion des finances»
Par
Pradeep Daby
Par
Pradeep Daby
Même si le deuxième exercice budgétaire de l’ère Ramgoolam, tout comme le premier, n’est pas parvenu à créer un « feel good factor », il contient des mesures positives comme les projets liés aux infrastructures routières, les annonces concernant les conditions des femmes au travail et l’économie bleue. C’est l’avis de Dev Chamroo, Senior Consultant chez CITC Mauritius. Toutefois, « comme l’année dernière, les risques de non-mise en œuvre des propositions restent élevés ».
Quelle réflexion vous inspirent les réactions suivant le projet de réforme de la pension en tenant en ligne de compte la mobilisation de la classe syndicale ?
J’ai déjà, par le passé, exprimé mon point de vue sur la question de la pension de vieillesse et je souhaite réitérer mes préoccupations. La logique et les fondements qui ont présidé à l’introduction de la pension de vieillesse en 1950 sur une base non contributive, puis à sa modification en 1958 pour en faire une pension universelle, ne tiennent plus aujourd’hui. L’âge légal de la retraite a été relevé de 60 à 65 ans, notre démographie a changé et nos modes de vie ont évolué. Malheureusement, nous enregistrons encore un taux de pauvreté élevé de 7 % à Maurice. Cette situation est inacceptable et doit être gérée et corrigée efficacement. Toutefois, la question de la pension a été fortement politisée par différentes composantes de notre société. Il est temps que Maurice opère une métamorphose économique, sociale et politique. Je pense que nous devrions revoir l’ensemble des aides sociales, des allocations, des prestations, des avantages et des privilèges accordés à la population. Le gouvernement devrait accorder davantage aux personnes nécessiteuses et méritantes, plutôt que de distribuer des versements universels et généreux. Cet exercice exige de larges consultations ainsi qu’une vision à long terme.
Cette réforme permet-elle au gouvernement de réaliser des économies, d’engranger des recettes et de mieux répartir la pension, notamment aux plus vulnérables ?
Les économies réalisées en ne payant pas la pension seront certainement considérables. Toutefois, elles seront insuffisantes pour répondre aux exigences et aux besoins afin de faire de Maurice une société plus équitable. Le gouvernement devrait examiner d’autres ressources dont il dispose, les optimiser et, surtout, rationaliser ses dépenses. Les services publics devraient satisfaire au critère du « rapport qualité-prix ». La contribution de la population, à travers les diverses taxes versées au Trésor public, doit être reconnue et respectée. Il s’agit d’une revendication légitime de la population.
N’est-il pas ‘frustrant’ qu’en dépit du fait que cette réforme soit le thème central du Budget 2026-27, les autres mesures de ce document ne suscitent guère de réactions ?
Le thème du Budget 2026-2027 est « Future Ready Mauritius » et il contient de nombreuses propositions, certaines bonnes, d’autres insuffisamment réfléchies et d’autres mauvaises. À elles seules, ces propositions ne suffiront pas à faire de Maurice un pays prêt pour l’avenir, car l’état d’esprit demeure tourné vers le rétroviseur pour chercher la direction à prendre. Comme l’année dernière, les risques de non-mise en œuvre des propositions restent élevés.
Était-il ‘normal’ de présenter un document contenant des incohérences – en l’occurrence les résultats de l’étude sur cette réforme durant une session parlementaire aussi unique que la présentation du Budget de l’État ?
C’est très regrettable. Ce n’est pas la faute du Premier ministre s’il a lu une partie du rapport au Parlement. La responsabilité incombe à son personnel et à son équipe de conseillers, qui ont le mandat et la responsabilité de rédiger ses allocutions et discours. J’ai moi-même, par le passé, rédigé plusieurs discours pour le Premier ministre et son prédécesseur ; je comprends donc l’ampleur de cette responsabilité. Malheureusement l’équipe est toujours en place et n’a pas été réprimandée jusqu’à présent, alors que de telles négligences ne devraient pas être tolérées.
Fallait-il confier la composition de cette commission aux seuls actuaires, qui plus est ne sont pas des parlementaires, comme le dénonce le ministre Ashok Subron. Ne fallait-il pas qu’y siègent également des élus, à commencer par le même Ashok Subron, qui est le ministre le premier concerné par cette proposition de réforme ?
La crise liée à la pension ne s’est pas produite d’elle-même du jour au lendemain. Elle est le résultat d’un manque de clairvoyance, d’erreurs de calcul et d’une mauvaise gestion des finances par les gouvernements. Ses causes sont le vieillissement rapide de la population, la diminution de la population active et le poids croissant de la pension de retraite de base universelle. Elles sont bien documentées et connues des décideurs politiques, qui se sont soustraits à leurs responsabilités en ne prenant pas les mesures correctives nécessaires à temps.
La pension demeure avant tout une question actuarielle. Toutefois, la politique fait également partie de l’équation décisionnelle. Le principal acteur concerné, le ministre Subron, en étroite collaboration avec le ministère des Finances, devrait être celui qui pilote toutes les réformes liées à la pension. La littérature, les expériences et les études de cas en la matière sont abondantes. Il n’est pas nécessaire de réinventer la roue. Cependant, une telle question exige des consultations vastes et approfondies avec l’ensemble des parties prenantes.
De manière générale, quelles sont vos premières impressions sur ce deuxième budget du gouvernement Ramgoolam ? Est-il de nature à créer un ‘feel good factor’ au sein de la population ?
Le deuxième budget, tout comme le premier, n’est pas parvenu à créer le « feel-good factor », la question de la pension ayant été fortement politisée et ayant occupé le devant de la scène. L’annonce d’autres mesures a ainsi été oblitérée. Si l’on tient compte du fait que ces deux budgets ont été présentés dans le contexte des promesses préélectorales, le ressentiment de la population est compréhensible. Les citoyens veulent voir des actions concrètes visant à réaliser les promesses faites avant les élections, et non à s’en éloigner.
Estimez-vous que l’Economic Development Board (EDB) prend les initiatives nécessaires en vue d’attirer les investisseurs étrangers à Maurice ?
L’EDB fait de son mieux, compte tenu des écosystèmes interne et externe. Il est occupé à « faire les bonnes choses », sans nécessairement chercher à « bien faire les choses ». L’EDB a un mandat considérable : concrétiser les investissements à Maurice, créer un environnement des affaires et un climat d’investissement, identifier les secteurs prioritaires, cibler les bons investisseurs, faciliter l’investissement et mener un plaidoyer fondé sur des données probantes en matière de politiques publiques. L’EDB doit revoir, en profondeur, ses processus internes afin de devenir le guichet unique des affaires et de l’investissement à Maurice. Elle devrait tirer bon parti de son positionnement sous l’égide du Bureau du Premier ministre dans le but d’enlever les obstacles et les blocages interministériels.
Sur un autre plan social, le Price Stabilization Fund de Rs 2 milliards permettra-t-il d’atténuer l’impact de l’érosion du pouvoir d’achat ?
La consommation en pourcentage du PIB à Maurice est estimée à 80 % et 85 %, dont la consommation publique représente 15 % à 17 %. Le PIB est évalué à Rs 805 milliards en termes réels et à Rs 2,036 milliards en parité de pouvoir d’achat. La consommation privée est donc estimée à Rs 523 milliards en termes réels et à Rs 1,323 milliards en parité de pouvoir d’achat. Le Price Stabilization Fund de Rs 2 milliards sera largement insuffisant, compte tenu de la hausse des coûts et de la baisse de la valeur de notre monnaie locale. Néanmoins, il s’agit d’un geste appréciable.
Dans ce même budget, le gouvernement annonce de grands chantiers à coups de milliards, dont l’ambitieux projet d’une route reliant le nord au sud de l’île. A-t-il les moyens de ses ambitions, et comment compte-t-il financer ces grands projets ?
Maurice demeure une économie souffrant d’un déficit en infrastructures, comparativement à ses pairs en Europe, en Asie, au Moyen-Orient et même en Afrique. Des infrastructures fiables et adéquates constituent le fondement de notre vie quotidienne et l’épine dorsale de toute économie. Leur importance ne saurait être surestimée. Elles englobent de bonnes routes, des systèmes de transport, l’électricité, l’eau, les ports et les aéroports, ainsi que les installations de connectivité à Internet. Le gouvernement doit améliorer et élargir en permanence notre base infrastructurelle. Il n’existe pas d’alternative.
Toutefois, la hiérarchisation des priorités est essentielle afin de déterminer ce qui est absolument nécessaire, ce qui est stratégique, ce qui est souhaitable et ce qui est réalisable. Les gouvernements ont, par le passé, promis l’eau potable 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, une alimentation électrique ininterrompue, un pays intelligent (« SMART Mauritius ») avec une connectivité Internet à l’échelle nationale, ainsi qu’un port de niveau régional, pour ne citer que quelques exemples.
Le projet d’autoroute reliant le sud au nord figure à l’agenda du gouvernement depuis de nombreuses années déjà et constituera un bon intégrateur économique pour le sud et l’est de Maurice. Si le gouvernement a obtenu le financement nécessaire, alors allons-y. Toutefois, soyons conscients des défis plus urgents en matière d’eau, d’électricité, de connectivité à Internet et d’infrastructures portuaires. Ceux-ci ne peuvent être négligés ou relégués au second plan.
La partie concernant les maternity et menstrual leaves est très mal accueillie par les opérateurs dans les PME, certaines allant jusqu’à dire que l’embauche de femmes/jeunes filles risque de chuter à l’avenir. Est-ce que ce risque est réel ?
Le débat sur le congé menstruel n’est pas nouveau, et plusieurs pays développés et en voie de développement ont mis en place des politiques de ressources humaines sensibles au genre, accordant aux femmes un à quatre jours de congé par mois, en plus des dispositions normales relatives au congé maladie. D’autres ont étendu des mesures similaires aux filles scolarisées ayant leurs règles. À Maurice, nous comptons davantage de femmes (638 015) que d’hommes (623 181), dont environ la moitié sont en âge d’avoir leurs règles (10 à 50 ans). Les femmes ont travaillé très dur pour faire leurs preuves dans l’environnement professionnel dominé par les hommes, et je crois que cette question mérite davantage d’attention que de simples jours de congé. Le nouvel écosystème du travail exige de meilleures installations, sur les lieux de travail pour les femmes, notamment de l’eau propre et chaude, du savon, des casiers privés, des dispositifs hygiéniques d’élimination des déchets, des points de distribution de serviettes hygiéniques, des salles de repos, des vestiaires et, plus important encore, des dispositions permettant le télétravail pendant les périodes menstruelles. Le débat devrait dépasser les tabous et la discrimination de genre au travail pour se concentrer sur la dignité humaine.
Le gouvernement, encore une fois, a comptabilisé l’improbable fonds provenant du bail de Diego Garcia dans son prochain budget, est-ce bien réaliste à votre avis ?
Diego Garcia fait partie intégrante de la République de Maurice et constitue un actif stratégique générateur de revenus, prêt à être valorisé. Le Royaume-Uni devrait payer pour utiliser notre propriété. Le plus tôt est le mieux. Nous entendons maintenant parler de l’intérêt du président Trump pour acheter l’île. Il faut dire aux Américains de ne pas toucher à Diego Garcia. L’île n’est pas à vendre.
Les revenus provenant du bail de l’île devraient être consacrés à l’amélioration des conditions de vie du peuple de Diego Garcia et au développement de la République de Maurice, selon une approche mobilisant l’ensemble de la nation.
Les annonces concernant la création d’un pilier économique lié à la Blue Economy figurent-elles en bonne place dans ce Budget ?
Le Budget accorde effectivement une place prioritaire à l’économie bleue comme moteur de la transformation économique de l’île. Le ministre Boolell s’emploie à justifier ses engagements envers ce secteur, allant même jusqu’à surestimer son potentiel de contribution, qui pourrait atteindre jusqu’à 20 % du PIB. Le développement du secteur ne se construira pas sur des effets d’annonces ou des coups publicitaires. Le potentiel de l’économie bleue est établi depuis trente ans. Nous avons besoin d’actions concrètes visant à créer un cadre et un écosystème législatif, institutionnel et administratif favorable aux investisseurs locaux et étrangers. L’océan étant du domaine public, il faut veiller à ce que l’allocation des ressources se fasse dans la transparence. Je crois au potentiel de ce secteur et j’ai aidé le Cap-Vert à élaborer sa stratégie d’économie bleue. Nous sommes engagés dans une course contre la montre, car ces opportunités ne nous attendront pas. La prescription existe déjà et demande une mise en œuvre rigoureuse et un suivi approprié.
Le Budget consacre-t-il une dotation adéquate à la filière manufacturière qui est très mal en point ?
Depuis plus de deux décennies, le secteur manufacturier est en déclin à Maurice. Sa contribution au PIB, à la création d’emplois, aux exportations, au transfert de technologie et au développement de liens d’affaires avec l’économie locale, entre autres, suit une tendance à la baisse. Nos entrepreneurs ayant compris les avantages de l’externalisation recherchent activement des opportunités d’affaires en Afrique et en Asie, plutôt que d’investir à Maurice. Inverser cette tendance exige l’identification de nouvelles industries mieux adaptées à Maurice. Il faut encourager les conglomérats locaux à réinvestir dans l’économie locale. Il faut renforcer la capacité des PME à penser à l’échelle régionale et mondiale et attirer des investisseurs étrangers. Ce ne sont pas seulement les incitations qui comptent, mais aussi l’attitude et l’engagement envers le secteur. Nous avons nos propres défis : pénurie de main-d’œuvre, coûts de production élevés, avancées technologiques et forte dépendance au double fret. Toutefois, nous bénéficions d’un accès favorable aux marchés européen, africain et asiatique, qui constitue un avantage certain. Nous devrions nous concentrer sur des industries à forte valeur ajoutée, fondées sur la technologie et orientées vers l’exportation. Par exemple, les dispositifs médicaux, biomédicaux, la transformation alimentaire, l’économie circulaire, les énergies renouvelables, l’électronique, l’ingénierie légère, les produits pharmaceutiques et la transformation des produits de la mer, etc. Nous devons tirer parti des chaînes de valeur régionales et mondiales dans l’élaboration de notre politique d’industrialisation.
Le Budget n’annonce pas de grosses initiatives destinées à réduire nos importations alimentaires, dont la création de filières de transformation. Comment expliquez-vous ce choix ?
Maurice importe plus de 75 % de ses besoins alimentaires. Nous sommes très vulnérables aux chocs externes, aux prix des matières premières et aux perturbations des chaînes d’approvisionnement. Renforcer notre sécurité alimentaire est donc essentiel. Une option consiste à stimuler la production locale en recourant à des pratiques d’agriculture plus intelligente et en optimisant les terres abandonnées et en friche. Cependant, nous avons nos propres problèmes structurels liés à l’accès à la terre, l’accès au financement, les pénuries de main-d’œuvre et le manque d’industries de soutien. L’initiative « Made in Moris » demeure une solution viable. Toutefois, Maurice doit également envisager de produire dans la région. Il est temps de revisiter l’ancienne boîte à outils de la diplomatie économique afin d’explorer sérieusement les opportunités dans les pays voisins riches en terres et en ressources : Madagascar, le Mozambique, le Kenya et la Tanzanie, pour n’en citer que quelques-uns.