De Roche-Bois aux hôtels luxueux : la mélodie du succès des jumeaux Emile
Par
Ajagen Koomalen Rungen
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Ajagen Koomalen Rungen
Rien ne les destinait aux scènes feutrées. Pourtant, grâce à un instrument venu d’ailleurs et au sacrifice de leurs proches, les jumeaux Emile ont conquis la scène musicale. Récit d’une ascension au diapason.
Ils auraient pu ne jamais tenir un saxophone. L’instrument coûtait trop cher, le quartier n’y prédisposait pas, et personne ne leur avait promis que la musique nourrirait son homme. Plus de vingt ans après, leurs agendas sont pleins jusqu’en décembre. Voici l’histoire des jumeaux Giovani et Giovano, âgés de 35 ans.
Dans la maison des Emile, la machine à coudre de Thérèse ronfle déjà. Elle est couturière, elle travaille dur, elle passe de longues heures devant cet engin sans jamais cesser d’être attentive à ce qui se passe autour d’elle. Georges, chanteur et musicien, chante entre deux tâches… parce que la musique habite les gens qui n’ont pas les moyens de l’ignorer. Sa voix remplit la maison.
Deux garçons grandissent dans ce bruit-là, fascinés par cet univers que leur père porte en lui comme une seconde nature. Giovani, l’aîné de cinq minutes. Giovano, le cadet qui n’a jamais vraiment accepté ce statut.
Ils ont huit ans quand ils touchent pour la première fois à une guitare. À 12 ans, ils intègrent l’Atelier Mo’Zar et découvrent le saxophone. Les jumeaux tombent sous le charme, leur père aussi – pour sa profondeur, pour son élégance, pour cette capacité qu’il a d’exprimer des émotions que les mots n’atteignent pas toujours. Un instrument d’une complexité et d’un prix qui n’ont rien à faire dans le budget de la famille. Georges le sait. Il appelle quand même sa sœur Josette, partie vivre aux États-Unis. Il lui explique. Touchée par le rêve de ses neveux, elle dit oui.
Quand le colis arrive enfin à Maurice, l’émotion est immense. Le saxophone brille sous la lumière. Les deux garçons ne savent pas encore que cet objet va façonner les vingt prochaines années de leur vie.
Un saxophone ne se laisse pas apprivoiser facilement. Les premières semaines, ce que les frères Emile produisent ressemble davantage à une protestation qu’à de la musique. Les voisins, probablement, ont un avis là-dessus. Mais Georges, voyant leur enthousiasme intact malgré les fausses notes, fait un sacrifice supplémentaire : il achète un deuxième instrument, afin que chacun puisse apprendre et pratiquer sans se disputer le premier. Ni Giovani ni Giovano ne mesurent vraiment ce geste à l’époque.
À l’Atelier Mo’Zar, ils apprennent les bases — la respiration, la position des doigts, la lecture musicale, le contrôle du souffle. Produire une note claire demande de la précision et beaucoup de pratique. Après l’école, avant le dîner, parfois le week-end jusqu’à ce que Thérèse pose les mains à plat sur la table, ce signal silencieux qui signifie assez pour aujourd’hui. Georges continue de les encourager. En tant que musicien, il sait que la persévérance n’est pas une option.
« On pratiquait tous les jours », disent-ils aujourd’hui, avec le détachement de ceux pour qui l’évidence n’a plus besoin d’être expliquée. « On voulait progresser et comprendre l’instrument. »
Ce qu’ils ne disent pas, c’est combien de fois ils ont failli arrêter. Petit à petit, les notes deviennent plus justes. Les mélodies, plus fluides. Le saxophone commence à leur appartenir.
Il y a quelque chose d’étrange à apprendre un instrument avec quelqu’un qui vous ressemble trait pour trait. On se compare sans le vouloir. On progresse ou on régresse ensemble. On se jalouse, parfois – même si on ne le dit pas.
Giovani et Giovano n’ont pas développé le même rapport au saxophone. Giovano joue comme il réfléchit : posément, en pesant chaque note, calme dans son interprétation. Giovani improvise, dévie, explore différentes variations, revient. L’un construit, l’autre explore. Mis côte à côte, ces deux tempéraments auraient pu se heurter. Ils ont choisi de se compléter et cette complémentarité donne une richesse particulière à leurs performances.
Quand ils jouent ensemble, il y a des moments où un simple regard remplace toute partition. Des décennies de vie commune résumées en un battement de paupières.
Avant les hôtels, il y a eu les fêtes de quartier. Les célébrations familiales. Les petits rassemblements communautaires où l’on ne vous demande pas d’être parfaits mais d’être là. Ces premières prestations sont essentielles — jouer devant un public est très différent de la pratique à la maison. Il faut gérer le trac, l’émotion, la concentration, tout en maintenant le son.
Très vite, leur talent attire l’attention. Les invités apprécient le timbre élégant du saxophone, la présence de ces deux jeunes musiciens qui se ressemblent et semblent pourtant dialoguer à travers leurs instruments. Leur nom commence à circuler.
La première fois qu’on leur a demandé de jouer dans un hôtel, Roche-Bois n’était pas loin dans leur tête. Les salons feutrés, les verres qui tintent, les clients en tenue de soirée – tout cela représente un monde que leur quartier n’avait pas préparé à côtoyer aussi facilement.
Ils ont appris à s’y mouvoir. Jazz, musique lounge, standards internationaux, une touche mauricienne glissée dans le répertoire quand l’occasion s’y prête. Dîners, cocktails, soirées musicales… ils deviennent ces musiciens qu’on appelle pour les mariages, les grandes réceptions, les soirs où il faut que la musique soit là sans s’imposer, et parfois en s’imposant vraiment. Leur musique accompagne des moments importants dans la vie de nombreuses personnes.
Grâce à leur instrument, ils voyagent, participent à des tournées internationales, jouent à Paris, en Chine… Le succès, dans ce milieu, se mesure moins aux applaudissements qu’au carnet d’adresses. Le leur est plein.
Ils donnent des cours, aujourd’hui. À des jeunes de quartiers qui ressemblent au leur, souvent. À des adultes qui ont attendu des années pour se donner la permission d’apprendre. Pour eux, enseigner n’est pas une activité annexe : c’est une manière de transmettre la passion qu’ils ont eux-mêmes reçue. Ils expliquent les bases, montrent les techniques de respiration, encouragent leurs élèves à ne pas lâcher dans les premières semaines difficiles.
« La musique demande de la patience », répètent-ils. « Mais avec du travail, tout est possible. »
Beaucoup de leurs élèves voient en eux quelque chose de plus qu’un professeur. Le fait que deux jeunes issus d’un quartier populaire aient réussi à construire une carrière musicale professionnelle donne de l’espoir à d’autres passionnés. C’est peut-être là, autant que sur scène, que leur parcours prend tout son sens.
Leurs saxophones continuent de résonner dans les hôtels, les salles de réception et les événements à travers l’île et ailleurs. Mais Giovani et Giovano Emile n’ont pas oublié d’où tout a commencé. Chaque note a une histoire. La leur en a plusieurs.