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Dean Ah-Chuen, CEO d’ABC Automobile : «Les véhicules de demain seront plus propres, plus silencieux, plus connectés»

Par Pradeep Daby
Publié le: 7 June 2026 à 07:53
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Dean Ah-Chuen

Jusqu’à quand les autoroutes mauriciennes pourront-elles accommoder un parc automobile en expansion constante ? « La véritable question n’est pas de savoir s’il y aura davantage de voitures demain, mais plutôt comment gérer cette évolution de manière intelligente et durable », indique Dean Ah-Chuen, CEO d’ABC Automobile. Interview.

Depuis la relance de l’économie locale, à la suite de la covid-19, comment se porte le secteur automobile ?
À l’issue de la pandémie de covid-19, beaucoup de personnes anticipaient un ralentissement marqué du secteur automobile. Pourtant, les mesures de soutien mises en place, notamment la réduction ciblée de certaines taxes, ont eu un effet significativement stimulant sur la demande.

De 2022 à 2025, l’industrie automobile a ainsi connu une phase particulièrement dynamique, confirmant que lorsque la fiscalité est adaptée, le marché répond de manière rapide et positive. Cette période a montré la résilience du secteur, mais aussi sa sensibilité aux leviers macroéconomiques.

Cependant, dans un second temps, le conflit militaire en Ukraine est venu créer de nouvelles tensions à l’échelle mondiale, notamment en matière de chaînes d’approvisionnement, de coûts logistiques et de pression sur les devises. Bien que son impact ait été plus indirect à Maurice, il a contribué à complexifier l’environnement économique dans lequel évolue le secteur.

Depuis la révision à la hausse de la fiscalité intervenue en juin 2025, nous observons par ailleurs un ralentissement notable des ventes, atteignant jusqu’à 50 % dans certains segments.

Au-delà de ces facteurs, plusieurs défis structurels persistent, notamment la congestion routière, la pression sur les devises étrangères et l’augmentation des coûts du transport.

Enfin, à Maurice, l’automobile ne se limite pas à une fonction utilitaire. Elle demeure étroitement liée aux notions de mobilité, d’indépendance et, dans une certaine mesure, de réussite sociale.

À quelques jours de la présentation du Budget 2026-27, ce secteur s’est-il stabilisé en considérant l’érosion du pouvoir d’achat des Mauriciens et les incertitudes liées à la guerre au Moyen-Orient, à commencer par la flambée des prix des carburants ? Qu’attendez-vous du Budget afin de relancer et de soutenir ce secteur ?
Le secteur ne s’est pas encore pleinement stabilisé. Après une phase de reprise dynamique, nous évoluons dans un environnement plus incertain, marqué par l’érosion du pouvoir d’achat et par des facteurs externes, dont les tensions au Moyen-Orient et la volatilité des prix des carburants.

Ces éléments ont un impact direct sur le comportement des consommateurs. L’achat d’un véhicule étant un investissement important, toute pression sur les revenus disponibles ou sur le coût d’utilisation tend à ralentir les décisions d’achat. On observe ainsi une approche plus prudente du marché, avec des cycles de décision plus longs.

Cependant, l’industrie automobile reste un pilier économique important à Maurice. Elle soutient un écosystème élargi incluant la publicité, l’assurance, le financement, la logistique et même le sponsoring.

Dans ce contexte, une approche purement fiscale ne suffira pas. Le prochain Budget devra avant tout restaurer la confiance, en favorisant l’investissement, en soutenant la consommation et en garantissant un cadre économique stable et prévisible.

Il sera également essentiel d’accompagner la transition vers une mobilité plus durable, sans freiner l’activité. L’enjeu est donc de trouver un équilibre entre recettes fiscales, dynamisation économique et adaptation à long terme des modes de mobilité, dans une logique à la fois pragmatique et soutenable. 

Quels sont les facteurs qui inciteraient les Mauriciens à investir dans l’acquisition d’automobile ?
Les facteurs qui incitent les Mauriciens à investir dans l’acquisition d’un véhicule sont à la fois économiques, pratiques et liés à l’évolution des aspirations.

Autrefois, la voiture était principalement perçue comme un symbole de richesse, accessible uniquement à une certaine catégorie de la population. Cependant, avec le développement économique qu’a connu Maurice au cours des trente dernières années, les aspirations ont évolué. Aujourd’hui, pour beaucoup de Mauriciens, posséder une maison et une voiture fait naturellement partie des objectifs d’une vie stable et réussie. 

Dans le même temps, des éléments concrets comme le pouvoir d’achat, l’accès au financement et la stabilité des conditions fiscales restent déterminants. L’acquisition d’un véhicule représente un investissement important, et toute amélioration de son accessibilité peut encourager l’achat. 

Il convient de reconnaître que, malgré les progrès réalisés, le réseau de transport public ne dessert pas encore l’ensemble du territoire avec l’efficacité et la flexibilité attendues. Dans ce contexte, la voiture est devenue avant tout une nécessité, garantissant mobilité, autonomie et gain de temps au quotidien.

Mais au-delà de son aspect pratique, elle représente aussi pour beaucoup un accomplissement personnel, une forme de réussite sociale, et parfois même la concrétisation d’un projet de vie. 

De manière générale, sur quels modèles de voitures se porte leur choix ?
De manière générale, la demande reste principalement orientée vers les petites citadines et les SUV compacts. Ces segments répondent particulièrement bien aux attentes actuelles des consommateurs, notamment en termes de coût d’acquisition, de consommation de carburant et de praticité au quotidien, notamment dans un environnement urbain souvent contraint.

On observe également un intérêt croissant pour les véhicules électriques, porté par une sensibilité accrue aux enjeux environnementaux, mais aussi par la volonté de réduire les coûts liés au carburant à long terme. Une grande partie des Mauriciens reste encore plus à l’aise avec les véhicules hybrides, qui offrent une transition plus progressive et une certaine flexibilité, notamment en matière d’autonomie et d’usage.

Les comportements d’achat évoluent. Les consommateurs sont aujourd’hui de plus en plus attentifs au coût réel d’utilisation. Dans ce contexte, les SUV plus imposants suscitent une réflexion plus approfondie : leur poids et leur gabarit influencent directement la consommation, ce qui peut représenter un frein dans un environnement économique plus contraint.

Les infrastructures routières locales se sont-elles adéquatement développées au fur et à mesure que le parc automobile croissait ?
Dans l’ensemble, les infrastructures routières n’ont pas évolué au même rythme que la croissance du parc automobile. Maurice figure aujourd’hui parmi les pays présentant une forte densité de véhicules par kilomètre de route, ce qui exerce une pression importante sur le réseau existant.

Lorsqu’on analyse la situation plus en profondeur, on constate que le véritable enjeu réside dans le développement insuffisant du réseau routier au regard de cette croissance. À titre de comparaison, Singapour, bien que plus petit en superficie, dispose d’un réseau nettement plus dense et structuré, avec environ 4,77 km de route par km² contre près de 1,03 km par km² à Maurice. 

Il faut également reconnaître que l’introduction du Metro Express a transformé certaines artères principales, parfois au détriment de l’espace routier disponible, dans une logique de rééquilibrage des modes de transport.

Mais des progrès significatifs ont été réalisés. Des projets récents, comme les échangeurs et flyovers de Terre-Rouge, Ébène, Wooton, le SAJ Bridge ont contribué à améliorer la fluidité du trafic dans plusieurs zones stratégiques.

Certains observateurs estiment que le nombre d’accidents de la route trouve, entre autres, son origine dans le surnombre de véhicules à Maurice, cette réflexion est-elle justifiée ?
Il est vrai que l’augmentation du nombre de véhicules sur nos routes peut accentuer certains risques, notamment en matière de congestion et de densité de circulation. Toutefois, attribuer les accidents de la route uniquement au surnombre de véhicules est une analyse trop simpliste.

La réalité est plus complexe et repose sur une combinaison de facteurs. Le principal enjeu reste avant tout le comportement des usagers de la route : l’indiscipline, le non-respect du Code de la route, les distractions au volant ainsi que certaines prises de risques évitables.

Il est également essentiel d’accorder une attention particulière aux jeunes conducteurs. Le manque d’expérience, parfois associé à un excès de confiance ou à la recherche de sensations fortes, peut accroître significativement les risques sur la route.

D’autres éléments entrent aussi en jeu, comme l’état des infrastructures, la signalisation et les conditions de circulation, qui peuvent contribuer à créer des situations à risque.

Le retour du permis à points est-il un des recours afin de sanctionner les infractions aux codes de la route à Maurice ?
Le retour du permis à points peut constituer un levier utile pour améliorer le comportement des conducteurs et encourager davantage de prudence sur la route, notamment en matière de respect de la vitesse et de la signalisation.

Cependant, il ne faudrait pas considérer ce dispositif comme une solution unique ou suffisante. La sécurité routière ne peut pas être réduite à une simple question de vitesse. De nombreuses infractions, parfois commises à faible allure, comme brûler un feu rouge, se garer dangereusement à proximité d’un passage piéton ou effectuer des manœuvres imprudentes, peuvent avoir des conséquences tout aussi graves.

Le permis à points doit donc s’inscrire dans une approche globale et cohérente de la sécurité routière, intégrant à la fois la prévention, la sensibilisation et l’application rigoureuse des règles.

Il est important de rappeler qu’une conduite rapide n’est pas systématiquement synonyme de conduite dangereuse, tout comme une conduite lente ne garantit pas nécessairement la sécurité. Ce qui est déterminant, c’est avant tout la vigilance, l’anticipation et le respect des règles.

La problématique du parking dans certains endroits, dont les centres-villes, reste un enjeu majeur à Maurice. Quelle solution vous parait souhaitable afin d’atténuer ce problème ?
La problématique du stationnement constitue aujourd’hui l’un des principaux défis de mobilité dans plusieurs centres urbains à Maurice. Dans de nombreuses zones, la contrainte est d’abord physique : la disponibilité du foncier est limitée, ce qui rend difficile l’augmentation du nombre de places de parking.

Dans ce contexte, une solution réaliste consiste à encourager le développement de parkings à étages modernes, notamment à travers des partenariats public-privé. L’État pourrait jouer un rôle facilitateur en mettant à disposition des terrains stratégiques ou en proposant des incitations adaptées, tandis que le secteur privé apporterait les investissements et l’expertise opérationnelle nécessaires.

Il serait pertinent de renforcer et d’étendre le concept de “Park & Ride”, déjà présent à Maurice, afin d’en faire un véritable levier de désengorgement des centres urbains. Il s’agirait de créer des zones de stationnement en périphérie des centres-villes, connectées à des solutions de transport efficaces, comme des navettes régulières ou le Metro Express.

Ce qui permettrait de réduire la circulation dans les centres urbains tout en offrant une alternative pratique aux automobilistes.

À long terme, la gestion intelligente du stationnement devra faire partie intégrante de la planification urbaine afin d’accompagner l’évolution du parc automobile.

Un certain nombre d’observateurs font valoir qu’il est devenu crucial de repenser l’aménagement ‘territorial’ de Maurice pour proposer des projets immobiliers intégrés, avec, entre autres, des parkings inclus. Les Mauriciens sont-ils prêts à ‘payer’ pour de tels projets ?
Je pense que les mentalités évoluent progressivement. Pendant longtemps, le stationnement a été perçu comme un service qui devait être disponible gratuitement. Or, dans un pays où le foncier devient de plus en plus rare et coûteux, il devient difficile d’envisager des infrastructures de qualité sans un modèle économique viable.

La question n’est donc pas tant de savoir si les Mauriciens sont prêts à payer, mais plutôt s’ils perçoivent la valeur du service qui leur est offert. Lorsqu’un parking est sécurisé, bien entretenu, facilement accessible et intégré à un projet immobilier moderne, une grande partie des usagers est prête à payer un prix raisonnable en échange du confort, du gain de temps et de la tranquillité d’esprit.

On observe d’ailleurs une évolution des comportements : les attentes en termes de qualité, d’organisation et de sécurité sont de plus en plus élevées, en particulier dans les zones urbaines à forte densité.

Dans ce contexte, l’avenir passe naturellement par des projets urbains intégrés, où logements, commerces, bureaux, transports et stationnements sont pensés dès la phase de conception. Cette approche permet non seulement d’améliorer la qualité de vie, mais aussi d’optimiser l’utilisation de l’espace et de limiter l’occupation anarchique de la voie publique.

Comment voyez-vous la voiture de demain à l’ère de l’intelligence artificielle ?
La voiture de demain sera bien plus qu’un simple moyen de transport. Elle évoluera progressivement vers un véritable espace de vie mobile, où les occupants pourront travailler, communiquer, se divertir ou se reposer pendant leurs déplacements.

Avec les progrès rapides de l’intelligence artificielle, des systèmes d’assistance avancés et de la conduite autonome, le rôle du conducteur est appelé à évoluer. À terme, il deviendra davantage un utilisateur ou un passager, libéré de certaines contraintes liées à la conduite. Le temps aujourd’hui consacré aux trajets, notamment dans les embouteillages, pourra être valorisé de manière plus productive ou plus confortable.

Cette transformation est déjà visible dans certaines régions, notamment en Asie, où les consommateurs privilégient de plus en plus des véhicules offrant espace, modularité et confort. 

À l’avenir, le critère d’achat ne reposera plus uniquement sur la performance ou la vitesse. L’expérience à bord, la connectivité, la qualité des interactions personne-machine et la capacité du véhicule à s’intégrer dans un écosystème numérique intelligent seront déterminantes. C’est une transformation profonde de la relation entre l’utilisateur et l’automobile.

La maison comme résidence et le travail comme raison sociale de l’homme étant des facteurs au centre de sa vie, la voiture est devenue elle aussi un autre facteur dans le développement intégré de Maurice. Comment voyez-vous la fonction de la voiture dans la vie de tout individu ? Dans le même souffle, quel rôle assignez-vous au transport en commun au moment où la voiture est devenue un objet social et économique indispensable ?
La voiture occupe aujourd’hui une place centrale dans la vie de nombreux Mauriciens. Elle ne représente plus seulement un moyen de transport ; elle est devenue un véritable outil de mobilité, d’autonomie et d’accès aux opportunités économiques.

Pour beaucoup de familles, notamment dans les régions loin des grands centres urbains, la voiture joue un rôle essentiel. Elle facilite l’accès à l’emploi, à l’éducation, aux soins de santé et aux loisirs, contribuant directement à l’amélioration de la qualité de vie et au développement territorial du pays.

Dans cette logique, la voiture apporte la flexibilité et la liberté de déplacement indispensables au quotidien, tandis que le transport public offre une alternative fiable, accessible et efficace pour les déplacements de masse.

L’enjeu n’est donc pas de limiter l’usage de la voiture, mais de structurer une offre de mobilité équilibrée, permettant à chacun de choisir le mode de transport le plus adapté à ses besoins. Les systèmes les plus performants sont ceux qui reposent sur cette complémentarité plutôt que sur un modèle unique.

À l’avenir, la voiture continuera d’évoluer vers un espace de vie mobile, tandis que les transports publics se moderniseront pour répondre à une demande croissante de mobilité connectée et intégrée. 

Avant les années 60, Maurice était desservi par le train, puis sont apparues les compagnies de transport en commun et, de nos jours, la voiture est omniprésente. Faut-il craindre une saturation de nos rues par celle-ci ?
L’augmentation du nombre de véhicules est une réalité que l’on observe dans la plupart des économies en développement. À mesure que le niveau de vie progresse, davantage de ménages accèdent à la propriété automobile et recherchent une plus grande mobilité. Ce qui peut effectivement créer des pressions sur les infrastructures existantes et renforcer le risque de saturation dans certaines zones.

Cependant, la véritable question n’est pas de savoir s’il y aura plus de voitures demain, mais plutôt comment gérer cette évolution de manière intelligente et durable. 

Je ne pense pas que l’avenir consiste à revenir aux modes de transport du passé. En revanche, il est essentiel d’investir simultanément dans plusieurs leviers : l’amélioration du réseau routier, le développement du Metro Express, le renforcement des transports publics, ainsi que la modernisation du parc automobile et l’adoption de nouvelles technologies.

Les véhicules de demain seront très différents de ceux que nous connaissons aujourd’hui. Ils seront plus propres, plus silencieux, plus connectés et de plus en plus assistés par l’intelligence artificielle. Dans plusieurs grandes villes asiatiques, la transition vers les véhicules électriques a déjà permis de réduire significativement le bruit et la pollution.

À Maurice, l’objectif doit être de construire un écosystème de mobilité intégré, où la voiture, le Metro Express, les autobus et les nouvelles formes de transport coexistent de manière complémentaire. 

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