Culture du jetable : le prix invisible de l’éphémère
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Le Dimanche /L' Hebdo
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Consommer vite, jeter vite, oublier vite ! À Maurice comme ailleurs, la culture du jetable s’est installée dans nos vies comme une évidence. Mais derrière cette facilité se cache un coût invisible : déchets, pollution, perte de sens. Ce dimanche, Sylvia Landez, citoyenne engagée au sein du collectif Zero Waste Mauritius, appelle à sortir de l’illusion du « tout jetable » et à repenser notre idée du progrès.
Née de l’après-guerre et de l’avènement du plastique bon marché, la culture du jetable a été assimilée au confort et à la praticité, largement promue par les industriels et leurs publicitaires. Nos modes de vie accélérés ont ensuite renforcé ces pratiques, basculant vers une économie consumériste où les biens deviennent déchets après une utilisation minimale.
Le jetable simplifie la vie : pas besoin de ramener sa tasse, de réparer ou de réutiliser. Les professionnels y voient une garantie d’hygiène et moins de contraintes logistiques. Mais, cette logique court-termiste normalise le gaspillage et révèle notre déconnexion à la nature. Tout n’est pas consommable ni remplaçable instantanément !
Le jetable épouse parfaitement notre rapport contemporain au temps : tout, tout de suite ! La mondialisation en uniformisant les cultures, a favorisé l’émergence d’effets de mode planétaires. Les désirs éphémères se propagent désormais instantanément et les biens ou produits sont acheminés depuis l’autre bout du monde pour satisfaire ces envies passagères. Les plateformes de livraison en sont l’exemple criant : elles orchestrent une production massive, souvent au détriment des conditions de travail, de la qualité des produits et de l’environnement, avec des émissions de carbone et des suremballages plastiques. Pourtant, leur succès ne cesse de croître car elles répondent à ce besoin devenu central : consommer immédiatement, sans attendre !
Chaque année, environ 42 000 tonnes de plastiques se retrouvent dans l’environnement (MCCI Roadmap, 2022). Les décharges illégales compliquent encore la traçabilité.
Le jetable est trop souvent perçu comme une liberté alors qu’il n’est en réalité qu’une facilité. C’est une habitude que la société a encouragée et normalisée. Pourtant, si nos systèmes valorisaient le réemploi, la réparation et la réutilisation, ces pratiques deviendraient tout aussi simples et naturelles. La norme n’est pas figée. Elle peut être inversée et ce qui paraît aujourd’hui marginal pourrait demain devenir l’évidence.
Parler du jetable, c’est s’attaquer à la racine de la pollution. Cette culture du « tout à usage unique » entraîne une surconsommation et une extraction intensive de ressources naturelles, bien au-delà des capacités de régénération de la planète. À Maurice, le recyclage reste embryonnaire et les pratiques de tri, marginales. Mare Chicose en est l’illustration. Saturée, le centre d’enfouissement ne peut absorber davantage de déchets, sans compter tout ce qui finit directement dans notre environnement. Le plastique en est l’exemple le plus parlant avec des milliers de micro plastiques qui se retrouvent dans nos sols, dans le lagon et jusque dans l’eau que nous buvons. Ce qui commence comme un enjeu environnemental se transforme alors en un enjeu de santé publique car ces particules invisibles s’infiltrent dans la chaîne alimentaire et menacent notre bien-être collectif.
Les déchets jetables ne menacent pas seulement nos paysages, ils mettent en péril toutes les formes de vie. Les plastiques souples comme les sacs et emballages, sont souvent confondus avec de la nourriture par les animaux terrestres et marins, provoquant étouffements ou occlusions. Les filets de pêche abandonnés piègent poissons, tortues et oiseaux, causant blessures et noyades. Les mégots de cigarettes, quant à eux, libèrent des substances toxiques : un seul peut contaminer jusqu’à 500 litres d’eau. Et au-delà de ces exemples visibles, tous les jetables tels que textiles, pneus ou emballages, libèrent des micro plastiques et des substances chimiques qui s’infiltrent dans les sols, les rivières, le lagon et finissent par remonter la chaîne alimentaire jusqu’à nos assiettes.
Aujourd’hui, le cycle de vie des produits que nous consommons est massivement carboné. Extraction, production, transport, incinération ou enfouissement : chaque étape génère des gaz à effet de serre en raison de la dépendance aux énergies fossiles (pétrole, gaz et charbon). Si l’on prend l’exemple du plastique, la matière elle-même est directement issue du pétrole, ce qui accentue encore son empreinte écologique. Il est donc essentiel d’agir à la source en réduisant le volume de nos consommations, plutôt que de se limiter aux solutions de fin de vie comme le recyclage. Car recycler ne suffit pas : tant que nous produisons et jetons toujours plus, nous perpétuons un système dont l’impact environnemental est insoutenable.
Ce n’est pas uniquement le plastique qu’il faut cibler mais bien la culture du « single-use » dans toutes ses formes. Le problème n’est pas seulement la matière en soi mais, le fait de produire et de consommer des objets destinés à n’être utilisés qu’une seule fois.
Les bouteilles d’eau en plastique en sont l’exemple le plus flagrant : un non-sens alors que des fontaines à eau ou des bouteilles réutilisables en verre existent déjà et sont largement adoptées à Maurice pour d’autres boissons. Les sacs plastiques à usage unique, eux aussi, peuvent être remplacés par des alternatives réutilisables ou par l’absence d’emballage, en achetant fruits, légumes et grains secs en vrac. Mais attention : un sac en tissu utilisé une seule fois ou une accumulation de « tote bags » jamais employés, revient au même à gaspiller des ressources et créer de la pollution. Le véritable enjeu est donc de rompre avec le réflexe du jetable et de privilégier la réutilisation. Ce changement de pratique ne dépend pas seulement des matériaux mais de notre rapport à la consommation : utiliser ce que l’on possède déjà, prolonger la durée de vie des objets et éviter de multiplier les alternatives « vertes » qui, si elles restent jetables ou inutilisées, reproduisent le même problème.
Sylvia, pensez-vous que la société a remplacé la valeur par la vitesse : consommer vite, remplacer vite, oublier vite ?
Effectivement, la vitesse est devenue une forme de valeur en soi, supplantant des critères essentiels comme la qualité ou la durabilité. On a oublié la valeur des matières, du temps consacré à la fabrication, des ressources mobilisées pour la production et le transport. On délaisse aussi la richesse du local au profit d’une consommation standardisée. Mais heureusement, ce n’est pas partout le cas.
En quoi la culture du jetable reflète-t-elle une forme de matérialisme moderne: « J’existe donc j’achète » ?
Le jetable illustre parfaitement ce matérialisme moderne où l’achat devient une preuve d’existence et de statut. Consommer est perçu comme un acte identitaire, une réponse immédiate à un besoin d’affirmation ou d’appartenance. Le jetable offre une satisfaction instantanée, souvent illusoire et permet de suivre les tendances sans se soucier de la pérennité. La production s’est détachée de sa finalité et il ne s’agit plus de répondre durablement aux besoins mais, de produire toujours plus. Pourtant, nos possessions ne traduisent ni nos valeurs, ni notre réussite personnelle et c’est tant mieux.
Le jetable est-il une conséquence du marketing ou de nos fragilités émotionnelles ?
Les deux se renforcent mutuellement. Les entreprises proposent des produits conçus pour ne pas durer, soutenus par un marketing qui agit sur nos désirs plutôt que sur nos besoins. Le besoin de nouveauté active un mécanisme naturel de récompense et de dopamine mais, il ne doit pas être perçu comme inévitable : nous gardons notre libre arbitre. On peut le contrebalancer en transmettant des objets porteurs d’histoire plutôt qu’en achetant du neuf, en remplaçant les instants shopping par des moments en nature et en privilégiant des expériences de partage avec nos proches, infiniment plus riches sur le long terme. Je pense que c’est une vision nouvelle à cultiver et à entretenir pour redonner sens et valeur à nos choix.
À Maurice, quelles habitudes sociales alimentent le jetable au quotidien ?
La consommation rapide et le « Take-away » alimentent clairement la culture du jetable au quotidien. Les fêtes constituent également des moments où le jetable s’impose : décorations, vêtements, cadeaux… autant de pratiques où les bonnes résolutions s’effacent souvent au nom de la tradition et de l’influence collective. Ce phénomène n’est pas propre à Maurice, mais on peut relever un point spécifique : l’emballage en portions individuelles, très répandu dans les supermarchés, qui accroît considérablement le volume de déchets, notamment pour les « gajacks » et les boissons. Par ailleurs, les Mauriciens se rassemblent fréquemment en famille ou en grands groupes hors du domicile, ce qui favorise l’usage de couverts, nappes et gobelets jetables. Ces habitudes représentent de véritables défis, qui nécessitent des solutions adaptées aux contraintes matérielles et financières. L’objectif est de créer de nouvelles pratiques viables, ancrées dans le quotidien, permettant de concilier ces moments de partage entre proches avec des gestes écologiques. Il ne s’agit pas de choisir entre convivialité et respect de l’environnement, mais simplement de transformer nos habitudes afin de profiter pleinement tout en préservant la planète.
Pourquoi le plastique et l’emballage sont-ils devenus synonymes d’hygiène et de sécurité, même quand ce n’est pas nécessaire ?
Les normes d’hygiène et de sécurité se sont construites en grande partie autour de l’accessibilité du plastique, sans toujours mesurer ses conséquences. Dans la volonté de réduire les risques sanitaires, on a créé un autre problème. L’emballage plastique neuf est perçu comme propre et sûr car il évite la responsabilité d’une chaîne de lavage ou de protocoles stricts. Le neuf et l’hygiène se sont confondus et des certifications se sont bâties sur cette logique, difficile à remettre en cause dans des processus mondialisés. Ainsi, réduire nos chaînes d’approvisionnement à l’échelle locale ou régionale permettrait de reprendre la main sur ces normes, de limiter les risques « standardisés » et d’ouvrir la voie à une réduction des emballages et suremballages plastiques.
Comment Zero Waste Mauritius dans ses actions, distingue la culpabilisation individuelle d’une vraie prise de conscience collective ?
Nos actions d’éducation et de communication visent avant tout à donner accès à l’information sur les impacts mais aussi sur les solutions locales souvent méconnues. Nous proscrivons les discours culpabilisants et privilégions une prise de conscience progressive en proposant des pistes concrètes et des conseils pour changer pas à pas. Nous défendons l’idée que les choix individuels comptent, chacun ayant une part à jouer dans sa manière de consommer, tout en reconnaissant le rôle majeur des facteurs systémiques et collectifs. C’est pourquoi une partie de notre action est tournée vers le plaidoyer afin de porter cette voix auprès des institutions et des entreprises. Nous voulons contribuer à des évolutions nationales qui rendent plus « facile » le fait de consommer autrement.
Est-ce que le zéro déchet est parfois perçu comme « un retour en arrière » alors qu’il peut être une révolution moderne ?
C’est un argument souvent avancé par les détracteurs mais, certains contre-mouvements valorisent justement le « c’était mieux avant ». En réalité, le zéro déchet ou le « low waste » n’est aucun des deux. C’est avant tout du bon sens et une reconnexion avec les chaînes de production. Nos sociétés actuelles sont déconnectées : on achète, on utilise, on jette sans se soucier de l’avant ni de l’après. Il y a quelques décennies, les chaînes d’approvisionnement étaient locales, à plus petits volumes et au prix juste. On connaissait mieux les procédés de production et on gaspillait peu car chaque chose avait une valeur. Aujourd’hui, acheter neuf est souvent moins cher et plus simple que réparer. On ne peut pas blâmer les individus de choisir la facilité mais c’est au système de rendre le réemploi et la réparation accessibles. C’est dans cet esprit que nous souhaitons lancer un « Mapping » des initiatives locales pour faciliter l’accès à un mode de vie plus « low waste ». Ce n’est donc pas un retour en arrière dans le sens où on ne reviendrait pas sur les progrès réalisés ces dernières années sur des secteurs essentiels, mais une nouvelle balance à trouver.
Si on devait parler de « révolution culturelle », à quoi ressemblerait-elle concrètement ?
Dans les écoles, on pourrait intégrer les gestes quotidiens, sensibiliser au gaspillage et à l’impact du plastique en montrant l’exemple dans les classes et les cantines. Dans les commerces, on pourrait développer le réemploi, mettre en place le vrac et les stations « refill », accompagner les consommateurs par la pédagogie et recréer du lien dans la chaîne de valeur. Dans les foyers, on pourrait conserver ce qui peut être réutilisé, réapprendre à coudre et réparer, donner et s’équiper en seconde main ainsi que sensibiliser nos proches. Cette révolution culturelle passe par un changement progressif des imaginaires collectifs : ce qui est désirable doit être redéfini. Les références culturelles, le marketing sociétal et les réseaux sociaux peuvent jouer un rôle clé dans cette transformation.
Pour clore cet entretien, quel message aimeriez-vous que les Mauriciens retiennent : moins consommer, mieux choisir ou changer notre idée même du progrès ?
Je choisirais la troisième option : changer notre idée du progrès. Les deux premières peuvent sembler privatives ou culpabilisantes surtout quand le système ne nous donne pas les moyens de choisir autrement. En revanche, si l’on comprend que le progrès n’est pas « toujours plus, toujours plus vite », on ouvre la voie à un véritable changement. On se détache du plaisir immédiat de l’achat, on revalorise le réemploi, la réparation et la transmission. On prend soin des objets et des personnes mais encore, on recrée du lien en s’ancrant dans le local et les savoir-faire.