Démission du leader Paul Bérenger : le MMM entre survie possible et crise de crédibilité
Par
Jean-Marie St Cyr
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Jean-Marie St Cyr
La démission de Paul Bérenger en tant que leader du MMM ouvre une période d’incertitude pour le parti. Cinq observateurs livrent leurs analyses, entre prudent optimisme et mise en garde sévère.
«Nul n’est indispensable. » C’est par cette formule que Jean-Claude de l’Estrac résume sa lecture du séisme provoqué par le départ de Paul Bérenger. Pour l’ancien ministre et observateur politique, le MMM peut survivre à la perte de son leader historique. Il cite en exemple le Parti travailliste, qui a survécu à la disparition de sir Seewoosagur Ramgoolam, le MSM après sir Anerood Jugnauth, ainsi que le PMSD qui, « bien que très affaibli, n’a pas disparu après le départ de sir Gaëtan Duval ». « Naturellement, le MMM continuera d’exister, affaibli sans doute psychologiquement, mais très probablement résistant politiquement », souligne-t-il.
Jean-Claude de l’Estrac voit dans le temps un allié potentiel pour le parti : « Le MMM est au pouvoir. Les prochaines échéances électorales sont dans trois ans. C’est aux ministres du MMM de faire la preuve, pendant le temps qu’il leur reste, de leur utilité au bénéfice de la nation. » Il cadre également le départ de Bérenger comme un désaccord stratégique : « Paul Bérenger, mécontent du fonctionnement du gouvernement, veut passer dans l’opposition. C’est la quatrième fois qu’il le fait. » À l’inverse, selon lui, une très large majorité du parti estime cette démarche stérile après des années de lutte pour accéder au pouvoir. Son message aux ministres restants est sans ambiguïté : « Ce n’est pas en fuyant la difficulté que l’on aide le pays, ni que l’on aide les mandants. »
Dave Kissoondoyal se montre plus nuancé. Pour lui, ce départ « marque la fin d’un cycle ». « Pendant des décennies, il n’a pas seulement dirigé ce parti — il en a été l’architecte, le repère et l’incarnation même du militantisme mauricien », dit-il. Sur le plan formel, il concède que le MMM peut survivre : « Une structure politique ne disparaît pas avec son leader. Mais sur le plan politique et moral, la question est beaucoup plus complexe. Le MMM a été construit autour d’une figure centrale. En son absence, ce n’est pas seulement un leader qu’il faut remplacer, c’est une légitimité qu’il faut reconstruire. »
Il pointe une perception défavorable qui fragilise d’emblée toute tentative de rebond. « Ceux qui sont appelés à prendre le relais sont déjà l’objet de critiques, souvent perçus comme des acteurs d’un système interne contesté et parfois qualifiés d’opportunistes. Qu’on le veuille ou pas, cette perception affaiblit d’emblée toute tentative de repositionnement du parti », est-il d’avis. Dave Kissoondoyal juge dès lors prématuré de parler de renaissance, estimant que le MMM se trouve « à un carrefour critique » : « Il peut soit engager une véritable refondation, courageuse et transparente, soit s’enfermer dans une transition de façade, qui risquerait d’accélérer son affaiblissement. » Il conclut sur un avertissement : « Un parti peut survivre au départ de son leader historique, mais jamais à une crise de crédibilité non résolue. »
L’historien Jocelyn Chan Low apporte un éclairage différent. Il souligne la spécificité de la situation actuelle : contrairement aux cas souvent cités en parallèle, le MMM a pris une orientation différente de celle de son propre leader. « Il a tracé une ligne, les autres ne l’ont pas suivie », explique-t-il, évoquant un parti en décalage avec lui-même.
Pour lui, l’avenir du MMM se jouera dans les urnes. « Tout va dépendre de l’électorat. Est-ce qu’on voit le MMM grandir sans Bérenger ? La question est simple : sans lui, quel est son poids au sein du gouvernement ? » Il s’interroge sur l’influence réelle des membres restés au pouvoir, dans un contexte qu’il juge appelé à devenir plus impopulaire. Faute de poids politique suffisant, il n’exclut pas que ces membres se fondent dans la majorité, voire intègrent le Parti travailliste. « On verra qui sera le prochain Deputy Prime Minister », lance-t-il. Il met également en garde contre les logiques clientélistes internes et le risque d’instrumentalisation face aux alliés. Sur la question du renouvellement du leadership, il est sans illusion : « Peu importe la personne choisie, elle sera comparée à Paul Bérenger », évoquant la possibilité d’une direction collégiale.
Le Dr Avinaash Munohur insiste sur l’ampleur du défi. « Il est très difficile pour une majorité de Mauriciens d’imaginer le MMM sans Paul Bérenger », dit-il, estimant qu’il revient aux membres restés au gouvernement de créer les conditions de cette transition. Il appelle au strict respect de la constitution du parti, notamment à travers des élections internes. « Ceci n’est pas une option, mais une obligation existentielle », selon lui. Le Dr Munohur identifie le leadership comme le défi central : « Il ne s’agit pas simplement de trouver un remplaçant — il s’agit de construire une équipe capable d’assurer une transition vers une ère post-Bérenger. » Sans ce travail de fond, avertit-il, « le MMM risque de faire face à une désintégration totale aux prochaines élections. »
Jean-Luc Mootoosamy, lui, retient avant tout la portée symbolique de l’événement. « C’est une porte mauve qui claque très fort », résume-t-il. Il explique le geste de Paul Bérenger par l’absence de tout recours interne. L’impact émotionnel est, selon lui, considérable : « Tous les membres du MMM doivent ressentir de la tristesse, et cela dépasse le cadre de ce parti, car pour beaucoup de Mauriciens, quand on dit MMM, nous voyons le visage et entendons la voix de Paul Bérenger. » Il voit néanmoins dans cette démission une clarification salutaire et appelle à l’apaisement : « Souhaitons que les choses s’apaisent maintenant que les décisions sont prises, que les camps qui se sont formés assument leurs choix et respectent ceux des autres. »
La démission de Paul Bérenger du MMM a été commentée lors de l’émission « Au Cœur de l’Info » le lundi 13 avril. Pour Nita Deerpalsing, le séisme est total. Reconnaissant le poids historique de Paul Bérenger – « l’homme qui a marqué la politique mauricienne de 1969 à 1982 » – elle juge sans détour ce qu’il reste du parti : « Ceux qui restent sont des poids plume. Ils sont devenus les subalternes de Navin Ramgoolam. » Elle réclame une réaction immédiate des députés travaillistes : « Ils doivent demander au Premier ministre de revoir l’accord électoral avec le MMM de toute urgence. »
Le député travailliste Roshan Jhummun se montre plus mesuré. « Depuis que je suis la politique locale, le MMM c’était Paul Bérenger et Paul Bérenger c’était le MMM », reconnaît-il, ajoutant que cette implosion était néanmoins prévisible au vu des turbulences internes du parti.
Sur les relations MMM-PTr au sein du gouvernement, il se veut rassurant : « Pour l’heure, tout est OK », affirmant s’appuyer sur la réunion parlementaire du jour.
Commentant la démission de Paul Bérenger du MMM, Patrick Belcourt, leader d’En Avant Moris, estime que « ce n’est pas une page, ni un chapitre, mais un livre qui se ferme dans l’histoire de la politique à Maurice ». En sa capacité de leader, il dit mesurer le poids d’une telle décision : « Après 50 ans au sein de son parti, cette décision a sans doute été très difficile à prendre pour lui. » Qu’on l’aime ou non, l’ex-leader des Mauves est « une institution en lui-même. (…) Nous assistons, en tant que Mauriciens, à un livre qui se referme au niveau politique ».