Déchets plastiques : du coup de balai…au ballet du recyclage
Par
Jenna Ramoo
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Jenna Ramoo
DKD Co. Ltd recycle 90 tonnes de plastique par mois. Mais au-delà des chiffres, c’est toute une chaîne de valeur – économique, sociale et environnementale – qui se dessine dans cette entreprise familiale de Saint-Pierre.
Il est 9 heures ce mercredi 21 janvier lorsque nous franchissons les portes de l’usine DKD Co. Ltd, à L’Avenir, Saint-Pierre. L’accueil est assuré par Tracey Gopal, 22 ans, fille du cofondateur. Un camion de collecte arrive, chargé de sacs remplis de plastique récupéré auprès d’entreprises mauriciennes. Les employés déchargent, puis les sacs sont acheminés vers l’atelier au fond de l’usine.
Là, des femmes s’affairent au tri minutieux. Elles séparent, découpent, préparent la matière. Le plastique est broyé, mélangé, transformé en granules. Ces granules recyclés deviendront conduits électriques orange (Isorange) pour le secteur de la construction ou tuyaux en polyéthylène pour l’agriculture.
Chaque mois, environ 90 tonnes de plastique transitent ainsi par cette usine de Saint-Pierre. Près de 1 080 tonnes par an. Des chiffres qui placent DKD parmi les acteurs significatifs du recyclage à Maurice, où la saturation du centre d’enfouissement de Mare-Chicose devient une préoccupation majeure.
Tracey nous conduit vers son père, Jiovani Gopal, occupé à échanger avec l’un de ses employés. À notre arrivée, il nous accueille chaleureusement d’une poignée de main. Nous n’attendons pas pour lui poser la question qui nous brûle les lèvres : « Tout a vraiment commencé dans votre cour ? » Il sourit, le regard empreint de nostalgie : « Oui, tout a débuté dans un petit hangar de huit pieds, installé dans la cour familiale à Pointe-aux-Piments. Aujourd’hui, la superficie s’est considérablement agrandie et ce qui n’était qu’une idée est devenu une véritable entreprise à L’Avenir, Saint-Pierre. »
C’était en 2007. Jiovani Gopal et son ami Herwin Coret, anciens collègues dans la transformation du plastique, décident de se lancer à leur compte. Production de tuyaux sous un simple prélart, sans usine ni moyens financiers. « Au départ, la motivation était surtout économique : nourrir leurs familles et continuer à travailler dans un domaine qu’ils maîtrisaient », raconte Tracey. « Mais rapidement, les coûts élevés de la matière première importée les ont poussés à innover. L’idée de recycler les déchets plastiques locaux a transformé DKD en une véritable aventure écologique et citoyenne. »
Les débuts sont risqués. Les fondateurs investissent leurs économies, vendent leurs biens, achètent des équipements de seconde main qu’ils modifient eux-mêmes. « Malgré les refus de financement, ils ont persévéré. Aujourd’hui, DKD est une entreprise structurée, dotée d’une usine moderne, d’employés formés et de processus bien définis », soutient Tracey.
Le premier grand virage intervient en 2009 : l’investissement dans le recyclage. Puis la mise en place d’un réseau de collecte de déchets plastiques à travers l’île, garantissant un approvisionnement constant, la création d’emplois et la structuration d’une filière locale.
Selon Jiovani Gopal, la réussite de DKD repose sur trois piliers : la rigueur du tri, des contrôles réguliers et la maîtrise complète du processus de production. « Résultat : des produits fiables, durables et parfaitement adaptés aux besoins locaux, réduisant à la fois les importations et l’empreinte écologique. »
Mais DKD, insiste-t-il, c’est aussi une aventure humaine. « L’entreprise a créé plus de 25 emplois directs dans les centres de collecte, en plus des postes à l’usine. Nous offrons des opportunités à des personnes qui n’en avaient pas toujours, tout en leur redonnant dignité et stabilité. » Puis, se tournant vers sa fille Tracey avec un sourire complice, il ajoute en plaisantant : « Ma relève est assurée. »
Ayant grandi en regardant son père recycler du plastique dans la cour familiale, la jeune femme esquisse un sourire timide et rougit. Mais derrière cette émotion, aucune crainte : elle sait que les attentes de son père sont un défi qu’elle relèvera avec fierté. Diplômée en management de l’Université de Technologie de Maurice (UTM), elle a choisi de mettre ses compétences au service de cette entreprise familiale.
Quant à Herwin Coret, co-directeur de l’usine, il a fait confiance à son ami Jiovani Gopal. S’il s’occupe de la partie marketing et que Jiovani gère plus les processus de recyclage et la fabrication des produits, ce n’est pas pour autant qu’il ne peut pas assurer la gestion du business en l’absence de son associé. « Nous nous complémentons et c’est ce qui fait la force de notre entreprise. Ce qui a commencé par de l’amitié s’est transformé en une relation familiale », se réjouit-il.
Pour lui, Maurice n’a pas besoin de chercher ailleurs des modèles de recyclage. « L’île compte déjà depuis des années des entrepreneurs et personnes expérimentés qui œuvrent dans ce domaine. Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est reconnaître et valoriser ce savoir-faire local. Avec un véritable soutien des autorités, nous pourrions aller encore plus loin et relever ensemble le défi du traitement des déchets à Maurice. »
Tracey Gopal nous invite ensuite à faire une visite guidée de l’usine afin que nous comprenions davantage les étapes de recyclage du plastique, avant de nous raconter son choix en tant que jeune de s’engager dans ce domaine. « Ici, on ne parle pas seulement de déchets, mais de responsabilité citoyenne. Savoir que chaque jour, notre travail empêche des tonnes de plastique de finir à Mare-Chicose ou dans la nature, c’est très motivant. C’est un métier qui a du sens », confie-t-elle.
Pour Tracey, DKD incarne un changement de paradigme. Aujourd’hui, l’entreprise collabore avec plusieurs entreprises mauriciennes, dont Coca-Cola, ainsi qu’avec des centres de collecte et des récupérateurs. « Ensemble, nous participons à une démarche environnementale qui place le recyclage au cœur de la transition écologique de Maurice. »
es valeurs fondamentales de l’entreprise ? La persévérance, l’honnêteté, le respect de l’environnement et l’engagement social. « DKD croit profondément que le recyclage doit être bénéfique à la fois pour l’environnement, pour l’économie locale et pour les personnes qui y travaillent », précise-t-elle.
Les chiffres illustrent cette évolution. « Autrefois, nous collections plus de 150 tonnes de déchets par mois, mais près de 60 tonnes finissaient quand même à la poubelle, faute de tri », explique-t-elle. « Aujourd’hui, grâce à la sensibilisation et à une meilleure organisation, nous collectons environ 95 tonnes par mois et seulement 5 tonnes deviennent des déchets ultimes. »
Chaque tonne bien triée et recyclée est une tonne de moins enfouie à Mare-Chicose. La saturation de la décharge ralentit, les risques de pollution diminuent. Parmi les exemples concrets : les gallons et films plastiques industriels, transformés en granules. « Ces granules servent ensuite à fabriquer des conduits orange utilisés dans la construction. Ainsi, un déchet devient une ressource durable, preuve tangible que le recyclage est une solution concrète. »
Cependant, le recyclage ne consiste pas seulement à traiter les déchets mais à transformer les comportements, affirme Tracey. « Quand un déchet n’a aucune valeur, il finit souvent dans la nature. Mais lorsqu’il devient une ressource, les mentalités évoluent. »
Grâce à la sensibilisation et au tri organisé par DKD, les cartons vont vers les recycleurs spécialisés, les métaux vers les filières adaptées et les plastiques vers DKD. Résultat : moins de déchets abandonnés et beaucoup moins envoyés à la décharge. « Recycler, c’est donner une valeur à ce que l’on considérait autrefois comme inutile et cette valeur change les comportements. »
Un déchet peut sembler insignifiant lorsqu’on le jette seul, mais multiplié par des milliers de personnes, il devient un problème majeur. « À Maurice, nous n’avons plus le luxe d’ignorer l’impact de nos gestes quotidiens. La décharge de Mare-Chicose arrive à saturation, nos plages, nos rivières et nos quartiers subissent les conséquences du jetage sauvage », insiste Tracey.
Elle en est convaincue : « Recycler, trier et jeter correctement, ce ne sont pas de grands efforts mais des gestes simples qui, mis ensemble, font une énorme différence. Chacun a un rôle à jouer. Le changement commence à la maison, dans les entreprises, dans les écoles et dans nos habitudes quotidiennes. »
Quant à sa vision pour Maurice dans dix ans, elle souhaite une île plus propre, plus responsable où le recyclage fait partie du quotidien. « Maurice ne peut plus se permettre de jeter sans réfléchir. »
Dans l’usine de St-Pierre, le ballet des sacs de plastique continue. Chaque geste, chaque tonne recyclée participe à une transformation silencieuse mais tangible : celle qui fait d’un déchet une ressource, d’un problème une solution, d’une contrainte environnementale une opportunité économique et sociale.
DKD Co. Ltd en chiffres