De « nenenn » à Genève : le combat de Rajeshree contre le mépris
Par
Jean-Marie St Cyr
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Jean-Marie St Cyr
De simple employée d’hôpital méprisée à représentante de Maurice à l’Organisation internationale du travail (OIT), Rajeshree Thylamay-Dameeantee a brisé le plafond de verre d’un syndicalisme mauricien ultra-patriarcal.
Dans les couloirs des hôpitaux publics de Maurice, on les appelait les « nenenn » ou les « maid ». C’était il y a vingt ans. Un terme lourd de mépris pour désigner les employés de rang inférieur, condamnés à l’invisibilité hiérarchique. À cette époque, sa catégorie professionnelle portait le titre officiel d’« hospital servant », un terme péjoratif sous lequel les employés se sentaient profondément humiliés. Rajeshree Thylamay-Dameeantee s’en souvient comme d’une blessure gravée dans sa chair.
Entrée comme simple « hospital servant », cette femme à la parole facile refuse de baisser la tête. Pendant les deux premières années de son service, elle prend le temps d’observer la situation autour d’elle. « J’étais encore novice et il fallait apprendre. » Elle constate vite que les doléances présentées devant le syndicat n’aboutissaient pas vraiment.
« Mes collègues m’ont poussée à entrer dans le monde syndical et à poser ma candidature. » Elle débute comme simple membre de l’exécutif, avant d’être nommée assistante secrétaire, puis secrétaire. Vingt ans plus tard, c’est elle, devenue présidente de l’Union des travailleurs du ministère de la Santé, secrétaire du Public Service International (PSI) et présidente du Congress of Independent Trade Unions (CITU), qui a porté, cette année, la voix des travailleurs mauriciens à la 114e Conférence internationale du travail à Genève du 1er au 12 juin dernier.
Un destin qui tient en une formule qu’elle affectionne : « Le syndicalisme est une université de la vie. L’intelligence ne se définit pas uniquement à travers les diplômes. Nous devons trouver une façon de faire entendre notre voix. »
Le parcours de Rajeshree est une guerre d’usure contre deux forces : le patriarcat et le mépris de classe. À Maurice, la population a beau être majoritairement féminine, les instances syndicales restent une chasse gardée masculine, une société patriarcale laissant peu d’opportunités aux femmes d’assumer de telles responsabilités. Actuellement, il n’y a qu’elle et la syndicaliste Jane Ragoo, de la Confédération des travailleurs des secteurs public et privé, qui prennent souvent position à Maurice. « Je ne vois pas d’autres qui veulent venir de l’avant. Elles ont peur du mépris. Et actuellement, il y a peu de femmes qui veulent se syndiquer. »
Pour s’imposer, il a fallu jouer des coudes. « Li pa ti fasil amenn enn batay dan lemond sindikal sirtou kot ena bann zom pe domine e kot inn bizin manz avek zot », lâche-t-elle avec la franchise qui la caractérise.
Au début, le rejet ne vient pas seulement de ses pairs masculins, qui la regardent de haut à cause de son grade
« inférieur » dans la hiérarchie du système de santé public. « Zot pa gete ki ou kapav aporte pou laklas travayer me zot get ou avek enn mepri akoz ou grad », déplore-t-elle, rappelant que « le syndicalisme n’exige pas que vous ayez fait des études de droit ou que vous soyez un haut gradé ».
Pour certains, sa position l’empêchait de défendre les travailleurs, mais elle répliquait : « Anjalay Coopen était une femme qui a défendu la cause des travailleurs. » Elle a pourtant pu compter sur le soutien de Tulsiraj Benydin, qui l’a incitée à s’engager, ainsi que de Preetam Narainen et Deepak Benydin.
Le rejet vient aussi de son propre foyer. Des réunions qui s’éternisent, des retours tardifs à la maison... Son époux ne voit pas cet engagement d’un bon œil à l’époque. Lorsqu’elle passe ses nuits à soutenir feu Rashid Imrith lors d’une grève de la faim autour du Pay Research Bureau (PRB), la tension monte et son époux l’incite à quitter le syndicalisme. Elle pense à tout plaquer. « J’étais bien découragée à un certain moment, au point d’être déprimée. Je voulais même démissionner, car je n’en pouvais plus de supporter ce mépris et d’être pointée du doigt », confie-t-elle.
Mais Rajeshree ne flanche pas. Avec l’appui de certains syndicalistes, de ses collègues et de ses proches, elle pousse les portes, gravit les échelons et finit par convaincre sa propre famille. Son époux, lui aussi dans le secteur de la santé, baisse la garde. « Petit à petit, il a commencé à comprendre que je menais un combat dans l’intérêt des travailleurs. » Ses enfants, eux, malgré les absences et les dîners manqués, transforment les sacrifices en fierté. « Aujourd’hui, tout le monde est fier de moi », affirme-t-elle.
Son premier grand coup d’éclat reste sa plus belle victoire symbolique. Pour redonner de la dignité aux milliers d’« hospital servants », son syndicat arrache une réforme historique auprès du PRB : le remplacement du titre obsolète par celui, plus respectueux, d’« Attendant (Hospital Services) ». « On n’utilise plus maintenant le terme ‘nenenn’ ni celui de ‘maid’. »
Pour acter cette révolution, il faut changer l’identité visuelle de ces travailleurs. Exit la blouse bleue de servante, place à un uniforme vert moderne qui inspire davantage le respect, dessiné par la styliste Lida O’Reilly. C’est Rajeshree elle-même qui joue les mannequins pour l’occasion devant le ministre de la Santé de l’époque, Rajesh Jeetah, pour présenter la nouvelle tenue. Un geste fort, à l’image d’Anjalay Coopen, cette figure historique du syndicalisme féminin mauricien qu’elle cite en exemple. Elle constate que, depuis, il y a moins de réticence à entrer dans le système de santé pour devenir « Attendant ».
Cette combativité a mené la présidente de l’Union des travailleurs du ministère de la Santé jusqu’aux sommets internationaux. C’est sous la bannière du CITU, l’instance syndicale phare à Maurice, qu’elle s’est envolée pour Genève. Pendant deux semaines, il a fallu oublier la routine domestique et assumer l’éloignement. Mais même plongée dans le grand bain international, Rajeshree n’a jamais déconnecté de sa réalité de mère et d’épouse : « À des milliers de kilomètres, j’avais tout le temps une pensée pour eux. »
Sa prestation à Genève a été saluée, elle qui connaissait le déroulement pour avoir fait un premier déplacement à ses propres frais en 2024 afin d’en comprendre les rouages. Au milieu des délégations du monde entier, elle enchaîne les comités denses : Gender Equality, Economic Platform, Artificial Intelligence et Social Dialogue. Des sessions qui s’étirent parfois jusqu’à 23 heures ou minuit.
Seule représentante syndicale à devoir se multiplier pour assister à toutes les réunions – les autres délégations comptaient plusieurs syndicalistes – elle balaie d’un revers de main les critiques des sceptiques restés au pays. « Li konpletman fos dir ki nou’nn vinn la pou fer mannkin. Kan vini, bizin travay », tonne-t-elle.
À la tribune, son mandat était clair : porter la voix des travailleurs mauriciens sur les grands bouleversements du siècle. Au cœur de son intervention, l’intelligence artificielle (IA), un défi mondial qui résonne fortement à Maurice. « L’IA représente une menace dans le monde du travail. En simplifiant les tâches, elle peut remplacer l’homme et provoquer du chômage », prévient-elle, tout en concédant que la technologie offre aussi des opportunités.
Mais Rajeshree ne s’est pas arrêtée aux enjeux technologiques. Elle a profité de cette vitrine internationale pour relayer une colère locale persistante : le passage de l’âge de la retraite de 60 à 65 ans, une réforme source de profondes frustrations qu’elle espère voir inscrite dans les futures conventions de l’OIT.
À des milliers de kilomètres des siens, l’ancienne « hospital servant » a prouvé qu’une voix, lorsqu’elle est portée par la justice, finit toujours par se faire entendre, même au bout du monde. De retour de Genève, la syndicaliste se dit transfigurée, « mieux armée » pour mener ses futurs combats. Elle lance aujourd’hui un appel aux jeunes filles prenant leur premier emploi et aux femmes : « N’ayez pas peur de vous engager. Venez de l’avant pour rejoindre le monde syndical. »
Elle se dit prête à agir comme mentor, consciente que la crainte de représailles vient souvent du manque de connaissance du milieu. Elle compte d’ailleurs proposer des sessions de formation grâce aux contacts établis pour assurer la relève.
« Mo pou fer de sort ki ena enn group madam ki leve dan mo sindika ek ayer. Nou la, bizin travay lamin dan lamin, nou bizin fer nou pei avanse », assure Rajeshree, souhaitant le même engagement en politique : « J’espère qu’après une femme comme Deputy Prime Minister, il y aura un jour une femme Premier ministre. »
À la tribune de la 114e Conférence internationale du travail, Rajeshree Thylamay-Dameeantee est venue porter la voix des travailleurs mauriciens au nom du CITU. En saluant le rapport du directeur général de l’OIT, elle a rappelé les fondements de cette institution centenaire : la justice sociale, le travail décent et le tripartisme, à une époque marquée par l’incertitude économique. Mais au-delà du protocole, son discours s’est articulé autour de deux réalités majeures : les mutations technologiques mondiales et les urgences sociales locales.
Le premier volet de son intervention s’est concentré sur l’IA. Si Rajeshree Thylamay-Dameeantee reconnaît que l’IA offre des opportunités en matière d’innovation et de productivité, elle met en garde contre ses dérives directes : les pertes d’emploi, la surveillance accrue au travail et la menace sur les droits des salariés. Sa formule, prononcée en anglais, résume sa position : « Technology should serve humanity and not undermine decent work. » Pour elle, la régulation de cette technologie ne peut se faire sans intégrer les travailleurs à la table des discussions.
Le second front de son plaidoyer s’est ancré dans la réalité mauricienne, où elle a regretté le manque de concertation lors des grandes réformes nationales. Elle a ainsi exposé les vives frustrations causées par le recul de l’âge de la retraite de 60 à 65 ans, une mesure qui bouleverse les projets d’avenir des salariés, en particulier ceux exerçant des métiers physiquement exigeants. La syndicaliste espère d’ailleurs voir cette problématique prise en compte dans les futures conventions de l’OIT.
Dans le même élan, elle a décrit un service public local en souffrance, marqué par des pénuries de personnel, des retards de recrutement et des blocages dans les promotions, que ce soit dans les organismes parapublics ou les collectivités locales. Pour y remédier, elle demande l’activation de l’Anomaly Committee afin de corriger les disparités de conditions d’emploi entre les secteurs.
L’intervention s’est toutefois achevée sur des avancées concrètes obtenues à Maurice, notamment l’adoption du protocole national de protection des travailleurs en cas de fortes pluies (National Protocol on Heavy and Torrential Rain) et la reconstitution du conseil tripartite national par le ministre du Travail, Reza Uteem. Des mesures qui démontrent, selon elle, que le dialogue social reste le mécanisme le plus efficace pour garantir des réformes justes et durables.