Conflit au Moyen-Orient - Médicaments : début de fébrilité malgré des stocks qui tiennent
Par
Jean-Marie St Cyr
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Jean-Marie St Cyr
Entre le « panic buying » qui s’installe dans certaines pharmacies, la fragilité des routes logistiques et la hausse annoncée des coûts de fret, le secteur pharmaceutique surveille la situation avec une attention croissante.
Les rayons des pharmacies sont encore bien fournis. Mais derrière les comptoirs, une inquiétude sourde commence à se faire sentir. Depuis le déclenchement des hostilités dans la région du Moyen-Orient le 28 février dernier, un phénomène familier refait surface : certains patients, en particulier ceux atteints de maladies chroniques, achètent leurs médicaments en quantités inhabituelles.
« Certains patients prennent des médicaments pour deux ou trois mois au lieu d’un mois comme ils faisaient d’habitude », confirme Arshad Saroar, pharmacien à Port-Louis. Une pharmacienne de la capitale complète le tableau : « Les gens achètent non seulement par crainte d’une rupture de stock, mais surtout en raison du risque d’une augmentation des prix. »
Le Pharmacy Consultant Ravind Gaya établit une comparaison explicite avec ce qui s’est passé dans les supermarchés et les stations-service depuis le début du conflit. « Les gens sont habitués à la marque d’un produit et ne sont pas prêts à en changer. Ainsi, dans la crainte de ne pas en avoir, ils achètent plus que d’habitude. » La situation reste cependant loin de la fièvre observée durant la pandémie de COVID-19. Du moins, pour l’instant.
Le secteur pharmaceutique dispose d’un filet de sécurité non négligeable. Selon Ziad Saumtally, vice-président de la Pharmaceutical Association of Mauritius (PAM), presque tous les importateurs maintiennent des stocks couvrant trois à six mois de consommation. « À ce stade, je ne crois pas qu’il y aura un impact sur l’approvisionnement et le prix des médicaments », affirme-t-il, tout en nuançant aussitôt : si le « panic buying » devait s’accélérer, ce délai pourrait se réduire considérablement. « Du moment qu’il y a une incidence sur le fret, indubitablement cela aura un impact sur le prix », prévient-il.
La géographie des approvisionnements joue également en faveur de Maurice. La grande majorité des importateurs s’approvisionne en Inde, en Europe – principalement au Royaume-Uni et en France – ainsi qu’en Afrique du Sud, à Taïwan, au Bangladesh et au Pakistan. Seule une quinzaine de types de médicaments – antibiotiques, vitamines et relaxants musculaires – sont importés depuis la zone de conflit par un unique grossiste. « Le conflit au Moyen-Orient ne devrait donc pas affecter directement l’approvisionnement », estime Arshad Saroar.
Là où le risque est plus réel, c’est dans la chaîne logistique. Ravind Gaya pointe une vulnérabilité structurelle souvent ignorée : une part significative des médicaments en provenance d’Inde et du Pakistan transite par Dubaï, et notamment par le port de Jebel Ali, avant d’atteindre Maurice. Plusieurs laboratoires sont également implantés en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis. Une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz suffirait à perturber ces flux.
La hausse des coûts de fret constitue l’autre variable d’inquiétude. Des avions en provenance d’Europe effectuent déjà des détours pour éviter certains espaces aériens, ce qui renchérit mécaniquement le transport, et, par ricochet, le prix des billets d’avion. « Ce n’est que dans des situations d’urgence exceptionnelles que les importateurs font venir les médicaments par avion », rappelle Arshad Saroar, soulignant que les coûts aériens sont nettement plus élevés que les coûts maritimes.
Une solution de substitution existe néanmoins. Ravind Gaya évoque la possibilité de vols directs depuis l’Inde si les routes habituelles via Dubaï devenaient impraticables. « Des vols directs de la Grande péninsule sont possibles », précise-t-il. Il met également en garde contre un scénario déjà vécu durant la Covid-19 : celui où des pays producteurs, confrontés à leurs propres besoins, décideraient de restreindre leurs exportations pour réserver leurs stocks à leur population. « Chaque pays producteur peut réserver le stock dont il dispose pour la consommation de sa propre population », rappelle-t-il.
Contrairement à ses homologues, Siddique Khodabocus, président de l’association des petits et moyens importateurs de produits pharmaceutiques, ne cache pas son inquiétude. Pour lui, le risque de rupture est bien réel, alimenté par deux facteurs conjugués : le « panic buying » qui crée une « pénurie artificielle » côté demande, et les perturbations logistiques qui fragilisent l’offre. Il cite le cas concret d’un importateur en difficulté sur un médicament destiné aux insuffisants rénaux, devenu plus cher que le prix agréé en raison de la flambée des coûts de fret. « Nous risquons d’avoir des produits qui ne pourront plus être approvisionnés en raison de l’augmentation des coûts », avertit-il.
Face à cette situation, il plaide pour que l’importation parallèle — c’est-à-dire l’approvisionnement auprès de sources géographiques épargnées par les perturbations — soit autorisée, au moins temporairement. « Je lance un appel au gouvernement pour considérer cette option dans un moment exceptionnel », insiste-t-il.
Ravind Gaya tempère. L’importation parallèle, rappelle-t-il, se heurterait aux mêmes contraintes logistiques que l’approvisionnement habituel. Elle bute également sur les droits de propriété intellectuelle et sur les exigences strictes de conservation — chaque médicament étant homologué pour une zone climatique spécifique.
Paradoxalement, les produits issus de marchés parallèles peuvent parfois s’avérer plus coûteux que ceux provenant des fournisseurs habituels. « L’importation parallèle n’est pas la solution pour régler le problème d’approvisionnement », tranche-t-il, concédant toutefois qu’elle pourrait contribuer à réduire certains monopoles.
Le consultant en pharmacie profite du débat pour plaider une réforme structurelle de longue date : généraliser la prescription médicale par molécule plutôt que par nom de marque commerciale. Des équivalents existent pour environ 90 % des médicaments disponibles à Maurice, avec parfois cinq à dix substituts possibles par produit. « En cas de rupture de stock de la marque d’un produit, le patient peut se rabattre sur un autre à travers la molécule. Ce qui permettra de résoudre tous les problèmes », affirme-t-il.
Cette réforme permettrait également, selon lui, de prévenir les conflits d’intérêts entre laboratoires et prescripteurs. Il cite à cet égard un cas survenu en Chine en 2013, où un fournisseur avait soudoyé des médecins pour qu’ils prescrivent ses produits. Le Pharmacy Council a déjà adopté une réglementation autorisant les pharmaciens à proposer un produit équivalent lorsque celui prescrit n’est pas disponible. Mais Ravind Gaya estime qu’une loi contraignant les médecins à prescrire par molécule plutôt que par marque irait plus loin — et laisserait au patient le libre choix de la marque. Il plaide également pour une meilleure coordination entre le ministère de la Santé et celui du Commerce.
Pour l’heure, la situation reste sous contrôle. Mais le secteur s’accorde sur un point : si les perturbations devaient persister, les premières répercussions réelles sur les prix — et peut-être sur les stocks — n’apparaîtraient pas avant le deuxième trimestre 2026.