Crise maritime mondiale : Ormuz fermé, Suez paralysé…Maurice peut-il tirer son épingle du jeu ?
Par
Sharone Samy
Par
Sharone Samy
Les tensions géopolitiques au Moyen-Orient commencent à se répercuter sur le commerce maritime mondial. Hausse du fret, incertitudes sur l’énergie et redéfinition des routes maritimes alimentent les préoccupations des économies dépendantes des importations, dont Maurice, tout en faisant émerger certaines opportunités stratégiques.
La fermeture du détroit d’Ormuz par les Gardiens de la Révolution iraniens et les tensions persistantes en Mer Rouge redessinent progressivement les routes du commerce maritime mondial. Ces deux corridors stratégiques – le détroit d’Ormuz et le canal de Suez – constituent des passages essentiels pour l’acheminement du pétrole et des marchandises à l’échelle planétaire. Leur perturbation simultanée provoque déjà une onde de choc sur les marchés énergétiques et sur les chaînes logistiques internationales.
Dans ce contexte, plusieurs grandes compagnies maritimes ont choisi d’éviter certaines routes jugées trop risquées. Des géants du transport maritime, dont Maersk, MSC ou encore CMA CGM, contournent désormais l’Afrique en passant par le cap de Bonne-Espérance. Ce détour rallonge les trajets d’une dizaine de jours et entraîne une hausse significative des coûts du transport maritime.
Pour Maurice, petite économie insulaire fortement dépendante des importations, cette situation est suivie avec attention. Le pays importe une grande partie de ses produits alimentaires, de ses matières premières et de ses ressources énergétiques. Toute perturbation durable des routes maritimes pourrait donc avoir des répercussions directes sur les coûts d’approvisionnement et sur le prix de certains produits. Les autorités se veulent toutefois rassurantes pour le moment. Selon les premières indications, les réserves stratégiques restent à un niveau satisfaisant et aucune perturbation majeure de l’approvisionnement n’est signalée à ce stade.
Pour l’économiste Ibrahim Malleck, les conséquences potentielles de ce blocage doivent être analysées avec prudence, mais les risques pour le commerce mondial sont bien réels. « Le blocus en ce moment dans le détroit d’Ormuz va avoir un impact énorme, pas seulement sur Maurice mais sur tout le commerce mondial. Il ne faut pas oublier que près de 20 % de l’énergie mondiale traverse cette région pour rejoindre les marchés internationaux », explique-t-il.
Selon lui, les premières répercussions se font déjà sentir sur les marchés énergétiques. « La guerre a commencé il y a à peine une semaine et nous avons déjà vu le prix du baril grimper de manière fulgurante. En dix jours seulement, les prix ont changé passant de USD 70 à USD 90. Cette incertitude liée aux blocages maritimes aura forcément un effet sur nous », poursuit Ibrahim Malleck.
L’économiste souligne également que l’augmentation du coût du transport maritime constitue un autre facteur préoccupant. « Le prix du fret a déjà augmenté, notamment avec les assurances maritimes. Si de nouvelles commandes doivent être passées dans un mois ou deux, il pourrait y avoir une pression sur les gros importateurs, tel que la State Trading Corporation (STC). Mais il est encore trop tôt pour faire des pronostics », ajoute-t-il. Au-delà de l’énergie, Maurice pourrait aussi ressentir les effets de cette crise sur le pouvoir d’achat.
Pour Ibrahim Malleck, l’évolution de la situation dépendra largement de la durée du conflit. « Dans le court terme, la situation reste soutenable. Mais si la guerre dure, les choses pourraient évoluer très rapidement. Il ne faut pas oublier que nous importons environ 70 % de ce que nous consommons », souligne-t-il. Selon lui, le gouvernement pourrait être confronté à des décisions économiques difficiles si la crise venait à s’aggraver. « Il faudra peut-être revoir certaines politiques pour préserver le pouvoir d’achat. La question des subventions ou des mécanismes de soutien pourrait se poser », estime-t-il. Toutefois, l’économiste appelle également à la prudence et à la mesure face aux incertitudes actuelles. « Il ne faut pas céder à la panique. Il est encore trop tôt pour se faire une idée précise de l’ampleur de la situation. Mais il est important de consommer de manière intelligente », conclut-il.
Mais au-delà des risques économiques, certains experts estiment que cette reconfiguration des routes maritimes pourrait également représenter une opportunité stratégique pour Maurice. Lorsque les navires contournent l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance, ils passent directement dans l’océan Indien, à proximité de l’île. Historiquement, Port-Louis avait été conçu comme une escale pour les navires empruntant cette route maritime. Fondé en 1736, le port jouait un rôle central dans le commerce maritime avant l’ouverture du canal de Suez en 1869. La fermeture du canal entre 1967 et 1975 avait d’ailleurs déjà redonné une importance stratégique au port mauricien.
Aujourd’hui, certains observateurs estiment que la situation actuelle pourrait raviver ce rôle. Pour Gassen Dorsamy directeur général de la Cargo Handling Corporation Ltd (CHCL), cette reconfiguration des routes maritimes pourrait effectivement représenter une opportunité économique pour Maurice, même si certaines limites structurelles subsistent. « Cela peut être un grand avantage et si cela peut aider à renforcer notre économie, pourquoi pas », affirme-t-il.
Toutefois, les capacités actuelles du port constituent un défi. « Nous travaillons déjà à grande capacité. Nous essayons de voir comment cette situation peut nous aider économiquement. La diversion du trafic maritime pourrait être considérée comme une aubaine pour le port de Maurice », explique-t-il. Mais selon lui, certains investissements auraient été nécessaires pour permettre au port de tirer pleinement profit d’un tel contexte. « La Cargo Handling ne dispose pas d’équipements suffisants. Au cours des dix dernières années, il n’y a pas vraiment eu de volonté de repositionner notre port afin de le préparer à ce type d’éventualité », observe Gassen Dorsamy.
De son côté, Alain Malherbe rappelle que la position géographique de Maurice constitue un atout indéniable dans le contexte actuel. « Aujourd’hui, Maurice se retrouve une fois de plus dans une position géographique intéressante. L’île se situe à proximité de l’un des axes maritimes majeurs reliant l’Asie, l’Europe et l’Afrique », explique-t-il. Chaque année, souligne-t-il, plus de 30 000 navires marchands transitent dans la région au sud-est de Maurice et à proximité de la zone économique exclusive du pays. « Cela représente un flux maritime considérable », précise-t-il.
Mais l’expert invite également à la prudence. « Dans le transport maritime moderne, les escales ne se décident pas uniquement sur la base de la géographie. Les armateurs prennent leurs décisions en fonction de critères très précis : les coûts portuaires, l’efficacité opérationnelle, la disponibilité des services et la fiabilité logistique. » Autrement dit, la simple proximité des routes maritimes ne garantit pas que les navires feront escale à Port-Louis. « Ce n’est pas parce que les navires passent devant Maurice qu’ils vont automatiquement s’arrêter. Pour les attirer, il faut leur offrir des raisons concrètes », insiste-t-il. Parmi les pistes les plus prometteuses figure notamment le bunkering, c’est-à-dire le ravitaillement en carburant des navires. « Un trafic accru autour du cap de Bonne-Espérance pourrait créer une demande supplémentaire pour ce type de service », souligne Alain Malherbe. D’autres activités pourraient également en bénéficier, notamment l’avitaillement, certains services logistiques, les changements d’équipage ou encore des opérations de maintenance légère. Mais pour transformer cette conjoncture internationale en véritable opportunité économique, Maurice devra relever plusieurs défis, notamment en matière d’infrastructures portuaires, de compétitivité des services et d’efficacité logistique.