Décentralisation du National Wholesale Market : les planteurs divisés sur une réforme jugée précipitée
Par
Sharone Samy
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Sharone Samy
La décision du Conseil des ministres de décentraliser le National Wholesale Market de Wooton suscite des réactions contrastées. Planteurs favorables et sceptiques s’affrontent sur la méthode et la logistique, tandis qu’une rencontre avec le ministre est attendue dans les prochains jours.
Le compte à rebours a commencé. D’ici la fin du mois de mai, un nouveau marché de gros doit ouvrir ses portes à Goodlands. Un second est en cours d’implantation dans la région de l’Est. La décision du Conseil des ministres de décentraliser le National Wholesale Market de Wooton est désormais en voie d’exécution, mais sur le terrain, elle continue de susciter autant d’espoirs que d’inquiétudes.
Présentée par les autorités comme une réforme destinée à moderniser le circuit de distribution des légumes et autres produits agricoles, l’initiative est perçue par certains comme une avancée nécessaire, tandis que d’autres dénoncent une décision prise sans consultation suffisante des principaux concernés. Elle vise d’abord à désengorger le marché de Wooton, devenu au fil des années un point névralgique confronté à des problèmes chroniques de circulation, de manque d’espace et d’organisation logistique. La création de pôles régionaux doit également rapprocher les marchés des producteurs et des consommateurs, tout en facilitant la distribution à travers le pays.
Pour Kailash Ramdharry, petit planteur de la région de l’Est, la réforme était attendue. Selon lui, des producteurs réclamaient depuis longtemps une meilleure répartition des marchés pour éviter la concentration des activités à Wooton. « Bien avant, les petits planteurs avaient fait une requête en ce sens. Si certains disent que Goodlands n’est pas l’endroit approprié, je pense que cela soulagera bon nombre d’entre eux », explique-t-il.
Il voit dans cette décentralisation une opportunité de fluidifier les opérations de vente et de réduire les contraintes auxquelles font face les producteurs — déplacements longs, heures d’attente. Sur la méthode, il défend explicitement le ministre : « Je ne pense pas que le ministre concerné prendrait des décisions à la va-vite. Je pense que cette décision est réfléchie et dans l’intérêt du consommateur. »
Son soutien reste toutefois conditionnel. Le souvenir des difficultés rencontrées par certains planteurs au marché d’Abercrombie reste présent.
« Il faut essayer, mais le ministère doit pouvoir nous donner des garanties sur l’hygiène et la sécurité. Nous ne voulons pas nous retrouver dans une situation semblable à celle d’Abercrombie, où des planteurs ont été victimes de vols et d’agressions. »
Sur la question des prix, Kailash Ramdharry formule une mise en garde que plusieurs acteurs partagent : celle des écarts entre prix producteurs et prix à la revente, dont se plaignent déjà de nombreux consommateurs. « La décentralisation c’est bien, mais il ne faut pas que le consommateur soit pénalisé. Les planteurs sont souvent la cible de critiques. Nous pensons qu’il doit y avoir un mécanisme adéquat pour éviter les abus. »
D’autres voix sont nettement plus réservées. Amarjeet Beegoo, planteur et consultant en Sustainable Agriculture, conteste la méthode autant que le fond. Pour lui, la décision a été prise sans consultation suffisante et sans prise en compte des réalités du terrain.
« Cette décision a été prise sans prendre en compte la logistique de certains planteurs. Le marché de Flacq opère tous les jours, celui de Goodlands non. Je pense qu’il y a anguille sous roche dans cette décision », affirme-t-il.
Amarjeet Beegoo pointe notamment les perturbations que la réforme pourrait provoquer dans les circuits de distribution existants, où chaque grossiste opère selon un portefeuille de clients et une zone géographique définis. « Avec cette décision, il y aura définitivement un impact sur les planteurs mais aussi les marchands. Imaginez-vous si un marchand doit être à 1 h du matin à Goodlands et qu’il lui faut ensuite se rendre dans le Sud ? » interroge-t-il.
Au-delà des deux positions, plusieurs acteurs du secteur soulèvent des questions pratiques qui restent sans réponse claire : les horaires d’opération des nouveaux marchés, la coordination entre producteurs, grossistes et revendeurs, le transport des marchandises et les coûts additionnels liés aux déplacements. La question centrale demeure : les infrastructures seront-elles réellement prêtes à absorber une partie des activités actuellement concentrées à Wooton ?
Malgré les critiques, plusieurs observateurs reconnaissent qu’une réforme du système de distribution agricole devient de plus en plus difficile à éviter. Selon nos informations, une rencontre est prévue dans les prochains jours entre le ministre et les principaux concernés. Une réunion que le secteur attend comme une occasion d’obtenir les garanties que le terrain réclame depuis l’annonce de la réforme.