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Décryptage : les grands paris du Budget sous la loupe des observateurs économiques

Par Christina Vilbrin
Publié le: 20 June 2026 à 13:30
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  • Gérald Lincoln, économiste : « C’est un Budget prudent, mais assez consistant »
  • Georges Chung, économiste : « L’intelligence artificielle est l’un des grands mérites de ce Budget »
  • Tahir Wahab, observateur économique : « Au-delà des intentions, l’action et la mise en œuvre des mesures restent cruciales »

Trois observateurs économiques décryptent les principales mesures du Budget 2026-2027, tout en évaluant les forces et les faiblesses. Pour eux, le véritable défi résidera dans l’exécution. 

Comment qualifieriez-vous ce Budget ?

Gérald Lincoln : « C’est un Budget assez prudent, dans le sens où il n’y a pas de réforme significative, notamment avec une TVA qui reste inchangée. Il est également prudent dans sa volonté de lancer de nouveaux secteurs. Beaucoup de choses ont été dites concernant l’intelligence artificielle et l’éducation afin de préparer le pays à ces changements. C’est une bonne chose, mais est-ce suffisant ? Je ne sais pas. Au moins, il y a un début d’éducation et une prise de conscience. C’est donc un Budget prudent, mais assez consistant. »

Georges Chung : « Pour une fois, la création de richesse, la production et la technologie trouvent la place qu’elles méritent. Sur ce point, on ne peut pas être déçu. Je pense notamment au secteur manufacturier, qui bénéficie d’une certaine renaissance avec l’objectif affiché de faire passer les exportations de 1,5 milliard de dollars à 3 milliards de dollars en trois ans. Ce qui est élogieux. Contrairement à certains budgets précédents, celui-ci accorde davantage de priorité à la création économique plutôt qu’à la consommation. L’intelligence artificielle occupe également une place importante. C’est l’un des grands mérites de ce Budget, tout comme la modernisation de l’aéroport, qui, à mon avis, donnait jusque-là l’image d’une infrastructure d’un pays sous-développé. Cette modernisation fera certainement plaisir aux 1,4 million de visiteurs attendus l’année prochaine. Le grand défi restera toutefois l’exécution. Le Budget est un véritable Budget d’intentions. Tout l’enjeu consiste à transformer les paroles et les écrits en actions concrètes. Ce sera le principal défi du gouvernement au cours des douze prochains mois. Je leur conseillerais d’ailleurs de mettre en place un comité de haut niveau chargé du suivi de l’exécution budgétaire, qui se réunirait au moins une fois par semaine. »

Tahir Wahab : « Ce Budget contient beaucoup de mesures qui demeurent, selon moi, assez superficielles. On a beaucoup parlé d’éducation, de santé et de logement, l’économie bleue. Les idées sont nombreuses, mais les moyens pour les concrétiser semblent insuffisants. Concernant le secteur financier, je m’interroge sur les investissements prévus pour préserver la réputation de Maurice comme centre financier international. De même, Maurice fait face à une crise énergétique. Quelles mesures concrètes ont été prises pour réduire notre dépendance aux énergies fossiles et encourager le développement de nouvelles sources d’énergie ? Je ne vois pas suffisamment d’incitations destinées aux entreprises pour investir davantage dans les énergies renouvelables. Cela dit, certaines mesures sont positives. Les investissements dans l’éducation civique vont dans la bonne direction. Les mesures agricoles liées à la sécurité alimentaire sont également importantes, tout comme le budget alloué pour les infrastructures de captage et de stockage d’eau. Cela dit, c’est un Budget d’intentions. Il faudra maintenant transformer ces intentions par des actions concrètes. Entre l’intention, l’action et la mise en œuvre restent cruciales. »

Quelle est, selon vous, la mesure la plus marquante ou la plus surprenante ? Pour quelles raisons ?

Gérald Lincoln : « La réforme des pensions est sans doute la mesure la plus marquante. On passe d’une pension universelle à un système davantage ciblé en fonction des revenus des bénéficiaires. Cette approche me paraît logique et responsable. »

Georges Chung : « La place accordée à l’intelligence artificielle est, à mon avis, l’élément le plus marquant du Budget. Le gouvernement a clairement exprimé sa volonté de diffuser cette technologie à travers toute l’économie. Le Budget fait référence à environ 50 000 personnes qui seront concernées par ces nouvelles technologies au cours de l’année à venir, sans compter les effets induits dans le secteur privé. Encore une fois, la grande problématique restera celle de l’exécution. »

Tahir Wahab : « La réforme des pensions est certainement la mesure qui retient le plus d’attention. Toutefois, elle crée de la confusion. Nous disposons encore de très peu d’éléments sur l’introduction du « State Age Pension ». Il y aura notamment un « means test » qui déterminera les bénéficiaires. Il ne faudrait pas stigmatiser les personnes qui auront droit à la pension à l’avenir. Le seuil minimum évoqué jusqu’à présent, notamment autour de Rs 14 000 de revenus mensuels, parait très bas, alors que le salaire minimum est supérieur à ce montant. Cette mesure soulève donc encore beaucoup d’interrogations. »

Quels sont les principaux points faibles ou les manquements que vous relevez dans ce Budget ?

Gérald Lincoln : « La réduction des dépenses publiques n’est pas évidente, malgré les annonces concernant la lutte contre le gaspillage. Le Budget manque également de profondeur sur cet aspect. En revanche, les mesures liées aux parlementaires et à la Présidence possède une forte portée symbolique. »

Georges Chung : « À mon avis, un aspect important a été négligé : l’Asie et l’Asie du Sud-Est. Ces régions représentent pourtant des réservoirs majeurs pour le tourisme, mais aussi pour la consommation. Il n’y a pas eu de stratégie concernant ces marchés, notamment en matière de connectivité. C’est probablement la principale faiblesse de ce Budget, qui marque bien sur une démarcation par rapport au Budget précédent. »

Tahir Wahab : « Nous n’avons pas entendu de mesures fortes pour combattre l’inflation ou préserver le pouvoir d’achat des Mauriciens. Par ailleurs, la démocratisation de l’économie, le soutien aux PME et aux start-ups ainsi que l’amélioration de leur accès au financement restent insuffisamment abordés. Je ne vois pas non plus de véritables leviers de croissance. Si nous voulons relancer l’économie, il faut attirer davantage d’investisseurs. La mesure concernant l’introduction du « silent agreement » entre l’investisseur et l’Economic Development Board devra être clairement ficelée afin d’éviter tout risque d’abus ou de corruption. »

Quelles pourraient être les conséquences concrètes de ces mesures sur les ménages, les entreprises et l’économie en général ?

Gérald Lincoln : « Il n’y a pas de solution miracle. Je ne pense pas que les Mauriciens vivront de manière plus aisée dès demain grâce à ce Budget. Pour les entreprises, le message est positif, car il existe une véritable volonté d’encourager les start-up et l’entrepreneuriat. Développer une nation d’entrepreneurs est une bonne chose et certaines mesures concrètes vont dans ce sens. Pour l’économie en général, certaines mesures, comme l’extension du congé de maternité et l’augmentation du nombre de congés publics (Ndlr : tout congé tombant un dimanche sera déplacé un lundi), pourraient avoir un impact sur la productivité. Cela risque d’affecter la compétitivité du pays sur la scène internationale. Cela dit, il y a toutefois une certaine cohérence entre ce Budget et celui de l’année dernière. »

Georges Chung : « Je crois que ce Budget peut entraîner une amélioration assez généralisée sur pratiquement tous les plans. Par ailleurs, la baisse prévue de l’endettement nous éloigne un peu plus de la menace de Moody’s sur une éventuelle dégradation de notre note souveraine. Si les mesures annoncées sont exécutées efficacement, les retombées pourraient être positives pour les entreprises, les consommateurs et l’économie dans son ensemble. Mais, encore une fois, tout dépendra de l’exécution. J’insiste beaucoup sur cet aspect, car c’est là que se jouera réellement le succès du Budget. »

Tahir Wahab : « Avec les mesures annoncées, je ne pense pas que le problème de la hausse des prix soit réellement traité. Le gouvernement prévoit d’importants investissements pour contrôler les prix des produits importés, mais je ne vois pas de mesures fortes pour accroître la production locale. Nous resterons donc dépendants des fluctuations du taux de change et des importations. Par ailleurs, je ne vois pas de mesures capables d’attirer massivement des investisseurs vers de nouveaux secteurs comme l’agroalimentaire, l’énergie, les nouvelles technologies ou encore l’économie bleue. Les incitations restent limitées, tout comme les réponses aux défis liés à la main-d’œuvre. »

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