Economie

Croissance : la polémique enfle

Croissance

La semaine dernière, Vishnu Lutchmeenaraidoo, ministre des Affaires étrangères, a laissé échapper qu’il avait honte d’un taux de croissance de 3 %. Il s’exprimait au Business Forum organisé par l’Economic Development Board dans le cadre de la visite du président malgache. Cette déclaration ministérielle a relancé les débats sur la croissance économique du pays. 

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Ganessen Chinnapen, économiste.

À trois mois de la présentation du prochain Budget national, voilà que le taux de croissance fait débat. Le ministre des Affaires étrangères, Vishnu Lutchmeenaraidoo, lui-même ancien ministre des Finances du présent gouvernement, ayant présenté le tout premier Budget du régime actuel, a fait un aveu de taille la semaine dernière.Il a dit que depuis dix ans on se flatte d’un taux de croissance de 3 % alors que lui en a honte ! 

Selon lui, Maurice est pris dans la trappe des pays à revenus moyens et, tant que notre croissance restera dans la fourchette de 3 %, le pays sera condamné à demeurer un pays à revenus moyens. Il a rappelé comment en 2015, il avait décidé de tout revoir. 

Lente relance

Pour rappel, en 2015, alors que Vishnu Lutchmeenaraidoo était ministre des Finances, il était confiant d’une reprise à partir de 2017 et avait même prédit un taux de croissance supérieur à 5  % à partir de 2017-2018. Mieux, il ambitionnait déjà d’un taux de 7 % à 8 % annuellement dans cinq ans, c’est- à-dire à partir de 2020. Mais après un an, il avait été muté des Finances aux Affaires étrangères. 

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Frankie Tang, économiste et consultant en investissements.

À noter que le taux de croissance en 2014 était estimé à 3,5 % alors que celui de l’année 2013 était de 3,2 %. En 2015, le pays a eu une croissance de 3,1 %. Le taux a augmenté à 3,6 % en 2016. Ensuite, en 2017 et 2018, nous avons eu une croissance de 3,8 %. Le taux n’a jamais pu passer la barre de 4 % durant ces dernières années. La dernière fois où le taux était supérieur à 4 % remonte à 2010, où l’économie avait enregistré une expansion de 4,2 %. 

L’économiste Ganessen Chinnapen explique que nous devons analyser le taux de croissance en fonction de la conjoncture économique internationale actuelle. « Pour moi, une croissance de 4 % cette année serait un exploit post-crise qu’on n’a pas vu au cours des neuf dernières années »,  dit-il. Il pense que nous ne stagnons pas mais c’est la relance qui est lente.  Cela s’explique par plusieurs facteurs externes et des défis géopolitiques. Il ajoute que le ministre Vishnu Lutchmeenaraidoo ne peut pas venir parler de taux de croissance. « Il a lui-même bluffé avec sa croissance de 7 % qu'il pensait venir du ciel… Nous devons travailler dur avec les politiques et mécanismes économiques appropriés pour stimuler la croissance. »

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Éric Ng, économiste.

De son coté, l’économiste Éric Ng soutient qu’un taux de croissance de moins de 4 % pour un pays en développement n’est pas faisable, quand on voit comment les autres pays africains enregistrent des taux jusqu’à 7 % ou 8 %. Mais il n’y a pas que le taux qui compte, ajoute Éric Ng. « Il faut voir aussi la qualité de la croissance. Nous avons une croissance basée sur l’endettement public et la consommation. Notre croissance n’est pas le fruit de l’investissement », explique l’économiste. Mais pourquoi n’arrive-t-on pas à générer une forte croissance ? L’économiste répond que le pays doit d’abord avoir un ministre des Finances à plein temps. « On ne peut continuer avec un ministre de tutelle qui passe tout son temps ailleurs », clame-t-il. Ensuite, il pense qu’il y a un sérieux manque d’innovation ou de diversification de l’économie, et la productivité n’est pas à la hauteur. « J’ai l’impression que le gouvernement ne se concentre pas sur l’économie.  » À notre question de savoir si un économiste ferait un bon ministre des Finances, Éric Ng trouve que ce n’est pas nécessaire. « L’important, c’est que la personne comprenne l’économie », conclut-il.

Dysfonctionnements

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Prithviraj Fowdur, économiste.

Prithviraj Fowdur, économiste et ancien haut fonctionnaire ayant fait carrière au ministère du Plan, explique que généralement, un pays sous-développé génère un fort taux de croissance, alors que pour un pays développé ou en voie de développement, le taux n’est pas toujours fort.  Mais là n’est pas le débat, dit-il. «  Dans le cas de notre pays, il faut voir si nous avons réussi à faire passer l’économie à une autre vitesse. Pour ce faire, il faut une nouvelle logical thinking, une refonte structurelle de l’économie, des idées nouvelles, des nouvelles industries. » Pour l’ancien haut cadre du service public, si l’on continue à faire la même chose avec les mêmes méthodes, nous aurons toujours les mêmes résultats. L’économiste estime qu’un fort taux de croissance ne va pas révéler les dysfonctionnements du marché. « 100 petits commerces peuvent être remplacé par un supermarché. »

Frankie Tang, économiste et consultant en investissements, estime qu’on ne peut commenter le taux de croissance à la légère ou l’analyser en isolation. « Le taux de croissance de Maurice dépend aussi des facteurs externes, comme la conjoncture internationale, la situation de nos marchés d’exportations, la fluctuation des prix de nos importations, etc. Il y a aussi le contexte local », explique l’économiste. Il pense qu’il y a un travail de fond à faire pour compiler les données et ensuite établir un benchmark. On ne peut pas comparer notre performance à celle d’autres pays qui n’ont pas les mêmes spécificités. 


Le premier et dernier Budget 

Lors du premier (et aussi le dernier) Budget de Vishnu Lutchmeenaraidoo au sein du gouvernement actuel, l’ancien grand argentier tablait sur un taux de croissance de 5,7 %. Ses prévisions reposaient sur de vastes projets qui ne se sont jamais réalisés. Il comptait sur un nouvel essor de l’entrepreneuriat, mais son projet d’une banque dédiée aux entrepreneurs avec une enveloppe de Rs 10 milliards pour des prêts sans garantie n’a jamais vu le jour. De même que son port de pêche qui s’étendrait de Grande-Rivière-Nord-Ouest à Baie-du-Tombeau. Le guichet unique promis aux entrepreneurs n’a pas donné les résultats escomptés. Et la fusion de l’IRS et le RES pour en finir avec les « enclaves » n’a fait que renforcer ces mêmes « enclaves » et encourager les grands développeurs à concurrencer les petits propriétaires. Alors que le PDS est exempté du morcellement permit, des petits développeurs fonciers désirant proposer des lopins de terre aux acheteurs mauriciens au bas de l’échelle, doivent subir d’énormes tracasseries administratives.

Taux de croissance annuelle 2010-2019

Année Taux de croissance %
2010 4,2
2011 3,6
2012 3,4
2013 3,2
2014 3,5
2015 3,1
2016 3,6
2017 3,8
2018 3,8

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