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Cryptomonnaie à Maurice : des gains potentiels…mais à quel prix ?

Par Leena Gooraya-Poligadoo
Publié le: 14 février 2026 à 07:00
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crypto

Face à la montée des arnaques financières et à la prolifération d’offres crypto non réglementées, les autorités mauriciennes renforcent leur message de prudence. Si Maurice s’est doté d’un cadre juridique solide pour encadrer les actifs numériques, leur usage reste limité, risqué et réservé à des acteurs avertis.

La Banque de Maurice (BoM) et la Financial Services Commission (FSC) ont récemment lancé une alerte conjointe au public, face à la multiplication d’opportunités d’investissement non réglementées circulant sur les réseaux sociaux, les plateformes de messagerie et divers canaux informels. Ces offres concernent principalement des services financiers, des produits d’investissement et des actifs virtuels communément désignés sous le terme de cryptomonnaies et se caractérisent par des promesses de rendements exceptionnellement élevés, parfois présentés comme rapides et garantis.

Les deux régulateurs appellent les investisseurs, particuliers comme professionnels, à redoubler de vigilance. Plusieurs signaux d’alerte sont mis en avant : des promesses de gains irréalistes, des discours commerciaux agressifs incitant à investir dans l’urgence, l’absence d’informations claires sur les entités proposant ces produits, ainsi que des demandes de paiement par des moyens inhabituels ou difficilement traçables. Les autorités mettent également en garde contre les promoteurs refusant les canaux de paiement traditionnels, un comportement souvent associé à des tentatives de fraude.

Dans un contexte dans lequel les cryptomonnaies suscitent un intérêt croissant, cette prise de position vise à rappeler que l’innovation financière ne saurait se faire au détriment de la protection des investisseurs et de la stabilité du système financier. Pour Hafeez Toofail, Managing Director de SALVUS (Mauritius) Ltd, l’usage des cryptomonnaies à Maurice connaît une progression constante. « Même si l’adoption reste encore en phase de développement par rapport à des marchés plus matures, il est clair que la crypto fait désormais partie du paysage financier mauricien », fait-il observer.

La détention de cryptoactifs existe bel et bien à Maurice, mais elle demeure niche.»

Selon lui, cette adoption se manifeste principalement sous deux formes. La première concerne l’investissement et le trading. De nombreux utilisateurs déposent des fonds en monnaie fiduciaire sur des plateformes internationales reconnues, convertissent ces montants en actifs numériques comme l’USDT ou d’autres cryptomonnaies puis effectuent des opérations de trading dans l’espoir de générer des gains. « Cette pratique attire notamment des profils jeunes, technophiles et familiers des outils numériques », explique-t-il. La seconde forme d’usage concerne les paiements, en particulier dans le cadre de prestations de services. « Il devient de plus en plus fréquent que certains professionnels, notamment ceux travaillant avec des clients étrangers, soient rémunérés en cryptomonnaies plutôt qu’en roupies mauriciennes », explique Hafeez Toofail. Les stablecoins, perçus comme plus stables et plus pratiques, poursuit-il, sont souvent privilégiés dans ces transactions.

Cette évolution se traduit par une multiplication des détenteurs de portefeuilles numériques, qu’il s’agisse de hosted wallets fournis par des plateformes ou de cold wallets conservés hors ligne. Le volume des transactions en cryptoactifs progresse également, bien que ces flux restent largement cantonnés à des usages spécifiques.

Phénomène marginal

Malgré cette dynamique, l’adoption des cryptomonnaies demeure relativement marginale à Maurice. C’est l’avis que partage Oumesha Pirthy, experte en conformité dans le secteur des services financiers. Elle souligne que la détention de cryptoactifs existe bel et bien, mais reste concentrée dans des cercles spécifiques. « La détention de cryptomonnaies à Maurice est réelle, mais elle demeure relativement niche », affirme-t-elle.

Les cryptomonnaies sont considérées comme des actifs à haut risque.

Pour elle, les chiffres disponibles confirment cette analyse. En 2022, le nombre de détenteurs de cryptoactifs était estimé à un peu plus de 23 000 personnes, un volume limité au regard de la population totale. L’usage est essentiellement orienté vers l’investissement à moyen ou long terme. « La majorité des utilisateurs individuels détiennent des cryptomonnaies comme le Bitcoin ou l’Ethereum dans une logique patrimoniale ou spéculative, plutôt que pour des paiements du quotidien », précise-t-elle. Pour elle, les usages courants comme les achats de biens, le règlement de services, les transactions commerciales locales restent extrêmement limités. « Cette situation s’explique par plusieurs facteurs : la volatilité des prix, l’absence de reconnaissance légale des cryptomonnaies comme moyen de paiement, ainsi que la prudence marquée des institutions financières traditionnelles », ajoute l’experte.

Hub FinTech

Sur le plan institutionnel, Maurice s’est néanmoins positionné comme un acteur régional dans le domaine des actifs numériques et de la FinTech. Cette ambition s’est traduite par l’adoption de la Virtual Asset and Initial Token Offering Services (VAITOS) Act de 2021, entrée en vigueur en février 2022. Cette loi encadre strictement les activités liées aux actifs virtuels et impose l’obtention d’une licence délivrée par la FSC pour toute entité opérant en tant que prestataire de services pour actifs virtuels (Virtual Asset Service Provider – VASP). « Maurice compte aujourd’hui plusieurs VASPs licenciés, incluant des plateformes d’échange, des services de conservation et des acteurs spécialisés dans l’émission de tokens », indique Oumesha Pirthy. En parallèle, un écosystème de start-up FinTech et blockchain s’est développé, proposant des solutions innovantes dans les domaines des paiements, de la tokenisation ou encore des infrastructures technologiques. Pour elle, ce secteur contribue de manière croissante à l’activité économique, même si son poids reste encore modeste. En revanche, l’adoption des cryptomonnaies par les entreprises traditionnelles pour les paiements courants demeure limitée. « La prudence des banques et des régulateurs continue de freiner l’intégration des paiements en crypto dans l’économie réelle », observe l’experte.

Cadre juridique

Contrairement à certaines perceptions, les cryptomonnaies à Maurice ne s’inscrivent ni dans un vide juridique ni dans un régime de liberté totale. Leur utilisation est strictement encadrée par un dispositif réglementaire robuste, conçu pour contenir les risques financiers, technologiques et criminels associés à ces actifs. Aamish Beedassy, expert en conformité et en protection des données, explique que « l’accès aux cryptomonnaies varie fortement d’une juridiction à l’autre et, à Maurice, leur usage est volontairement limité à des plateformes conformes et licenciées ». Bien que légales, les cryptomonnaies demeurent confinées à des échanges supervisés par la FSC. Elles sont considérées comme des actifs à haut risque, et non comme de la monnaie. « On ne peut ni recevoir son salaire en crypto ni payer ses impôts ni contracter un prêt avec ces actifs », rappelle-t-il. Il fait comprendre que les banques acceptent les flux en monnaie fiduciaire vers des VASPs licenciés, mais refusent les dépôts directs en cryptomonnaies, en raison de leur volatilité et des risques liés à la criminalité financière.

Qui sont les acteurs de la crypto à Maurice ?

Quatre grands profils se distinguent dans l’écosystème local

  1. Les investisseurs individuels, souvent jeunes, technophiles et attirés par la spéculation.
  2. Les professionnels de la finance et traders, utilisant les cryptoactifs à des fins de couverture ou de trading actif.
  3. Les entrepreneurs et start-up, actifs dans la blockchain, la tokenisation et la FinTech.
  4. Les acteurs institutionnels, opérant exclusivement via des entités licenciées par la FSC.

Les principaux risques : une classe d’actifs sous haute tension

L’investissement dans les cryptomonnaies comporte des risques significatifs que de nombreux particuliers tendent à sous-estimer. Selon Imrith Ramtohul, consultant en investissement, « la crypto reste l’une des classes d’actifs les plus volatiles ». Les prix peuvent fluctuer brutalement en une seule journée, souvent sous l’influence d’annonces sur les réseaux sociaux plutôt que de facteurs économiques fondamentaux. Le Bitcoin, par exemple, a enregistré près de 20 % de baisse depuis le début de l’année. L’absence de mécanismes de protection constitue un autre risque majeur. « Si une plateforme crypto fait faillite ou si un compte est piraté, il n’existe généralement aucun dispositif public permettant de récupérer les fonds », avertit-il. Les erreurs techniques, telles qu’un mauvais transfert ou la perte d’une clé privée, dit-il, peuvent entraîner des pertes définitives.

Pour sa part, Hafeez Toofail affirme que les fraudes restent omniprésentes. En 2024, indique-t-il, près de 3,2 milliards de dollars auraient été perdus à l’échelle mondiale à cause d’arnaques liées aux cryptomonnaies. Il met également en garde contre les risques de blanchiment de capitaux et de financement d’activités illicites. « Sans contrôles rigoureux, les cryptoactifs peuvent être détournés à des fins criminelles », souligne-t-il.

Oumesha Pirthy insiste sur les enjeux de conformité, les risques liés à la cybersécurité, aux failles des smart contracts et aux schémas frauduleux de type Ponzi. Pour Aamish Beedassy, l’absence de valeur intrinsèque des cryptomonnaies les rend extrêmement sensibles aux manipulations et aux effets de mode, ce qui en fait un produit inadapté pour la majorité des investisseurs.

Des défis structurels persistants

Maurice dispose aujourd’hui d’un cadre réglementaire relativement robuste avec le régime VAITOS, qui prévoit cinq catégories de licences adaptées à la nature des activités exercées (exchange, custody, brokerage, etc.). Toutefois, Hafeez Toofail souligne qu’« une licence, à elle seule, ne suffit pas à garantir un écosystème fonctionnel et sécurisé ». Selon lui, le rôle des banques est central, mais l’accès aux services bancaires reste un défi majeur pour les acteurs crypto, même lorsqu’ils sont licenciés. « Lorsque les acteurs régulés ne peuvent accéder aux services bancaires, une partie des transactions bascule vers des circuits informels, ce qui accroît les risques au lieu de les réduire », prévient-il.

Le cadre mauricien est aligné sur les normes de la Financial Action Task Force (FATF) et renforcé par l’adoption, fin 2025, du Crypto-Asset Reporting Framework (CARF) de l’OCDE, qui améliore la transparence fiscale. Certaines zones grises subsistent toutefois, notamment autour de la finance décentralisée (DeFi), de l’accès bancaire et de la sensibilisation du grand public.

Pour Oumesha Pirthy, Maurice a réalisé des progrès notables en trouvant un équilibre entre innovation et supervision. « Toutefois, l’adoption encore limitée, la persistance des arnaques et certaines contraintes opérationnelles montrent qu’un travail important reste à accomplir. Renforcer l’éducation financière, améliorer l’accès bancaire et intensifier les contrôles seront essentiels pour consolider la confiance des investisseurs », affirme-t-elle.  

De son côté, Aamish Beedassy affirme que le cadre mauricien est robuste et proactif, en avance sur de nombreux pays africains. « Si aucune menace systémique majeure n’est anticipée à court terme, la lutte contre les escroqueries transfrontalières et les activités non licenciées est un enjeu clé pour protéger les investisseurs, en particulier les plus novices, dans un environnement numérique en constante évolution », indique-t-il. 

La BoM et la FSC appellent à vérifier la légitimité des opérateurs

Avant de prendre tout engagement financier, la BoM et la FSC recommandent vivement aux consommateurs de services et de produits bancaires et financiers de consulter leurs sites officiels afin de vérifier la légitimité des opérateurs. Les listes des entités et des personnes dûment licenciées, autorisées ou enregistrées pour exercer dans le secteur financier sont disponibles sur les plateformes de la BoM et de la FSC. Les autorités insistent sur la nécessité de traiter exclusivement avec des prestataires de services agréés afin de réduire les risques d’arnaque et de fraude. Elles encouragent également les investisseurs à rechercher des conseils appropriés et à s’assurer qu’ils comprennent pleinement la nature des produits ou des schémas d’investissement proposés, ainsi que les risques qui y sont associés.

Questions à…Roshaan Kulpoo, président d’United Pay Ltd : «Les cryptomonnaies sont surtout utilisées pour spéculer à Maurice»

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Quelle est aujourd’hui l’ampleur réelle de l’utilisation des cryptomonnaies à Maurice, tant du côté des particuliers que des entreprises ?
En termes d’adoption, nous restons sur des niveaux modérés par rapport à de nombreuses autres juridictions. Des estimations externes datant de 2022 plaçaient Maurice autour de la 131e place mondiale, avec environ 23 000 détenteurs actifs de cryptomonnaies. Ce chiffre peut aujourd’hui être plus élevé, mais il demeure relativement faible au regard de la population totale. Cela dit, une présence crypto est bien réelle. De nombreux Mauriciens achètent, échangent et conservent des actifs numériques via des plateformes internationales comme Binance ou Kraken, ou encore à travers des portefeuilles personnels, même si ces plateformes ne sont pas nécessairement enregistrées localement. On observe également l’existence de communautés actives, notamment sur les réseaux sociaux, ainsi que des rencontres informelles entre utilisateurs et investisseurs.

Du côté des entreprises, certaines sociétés financières et fintech ont obtenu des licences pour opérer comme prestataires de services d’actifs virtuels ou explorent des projets liés à la blockchain, notamment pour des levées de fonds ou des émissions de jetons. D’autres acteurs testent l’usage de la blockchain pour des applications non financières, comme la logistique ou les contrats intelligents. En revanche, l’utilisation des cryptomonnaies comme moyen de paiement dans les opérations courantes reste très limitée. La majorité des entreprises préfèrent convertir rapidement les actifs numériques en monnaie fiduciaire afin de limiter leur exposition à la volatilité et aux contraintes bancaires.

Quels profils d’utilisateurs sont les plus concernés ?
Chez les particuliers, on trouve principalement de jeunes investisseurs attirés par la spéculation et la perspective de gains rapides. Il s’agit souvent de profils à l’aise avec les outils numériques, qui échangent activement des informations au sein de groupes en ligne. Maurice attire également certains cryptotraders internationaux, séduits par un environnement fiscal perçu comme favorable, notamment en l’absence d’impôt direct sur les gains en capital selon certaines interprétations.
Du côté des entreprises et des professionnels, les acteurs les plus concernés sont les sociétés technologiques et fintech qui souhaitent offrir des services d’échange, de conservation ou de conseil en cryptomonnaies, dans le cadre d’une licence VASP. On trouve aussi des entreprises innovantes qui explorent la blockchain pour améliorer leur efficacité interne ou développer de nouveaux modèles financiers, ainsi que des investisseurs sophistiqués et des fonds spécialisés qui considèrent les cryptos comme une classe d’actifs alternative.

De nombreux particuliers utilisent des plateformes internationales non enregistrées localement, ce qui limite la portée réelle de la supervision mauricienne, notamment en matière de lutte contre le blanchiment.»

Quels sont les principaux risques liés à l’essor des cryptomonnaies à Maurice ?
Le premier risque est clairement la volatilité. Les cryptomonnaies peuvent connaître des variations de valeur extrêmement rapides, entraînant des pertes importantes pour les investisseurs insuffisamment préparés ou mal informés. À la volatilité s’ajoute le risque de fraudes et d’arnaques. La BoM et la FSC mettent régulièrement en garde contre des offres d’investissement non réglementées, souvent promues sur les réseaux sociaux avec des promesses de rendements irréalistes, ainsi que contre des sociétés opérant sans licence. Il existe également des risques bancaires et réglementaires. Certaines banques locales restent prudentes, voire réticentes, à faciliter des transactions liées aux cryptomonnaies, ce qui peut conduire à des blocages ou à des fermetures de comptes. L’anonymat relatif des transactions peut attirer des usages illicites, comme le blanchiment ou le financement d’activités illégales, ce qui impose une vigilance accrue des autorités.

Le cadre réglementaire mauricien est-il suffisamment robuste pour encadrer ces risques, ou existe-t-il encore des zones grises qui pourraient fragiliser le système financier et les investisseurs locaux ?
Maurice dispose aujourd’hui d’un cadre réglementaire bien plus structuré qu’il y a quelques années. La VAITOS Act de 2021 encadre les prestataires de services d’actifs virtuels et les émissions de jetons, sous la supervision de la FSC. Le pays a également adopté les normes de l’OCDE relatives à la déclaration des cryptoactifs, renforçant ainsi la transparence fiscale. Cependant, des zones grises subsistent. De nombreux particuliers utilisent des plateformes internationales non enregistrées localement, ce qui limite la portée réelle de la supervision mauricienne, notamment en matière de lutte contre le blanchiment. D’autre part, il n’existe pas de mécanisme de protection ou de compensation pour les investisseurs victimes de fraudes ou de défaillances de plateformes. L’approche variable des banques vis-à-vis des activités crypto crée aussi une certaine incertitude.

Enfin, un autre enjeu concerne les centres de formation qui prétendent disposer des compétences pour former aux cryptomonnaies. Leur légitimité et leur encadrement juridique posent question et mériteraient une régulation plus claire. On se souvient également que lorsque Maurice figurait sur la liste grise, certains détenteurs de cryptos ont dû liquider leurs actifs dans l’urgence, ce qui illustre bien la sensibilité du secteur aux contraintes réglementaires et à la perception internationale.

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