Soixante nouvelles substances psychoactives identifiées à Maurice depuis 2013. Derrière ce chiffre, la chimiste Sabina Jhaumeer-Laulloo décrit sans détour un marché opaque, des molécules mal connues et une course permanente entre laboratoires et trafiquants.
Imaginez une drogue vendue sous un nom, mais qui contient en réalité deux ou trois autres substances dont le consommateur ignore tout. Ou un produit commercialisé sous la même appellation d’un mois à l’autre, mais dont la composition a changé entre les deux lots. Ce n’est pas une hypothèse. C’est ce que révèlent régulièrement les analyses de laboratoire sur les nouvelles drogues de synthèse qui circulent à Maurice. Soixante nouvelles substances psychoactives ont été identifiées sur l’île depuis 2013. Un chiffre qui peut sembler abstrait, jusqu’à ce que l’on comprenne ce qu’il recouvre.
Une nouvelle substance psychoactive – les spécialistes parlent de NSP – n’est pas une drogue traditionnelle. C’est une molécule fabriquée en laboratoire, conçue pour produire des effets similaires aux drogues connues tout en échappant aux interdictions légales. « Beaucoup de ces molécules sont synthétisées pour reproduire les effets de drogues déjà connues », explique la professeure Sabina Jhaumeer-Laulloo, chimiste à l’Université de Maurice. Mais leurs effets réels et leurs risques sont « souvent moins bien documentés ». Ce qui constitue en soi le premier danger : on sait ce que fait l’héroïne sur l’organisme, on en connaît les doses létales, les interactions, les traitements. Pour une NSP récente, cette connaissance n’existe souvent pas encore.
Pour identifier une substance inconnue, les laboratoires s’appuient sur deux techniques principales : la chromatographie et la spectrométrie de masse. Ensemble, elles permettent de produire ce que Sabina Jhaumeer-Laulloo appelle « une signature chimique du produit », une sorte de carte d’identité moléculaire qui permet de dire ce que contient exactement un échantillon.
Le jeu du chat et de la souris
Lorsque la substance est totalement inconnue, des analyses encore plus poussées s’imposent : la résonance magnétique nucléaire, ou la spectrométrie de masse à haute résolution couplée à la spectrométrie de masse, qui permettent de reconstruire la structure précise de la molécule, atome par atome. C’est un travail long, technique et que les trafiquants rendent délibérément plus difficile.
Il suffit de modifier légèrement la structure chimique d’une molécule déjà connue pour en créer une nouvelle. Pas une simple variante : « une nouvelle molécule possédant des propriétés différentes », précise la chercheuse. Différentes et donc imprévisibles. Les méthodes de détection, développées à partir de substances déjà répertoriées, ne la reconnaissent pas. Et la loi ne l’interdit pas encore. « Ces nouvelles variantes peuvent apparaître avant que la législation ne soit adaptée pour les prendre en compte. » Une modification infime de la formule, et le produit redevient légal jusqu’à la prochaine mise à jour des textes.
Deux familles de NSP concentrent l’essentiel des inquiétudes scientifiques. Les cathinones synthétiques sont apparentées à la cathinone, une substance naturellement présente dans le khat, une plante stimulante consommée en Afrique de l’Est et dans la péninsule arabique. Le synthétique en amplifie les caractéristiques : stimulation intense du système nerveux, parfois accompagnée de troubles psychiatriques sévères. Les opioïdes synthétiques, eux, agissent sur les mêmes récepteurs cérébraux que la morphine ou l’héroïne. Certains sont « extrêmement puissants », souligne Sabina Jhaumeer-Laulloo, avec un risque élevé de surdose, et de nouvelles variantes qui apparaissent en permanence. C’est cette combinaison – puissance, toxicité potentielle, renouvellement constant – qui préoccupe le plus la communauté scientifique.
Ce qui aggrave encore le tableau, c’est l’écart entre ce que le consommateur croit acheter et ce qu’il prend réellement. Les analyses révèlent régulièrement que les produits contiennent plusieurs substances mélangées « parfois à l’insu du consommateur », dit la chercheuse. Plus troublant encore : un même produit vendu sous le même nom peut avoir une composition entièrement différente d’un lot à l’autre. Celui qui pense reprendre « la même chose » que la dernière fois ne prend pas la même chose. « Cela constitue l’un des principaux facteurs de risque », insiste Sabina Jhaumeer-Laulloo, qui précise que ce type d’analyse est avant tout du ressort du Forensic Science Laboratory (FSL), mieux placé qu’elle pour en détailler l’ampleur.
À cela s’ajoute la question de la dose. Avec certaines NSP, une différence infime de quantité peut produire des effets radicalement différents et transformer une prise ordinaire en intoxication grave.
Le FSL dispose aujourd’hui des équipements pour identifier un grand nombre de ces substances. Mais Sabina Jhaumeer-Laulloo est prudente sur les conclusions à en tirer. La détection ne dépend pas que des machines : elle exige une formation continue des personnels, un accès permanent à des bases de données internationales spécialisées et des échanges réguliers avec les réseaux scientifiques mondiaux. « Le défi est permanent, car le marché évolue rapidement. »
Les 60 substances identifiées depuis 2013 ne signifient pas que le phénomène a explosé — elles témoignent aussi de l’amélioration des outils de détection. Maurice n’est pas en retard. Mais comme partout ailleurs dans le monde, personne n’est vraiment en avance.





