Crise diplomatique : l’industrie thonière mauricienne joue son avenir aux Maldives
Par
Leena Gooraya-Poligadoo
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Leena Gooraya-Poligadoo
Alors que se tient du 11 au 15 mai à Malé, aux Maldives, la 30e session annuelle de la Commission des thons de l’océan Indien (IOTC), Maurice se retrouve dans une position particulièrement délicate. Derrière les discussions techniques sur les quotas de pêche au thon se cache une crise diplomatique qui, selon les opérateurs de l’industrie, pourrait avoir de lourdes conséquences économiques pour l’industrie de la pêche à Maurice.
Depuis le 27 février 2026, Maurice a suspendu officiellement ses relations diplomatiques avec les Maldives à la suite du refus de Malé de reconnaître la souveraineté mauricienne sur l’archipel des Chagos. Selon les opérateurs du secteur de la pêche, cette rupture, liée au différend entourant l’accord historique entre le Royaume-Uni et Maurice sur les Chagos, prive aujourd’hui le pays de toute participation diplomatique normale dans la capitale maldivienne. Or, cette année, les négociations de l’IOTC se déroulent précisément à Malé. En effet, la délégation mauricienne a été appelée à suivre les négociations à distance, en ligne. Une situation jugée catastrophique par plusieurs acteurs du secteur. Maurice défend actuellement deux résolutions cruciales : l’une visant à réviser les quotas de pêche du thon listao (skipjack), l’autre contestant le système d’allocation du thon albacore (yellowfin), considéré comme défavorable au pays depuis plus d’une décennie.
Le principal sujet d’inquiétude concerne le quota de listao fixé à 13 908 tonnes sous la résolution 25/03 adoptée l’an dernier. Pourtant, la flotte mauricienne capture déjà plus de 19 000 tonnes annuellement. Pour les opérateurs, ce plafond menace directement la viabilité économique de toute la filière.
Pour eux, l’enjeu dépasse largement les chiffres. Le listao représente près de 80 % des matières premières utilisées par l’usine Princes Tuna à Maurice, un acteur majeur de l’industrie de transformation et de l’exportation. Des milliers d’emplois dépendent directement de cette activité.
Des sources proches de la délégation mauricienne dénoncent également un manque d’anticipation des autorités. Selon elles, plusieurs avertissements auraient été adressés au ministère des Affaires étrangères avant la tenue de cette session afin de trouver une solution permettant une représentation efficace de Maurice malgré la crise diplomatique. Ces appels seraient restés sans réponse. Pour plusieurs opérateurs, le risque est désormais de voir se répéter le scénario de 2012, lorsque Maurice avait hérité d’un quota d’albacore jugé insuffisant et qui continue encore aujourd’hui à limiter le développement de sa flotte.
« Il serait inapproprié et irresponsable de faire des commentaires au beau milieu des travaux »
Un porte-parole de la Sustainable Tuna Association (STA) indique que la 30e session de la Commission des thons de l’océan Indien se poursuit actuellement aux Maldives et que l’organisation suit de près l’évolution des discussions. Toutefois, la STA préfère rester prudente à ce stade des négociations. « Il serait hautement inapproprié et irresponsable de faire des commentaires au beau milieu des travaux », a déclaré le porte-parole, soulignant la sensibilité des discussions en cours.
Ritesh Ramful, ministre des Affaires étrangères : « Les intérêts de Maurice à l’IOTC ne dépendent pas des Maldives »
Certains opérateurs estiment que la participation virtuelle de Maurice à la session de l’IOTC affaiblit la capacité de négociation du pays. Que leur répondez-vous ?
La Commission des thons de l’océan Indien comprend 27 États côtiers et fonctionne selon un format hybride. Cela signifie que certaines délégations participent physiquement tandis que d’autres interviennent virtuellement. Cette année, Maurice, la Thaïlande et la Somalie participent entièrement à distance, alors que 23 autres délégations utilisent également un format hybride. La participation virtuelle n’est donc pas nouvelle et elle est même encouragée par une résolution adoptée par l’IOTC en 2025.
Je tiens à rassurer le public : la délégation mauricienne, composée de représentants de plusieurs ministères, participe activement aux discussions et aux travaux de cette 30e session
Où en est Maurice concernant le dossier sensible des quotas de thon listao (skipjack)?
À travers la résolution 25/03 adoptée en 2025, Maurice bénéficie déjà d’une exemption pour les années 2026 et 2027 lui permettant de capturer davantage de thon listao au-delà du quota fixé. Toutefois, nous ne sommes pas satisfaits de certaines limites temporelles prévues dans cette résolution. C’est pourquoi Maurice a présenté une contre-révolution lors de cette session afin de demander une révision à la hausse du quota.
Nous estimons que le rapport du comité scientifique ayant servi de base aux quotas était excessivement conservateur. Les discussions sont toujours en cours et il serait prématuré de commenter l’issue des négociations.
La suspension des relations diplomatiques avec les Maldives a-t-elle eu un impact sur la participation de Maurice à l’IOTC ?
La décision de suspendre les relations diplomatiques avec les Maldives est directement liée aux tentatives de ce pays de contester les droits souverains de Maurice sur l’archipel des Chagos, en violation flagrante de l’avis consultatif de la Cour internationale de justice et des résolutions des Nations unies. La souveraineté de Maurice est sacrée et nous ne permettrons à aucun pays de remettre en cause nos droits sur les Chagos.
Cela dit, il est important de dissocier les dossiers. La suspension des relations diplomatiques n’a aucun impact sur le travail de Maurice au sein de l’IOTC. Cette commission régionale regroupe 27 États ayant les mêmes droits et obligations. Les intérêts de Maurice à l’IOTC ne dépendent pas des Maldives, qui ne sont que le pays hôte de cette session.
Alors que la 30e session de l’IOTC se poursuit à Malé depuis le 11 mai, plusieurs représentants mauriciens suivent les négociations à distance par visioconférence. « Nous sommes une douzaine de délégués de Maurice à participer aux travaux de l’IOTC. La délégation comprend des officiers des ministères de la Pêche, de l’Agro-industrie, des Affaires étrangères ainsi que des acteurs clés du secteur privé », confie un membre de la délégation ayant requis l’anonymat. Selon lui, cette participation à distance handicape sérieusement les négociations. « Ce n’est pas vraiment évident de participer aux discussions à distance alors que les autres délégations sont sur place. Nous avons fait comprendre aux autorités les enjeux », affirme- t-il. Le principal sujet d’inquiétude demeure le quota de 13 908 tonnes de thon listao imposé à Maurice.
« Cette limite oblige notre flotte à arrêter la pêche avant même d’atteindre la moitié du quota d’albacore. Les quotas se répercutent les uns sur les autres et menacent la viabilité économique de toute la flotte mauricienne », explique-t-il. Le délégué rappelle également que les conséquences pourraient être lourdes pour toute la filière. « Ce quota ne limite pas seulement la flotte. Il affecte aussi les usines de transformation, les exportations et des milliers de familles qui dépendent du secteur du thon », dit-il.