Mise à jour January 7, 2026, 2:33 pm

Deux femmes tuées depuis le début d’année - Me Mokshda Pertaub : «Sans protection réelle, les féminicides continueront»

Par Kinsley David
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Mokshda Pertaub

Encore une femme tuée. Shivani Saminaden avait 30 ans. Sa mort, survenue à l’issue d’une violente dispute au sein de son couple, porte à deux le nombre de féminicides recensés à Maurice dès la première semaine de l’année. Un drame de plus qui interroge, une fois encore, la capacité de l’État et de la société à protéger les femmes menacées. Avocate, experte en genre auprès des Nations unies et présidente de MPower, Mokshda Pertaub analyse cette réalité à la lumière du droit et des obligations institutionnelles.

Deux féminicides ont été recensés dès la première semaine de 2026. Que révèle cette réalité sur la situation des femmes à Maurice aujourd’hui ?
Cela révèle une vérité extrêmement dérangeante : malgré les discours officiels, les campagnes de sensibilisation et certaines avancées jurisprudentielles, les femmes à risque ne sont toujours pas protégées de manière effective. Ces décès précoces dans l’année montrent que le problème n’est pas ponctuel, mais structurel. Les féminicides ne sont pas des accidents isolés ; ils sont le symptôme d’un système qui échoue à intervenir à temps, malgré des signaux d’alerte souvent très clairs.

À chaque drame, l’indignation est forte, puis retombe. Pourquoi cette colère collective ne se traduit-elle pas en actions durables ?
Parce que l’indignation, seule, n’est pas une politique publique. Elle est émotionnelle, réactive et éphémère. Ce qui manque, c’est une volonté politique constante de transformer cette colère en réformes structurelles. Tant que les réponses resteront ponctuelles, sans mécanismes de suivi, d’évaluation et de responsabilisation, nous continuerons à assister au même cycle tragique : choc, colère, oubli… jusqu’au prochain féminicide.

En tant que juriste, diriez-vous que le cadre légal existant protège réellement les femmes ?
Le cadre légal offre une protection théorique, mais la protection réelle fait défaut. Les lois ne sauvent des vies que lorsqu’elles sont appliquées de manière rigoureuse, coordonnée et rapide. Or, trop souvent, les femmes font tout ce que le système attend d’elles, elles portent plainte, signalent les violences, demandent de l’aide, mais la réponse institutionnelle est fragmentée, lente ou insuffisante. Le droit ne peut se contenter d’exister ; il doit agir.

Pourquoi le jugement de la Cour suprême du 10 décembre 2025 est-il considéré comme un tournant ?
Le jugement dans l’affaire State v. Nubbeebuccus Mamode Umaiir (2025 SCJ 575), rendu par le juge Mehdi Manrakhan, marque un tournant majeur car il reconnaît explicitement le terme « féminicide », même si cette infraction n’est pas encore codifiée dans le Code pénal. Nommer le crime est crucial : c’est reconnaître que certaines violences ne sont pas de simples conflits domestiques, mais des actes fondés sur la misogynie et le contrôle coercitif.

La Cour a souligné que la victime avait multiplié les plaintes et tenté de se protéger, sans succès, révélant un échec institutionnel. Elle a aussi précisé que la gravité des faits, violence prolongée, préméditation, motif genré, justifie pleinement la réclusion à perpétuité, envoyant un message clair sur la proportionnalité des sanctions.

Ce jugement montre que nommer le féminicide, codifier le crime et rendre visibles ses sanctions sont essentiels pour prévenir de futurs décès et rappeler que la vie et l’autonomie des femmes sont non négociables.

La Cour a aussi reconnu un échec institutionnel. Que signifie cette reconnaissance ?
Elle signifie que l’État a failli à son obligation de protection. La victime avait multiplié les démarches, alerté la police et tenté de se mettre à l’abri. La Cour a reconnu que le crime était l’aboutissement d’un continuum de violences ignorées. Cette reconnaissance est essentielle, car elle ouvre la voie à une réflexion sérieuse sur la responsabilité des institutions et sur la nécessité de mécanismes d’alerte précoce réellement fonctionnels.

Pourquoi est-il important de reconnaître le féminicide comme une infraction distincte ?
Parce que nommer, c’est reconnaître. Codifier le féminicide permettrait d’identifier clairement les crimes motivés par le genre, d’améliorer la collecte de données, d’adapter les politiques de prévention et d’envoyer un message fort : la violence fondée sur le genre n’est ni tolérable ni banalisable. Ce n’est pas une revendication symbolique, mais un outil essentiel de justice et de prévention.

Les réactions misogynes et culpabilisantes envers les victimes sont fréquentes. Pourquoi sont-elles si dangereuses ?
Parce qu’elles déplacent la responsabilité du crime vers la victime et banalisent la violence masculine. Ces discours créent un climat social où la violence est excusée, relativisée, voire justifiée. Ils nourrissent l’impunité et dissuadent les femmes de chercher de l’aide. Ce ne sont pas de simples opinions : ce sont des discours qui participent activement à la violence.

Vous affirmez qu’il ne s’agit pas d’ignorance, mais de misogynie. Comment le droit peut-il agir sur ces mentalités ?
Le droit est un puissant levier de transformation sociale. En nommant clairement la misogynie, en reconnaissant les violences basées sur le genre et en sanctionnant sévèrement ces crimes, la loi redéfinit les normes sociales. Elle envoie un message clair sur ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Le droit ne change pas les mentalités du jour au lendemain, mais il trace les limites du tolérable.

En attendant la réforme du Domestic Abuse Bill, que peut-on faire immédiatement ?
Beaucoup de choses. Il est possible de renforcer dès maintenant l’évaluation des risques, surtout en cas de plaintes répétées, d’améliorer la coordination entre la police, les services sociaux et les refuges, et de former systématiquement les agents de première ligne à une approche sensible au trauma et au genre. L’inaction n’est pas une option neutre : elle coûte des vies.

Quel message adressez-vous aujourd’hui aux décideurs politiques et aux institutions ?
Le message est simple et grave : chaque retard tue. Les féminicides ne sont pas inévitables. Ils sont le résultat de choix politiques, institutionnels et sociaux. Passer de l’indignation à l’action n’est plus une option morale, c’est une obligation juridique et humaine. La justice ne peut être seulement punitive ; elle doit être préventive. Les vies des femmes en dépendent.


 

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