Des napolitains de Maurice à Londres : Nitasha Seerputtee fait voyager les saveurs de son enfance
Par
Azeem Khodabux
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Azeem Khodabux
Il suffit d'une bouchée. Une seule, et les voilà replongés dans leur enfance mauricienne — le chemin de l'école, la tabagie du quartier, les odeurs du dimanche. Installée au Royaume-Uni depuis plus de vingt ans, Nitasha Seerputtee fait revivre Maurice à chaque fournée. Ses napolitains, puits d'amour, tartes banane et gâteaux Francis (carrés rouges) ne sont pas de simples pâtisseries — ce sont des passerelles entre deux pays, deux générations et des milliers de souvenirs.
Quitter son île. Traverser des milliers de kilomètres pour bâtir une vie meilleure. Dans les valises, on range l'essentiel — et parfois, sans le savoir, on emporte aussi le reste : les souvenirs, les traditions et les saveurs de toute une enfance. C'est cette histoire que vit Nitasha Seerputtee depuis plus de vingt ans.
Arrivée au Royaume-Uni en 2005 pour rejoindre son époux Navin, venu une année plus tôt comme étudiant, elle a construit sa vie à Londres sans jamais couper le fil qui la relie à Maurice. Aujourd'hui, avec son mari — devenu chauffeur de bus professionnel — et leurs deux filles nées en Angleterre, elle s'est donné une mission bien particulière : faire revivre les saveurs de l'enfance mauricienne à travers ses pâtisseries artisanales. Napolitains, puits d'amour, gâteaux Francis (carrés rouges) et tartes banane sortent régulièrement de sa cuisine londonienne et trouvent leur chemin jusqu'aux foyers mauriciens dispersés à travers le Royaume-Uni.
Derrière chaque gâteau se cache une histoire, un souvenir, une émotion. « Quand j'étais enfant, sur le chemin de l'école, j'avais l'habitude d'acheter des carrés rouges, des napolitains et des puits d'amour. » Ces saveurs ont traversé les années sans jamais quitter sa mémoire. Aujourd'hui encore, lorsqu'elle prépare ses pâtisseries, elle replonge dans ces moments simples qui ont marqué son enfance.
Certaines images restent gravées à jamais dans le cœur. Pour Nitasha, l'un de ses plus beaux souvenirs remonte aux jours passés auprès de son grand-père. « Quand j'étais petite, j'avais l'habitude de me cacher dans la tabagie de mon grand-père et de manger la crème des carrés rouges et des puits d'amour pendant qu'il travaillait. » En racontant cette anecdote, son visage s'illumine.
Ces instants d'insouciance continuent d'accompagner chacun de ses gestes lorsqu'elle confectionne ses pâtisseries. Plus qu'un simple savoir-faire, c'est un héritage affectif qu'elle transmet à travers chaque recette. La nostalgie n'est jamais loin — elle est présente dans les odeurs qui sortent du four, dans la préparation minutieuse de la crème, dans la décoration des gâteaux qui rappellent ceux des pâtisseries mauriciennes d'autrefois.
Si son activité apporte aujourd'hui beaucoup de bonheur à ses clients, le chemin n'a pas toujours été facile. Entre son emploi, les responsabilités familiales et l'éducation de ses deux filles, trouver du temps pour développer sa passion représentait un véritable défi. « Au début, ce n'était pas facile de partir travailler, de faire les gâteaux et d'assumer toutes les obligations familiales. » Pourtant, elle n'a jamais abandonné. Animée par son amour pour la pâtisserie mauricienne et par l'envie de faire plaisir à sa communauté, elle a continué à avancer.
Le souvenir de sa première vente demeure particulièrement fort. « J'étais vraiment fière de moi-même et de pouvoir offrir aux Mauriciens en Angleterre des gâteaux mauriciens. » Cette fierté ne l'a jamais quittée. Au fil des années, Nitasha a compris que ses pâtisseries représentaient bien plus que de simples douceurs. Elles réveillent des souvenirs parfois enfouis depuis plusieurs décennies.
« J'ai plusieurs clients, surtout des personnes âgées qui vivent en Angleterre depuis très longtemps. Dès la première bouchée, ils retrouvent les saveurs de leur enfance. » Ces moments sont souvent chargés d'émotion. Certains évoquent leur famille restée à Maurice. D'autres se souviennent de leur quartier ou de leurs années d'école. « Cela leur fait énormément plaisir et ils sont très contents de retrouver ces saveurs. » Pour Nitasha, rien n'est plus précieux que de voir un sourire apparaître sur le visage d'un client transporté, le temps d'un instant, vers son passé.
Le succès de ses créations dépasse aujourd'hui largement les frontières de Londres. Les commandes affluent de plusieurs régions du Royaume-Uni, et certains clients n'hésitent pas à parcourir plusieurs heures de route pour retrouver ces saveurs familières. D'autres acceptent de payer des frais supplémentaires pour recevoir leurs commandes par courrier. « J'ai déjà envoyé mes pâtisseries à Manchester, Brighton, Clacton-on-Sea, dans plusieurs régions du nord de l'Angleterre, mais aussi en France et en Italie. » Derrière chaque colis expédié, une histoire de nostalgie et d'attachement à Maurice.
Pourquoi les Mauriciens restent-ils aussi attachés à leurs gâteaux traditionnels lorsqu'ils vivent à l'étranger ? Pour Nitasha, la réponse est simple. « Ils se souviennent de leur enfance, de leur famille, de leur pays et de ses saveurs. » Même après plusieurs décennies passées loin de l'île, certains goûts restent profondément ancrés dans la mémoire. Les napolitains, les puits d'amour, les carrés rouges ou les tartes banane ne sont pas seulement des pâtisseries — ils représentent des moments de vie, des souvenirs de famille, une part entière de l'identité mauricienne. « Beaucoup de Mauriciens rapportent ces gâteaux dans leurs valises lorsqu'ils reviennent de vacances à Maurice. Aujourd'hui, ils peuvent les retrouver directement en Angleterre. »
Loin de disparaître, cette passion pour les pâtisseries mauriciennes continue de séduire les plus jeunes. Beaucoup d'enfants et de jeunes nés en Angleterre ont découvert ces saveurs lors de vacances à Maurice et les réclament désormais à Londres. Pour Nitasha, cette transmission est essentielle : les traditions culinaires deviennent un pont vivant entre les racines et le présent. « Cela se transmet naturellement des parents aux enfants. » Ses propres filles ont grandi entourées de ces saveurs qui font partie intégrante de leur héritage culturel.
Pour Nitasha, la pâtisserie joue également un rôle profond dans la préservation de l'identité mauricienne à l'étranger. « Définitivement, c'est une façon de préserver notre identité. Même si vous êtes loin de Maurice, les gâteaux restent près de vous. » Une phrase qui résume à elle seule tout son engagement.
Malgré plus de deux décennies passées au Royaume-Uni, son attachement à son île demeure intact. « J'ai toujours voulu revenir vivre à Maurice. Même si je suis à l'étranger, notre paradis reste toujours avec moi. » Elle reconnaît les nombreux changements qu'a connus le pays — le développement, les constructions, la diversification de l'économie — mais son message, lui, ne change pas. « J'aimerais que les Mauriciens restent unis, qu'ils prennent soin les uns des autres et qu'ils protègent notre belle petite île. » Un vœu sincère porté par une femme qui, depuis Londres, continue chaque jour à faire rayonner un petit morceau de Maurice — une pâtisserie à la fois.