Construction : du gaspillage à l’économie circulaire

Par Leena Gooraya-Poligadoo
Publié le: 16 mars 2026 à 15:00
Image
amaury_ghylian_pritoo
Amaury d’Unienville, General Manager – Commercial & R&D chez Saint-Gobain. Ghylian Etienne, Project and Business Development Manager chez WeCycle. Pritoo Purmanund, directeur et architecte chez Morphos Architects.

La transition vers une économie circulaire dans le secteur de la construction devient un enjeu majeur à Maurice. Lors d’une table ronde organisée par Saint-Gobain Maurice le mercredi 11 mars, industriels, architectes et spécialistes du recyclage ont dressé un constat.

Face aux défis environnementaux et à la pression croissante sur les ressources, le secteur de la construction mauricien se trouve à un tournant. Consciente de ces enjeux, Saint-Gobain Maurice a organisé une table ronde consacrée à la transition circulaire dans l’industrie du bâtiment. 

Cette rencontre avait pour objectif de mettre en lumière les engagements des différents acteurs du secteur autour de plusieurs axes : la réduction des déchets de chantier, le recyclage des matériaux, leur réemploi, l’optimisation logistique et le développement d’un écosystème local impliquant fournisseurs, PME et startups.

Trois intervenants ont partagé leurs analyses et leurs expériences : Pritoo Purmanund, directeur et architecte chez Morphos Architects, Amaury d’ Unienville, General Manager – Commercial & R&D chez Saint-Gobain, et Ghylian Etienne, Project and Business Development Manager chez WeCycle. Au fil des échanges, un constat s’est imposé : la construction à Maurice génère encore trop de déchets et l’économie circulaire est à ses débuts.

Gaspillage

Pour l’architecte Pritoo Purmanund, le problème commence dès les premières étapes d’un chantier. Selon lui, certaines pratiques génèrent déjà des pertes importantes avant même l’utilisation des matériaux. « Le fait de débarquer des blocs, par exemple, peut déjà entraîner jusqu’à 15 % de blocs endommagés, simplement parce qu’on n’a pas la mécanisation adéquate et que chacun les manipule à sa manière », explique-t-il. 

Pour lui, cette situation illustre un problème plus large : l’absence de contrôle réel sur l’utilisation des ressources sur les chantiers. Il estime que l’eau, l’électricité et les matériaux sont souvent consommés sans suivi. « Aujourd’hui, un chantier est un site où vous avez une concentration de gaspillage. Les déchets s’entassent », explique l’architecte. Selon lui, une meilleure régulation pourrait pourtant réduire significativement ces pertes.

Pratiques internationales

Pritoo Purmanund a comparé Maurice à d’autres pays. Et il estime que l’île accuse un certain retard en matière de gestion durable des chantiers. Il cite l’exemple de Singapour, où les autorités encadrent strictement l’utilisation des ressources dès la phase de permis de construire. 

« Quand vous demandez un permis à Singapour, l’autorité vérifie déjà vos ressources énergétiques. Si vous dépassez les limites prévues pour l’eau ou l’électricité, vous pouvez être pénalisé », explique-t-il. Selon lui, ce type de mécanisme pourrait facilement être adapté au contexte mauricien afin d’encourager des pratiques plus responsables.

Prise de conscience

Du côté des industriels, le diagnostic est similaire. Amaury d’ Unienville constate que la gestion des déchets reste souvent une question secondaire dans les projets de construction. « Quand on construit une maison et que le chantier se termine, il y a beaucoup de déchets. Et la solution consiste simplement à appeler un “waste taxi” pour les emporter », explique-t-il. Pour lui, la prise de conscience existe dans l’opinion publique, mais elle reste généralement superficielle.

Selon Amaury d’ Unienville, les volumes de déchets générés dans le secteur sont importants. « Les déchets, aujourd’hui dans notre pays, ce sont des tonnes, pas des kilogrammes », insiste-t-il. Certaines initiatives commencent néanmoins à émerger, notamment à travers des certifications environnementales qui imposent des règles plus strictes en matière de gestion des déchets sur les chantiers. Cependant, ces démarches se heurtent souvent à un obstacle majeur : l’absence de filières structurées pour valoriser les matériaux triés. « On peut trier les déchets, mais la question est : qu’en fait-on ensuite ? »

Nouvelle ressource

Pour Ghylian Etienne, la solution réside précisément dans la transformation du regard porté sur les déchets. Selon lui, ceux-ci ne devraient plus être perçus comme un simple problème, mais comme une matière première potentielle. 

« Il faut transformer cette perception : passer de quelque chose de sale qu’on jette dans un coin à quelque chose qui a de la valeur », explique-t-il. Cette vision, dit-il, ouvre la voie à l’émergence d’une nouvelle industrie autour de la récupération et du recyclage. 

Il avance que plusieurs initiatives commencent déjà à voir le jour dans ce domaine à Maurice, portées par des entrepreneurs et des PME. « Il y a beaucoup de business qui se montent dans la collecte de déchets. Certains ont compris que certains matériaux, comme la ferraille, ont une valeur. »

Écosystème circulaire

Pour les intervenants, la transition vers une construction plus durable nécessitera une collaboration étroite entre tous les acteurs : les entreprises, les autorités publiques, les architectes, les entrepreneurs et les recycleurs. L’objectif est de créer un écosystème dans lequel chaque maillon de la chaîne - conception, construction, collecte et recyclage - fonctionne de manière coordonnée. 

« Tout est une question de connexion. Il faut relier celui qui produit le déchet à celui qui peut le récupérer et le transformer », explique Ghylian Etienne. Mais pour qu’elle se concrétise, il faudra accélérer les efforts en matière de réglementation, de sensibilisation et d’investissement. « Nous sommes face à un problème de taille industrielle. Mais c’est aussi une opportunité pour repenser complètement la manière dont nous construisons », a résumé Amaury d’ Unienville.

Le défi de la collecte

Un autre obstacle majeur concerne la collecte des matériaux recyclables. Même lorsque des usines existent pour traiter certains déchets, celles-ci manquent souvent de matière première. Ghylian Etienne donne l’exemple du recyclage du papier et du carton à Maurice. Il indique que tous les ans, environ 75 000 tonnes de papier et carton entrent sur le territoire. Pourtant, ajoute-t-il, une grande partie finit encore dans les décharges. « L’année dernière, nous avons collecté moins de 7 000 tonnes. Ce qui montre à quel point la collecte reste un défi. »

Données sur les déchets

Au-delà des pratiques sur le terrain, un autre problème majeur concerne le manque de données fiables sur les déchets générés par le secteur de la construction. Selon les intervenants, sans statistiques précises, il est difficile de planifier des investissements ou de développer des solutions adaptées. 

« Il est difficile d’avoir une idée de l’ampleur réelle du volume de déchets à traiter ou à éviter. Pourtant, ces données sont essentielles pour orienter les décisions et savoir où investir pour avoir le plus d’impact », indique Pritoo Purmanund. Ce manque d’informations freine ainsi la mise en place d’une stratégie nationale efficace en matière d’économie circulaire. 

Pour Amaury d’ Unienville, le problème réside dans l’absence de traçabilité de ces déchets. « On ne sait pas vraiment où ces déchets finissent. On se demande parfois si ceux qu’on voit dans les champs ou les ravines ne sont pas nos propres déchets », confie-t-il.

Quelle est votre réaction ?
0
Publicité
À LA UNE
quotidien-4124