Conflit au Moyen-Orient : Diego Garcia, la base qui embarrasse

Par Jean-Marie St Cyr
Publié le: 3 mars 2026 à 13:30
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Le Diego Garcia Military Base and British Indian Ocean Territory Bill retourne devant la House of Lords,
Après un refus initial, Londres a autorisé les États-Unis à utiliser Diego Garcia à des fins « défensives spécifiques et limitées ».

Entre souveraineté disputée et engrenage militaire, l’archipel des Chagos se retrouve au cœur des tensions entre Washington et Téhéran.

L’affaire semblait réglée sur le plan diplomatique. L’accord conclu entre Maurice et la Grande-Bretagne sur les îles Chagos avait, du moins en apparence, posé les jalons d’un nouveau cadre de souveraineté. Mais la montée des tensions entre les États-Unis et l’Iran a brusquement replacé Diego Garcia au centre d’une équation stratégique dont Maurice peine à définir sa place.

C’est une séquence révélatrice. Selon The Telegraph, Donald Trump se serait dit « très déçu » par le Premier ministre britannique Keir Starmer pour l’avoir, dans un premier temps, empêché d’utiliser la base de Diego Garcia pour mener des frappes offensives contre l’Iran. Une décision que le président américain aurait qualifiée de sans précédent « dans l’histoire de nos deux pays ». 

Starmer aurait finalement accepté un compromis : l’autorisation d’utiliser les bases britanniques, dont Diego Garcia, à des fins « défensives spécifiques et limitées », afin, selon ses propres mots, « d’empêcher l’Iran de tirer des missiles dans toute la région, tuant des civils innocents, mettant en danger la vie de Britanniques et frappant des pays qui ne sont pas impliqués ». 

Le Premier ministre britannique a tenu à préciser que la Grande-Bretagne « ne se joint pas au conflit », mais poursuit des actions défensives dans la région. La nuance entre frappe offensive et usage défensif, aussi subtile soit-elle, n’en engage pas moins des responsabilités considérables.

Pour les anciens diplomates mauriciens, la ligne de partage est juridiquement claire, quoique politiquement inconfortable. « Si Trump veut utiliser la base de Diego Garcia, c’est à la Grande-Bretagne qu’il doit s’adresser », tranche l’ancien ministre des Affaires étrangères Nando Bodha. Son homologue Anil Gayan abonde dans le même sens : « Strictement parlant, Maurice ne risque pas de se retrouver impliqué dans le conflit. » 

La gestion opérationnelle de la base demeure, conformément à l’accord bilatéral, sous contrôle britannique. Anil Gayan ajoute toutefois que « la question de la souveraineté ne devrait pas être reléguée au second plan ».

Mais cette clarté formelle ne dissipe pas l’ambiguïté politique. Car si Maurice n’est pas juridiquement partie au conflit, elle est territorialement concernée, et moralement interpellée. Nando Bodha reconnaît que la situation « pourrait lier indirectement le pays au conflit », même si l’utilisation des bases serait encadrée par des conditions précises, notamment pour viser des sites de missiles et des cibles militaires. Il note également que la base militaire de Diego Garcia est, géographiquement, hors de portée des tirs iraniens.

La position mauricienne

Jagdish Koonjul, ancien représentant en chef de Maurice au Conseil de sécurité des Nations Unies et ancien président de ce même Conseil, apporte un éclairage complémentaire sur la portée réelle de l’autorisation accordée : selon lui, la Grande-Bretagne ne pourrait de toute façon autoriser l’utilisation de ses bases militaires que pour défendre ses intérêts et ceux de ses alliés, et non pour mener des frappes contre l’Iran. Il s’agirait plus précisément d’empêcher des attaques visant des pays de la région du Moyen-Orient – le Qatar, Dubaï - qui subissent des dommages collatéraux du conflit. Car, comme le souligne Nando Bodha, l’Iran ne vise pas uniquement des cibles militaires : il « tente de déstabiliser complètement la région ». 

Face à ce bras de fer, Maurice se retrouve dans une position inconfortable : celle d’un pays dont le territoire est au cœur du dispositif militaire, mais dont la voix reste, pour l’heure, étrangement feutrée. Le ministre des Affaires étrangères en exercice, Ritish Ramful, s’en tient à une ligne prudente : Maurice est « capable de décider par elle-même », sans se laisser influencer par les pays occidentaux, et a « toujours aligné sa politique sur celle de l’Union africaine ». 

Un alignement commode, qui délègue en partie la responsabilité à Addis-Abeba. L’UA, par la voix de son président Mahmoud Ali Youssouf, a certes appelé à la retenue, avertissant qu’une escalade « ne ferait qu’exacerber des tensions déjà anciennes » et pourrait « compromettre la sécurité internationale et affecter l’économie mondiale ». Mais cet appel au dialogue reste, lui aussi, d’une prudence calculée.

C’est précisément cette prudence que Nando Bodha entend rompre. L’ancien ministre des Affaires étrangères estime que Maurice ne peut se permettre la neutralité. Le recours à la force, rappelle-t-il, n’est justifié selon la Charte des Nations Unies que dans trois cas : attaque avérée, résolution du Conseil de sécurité, ou danger imminent. Aucune de ces conditions n’étant réunie, « l’agression des États-Unis et d’Israël contre l’Iran constitue une violation du droit international ». 

À cela s’ajoute, selon lui, un « problème de proportionnalité » qui a transformé le Moyen-Orient en « poudrière ». Il va plus loin encore, voyant dans toute la séquence diplomatique préalable une « tactique dilatoire » destinée à permettre aux forces américaines de se positionner – la marque, en creux, d’une volonté de changement de régime à Téhéran.

Jagdish Koonjul partage ce diagnostic sur le fond, mais tempère sur la forme. Il sait mieux que quiconque la complexité des équilibres onusiens : une résolution du Conseil de sécurité est en l’état exclue, et une résolution de l’Assemblée générale devrait, pour avoir quelque chance d’aboutir, être suffisamment équilibrée pour aborder à la fois les frappes contre l’Iran et le non-respect par ce pays de ses engagements sur le nucléaire. « D’un côté nous avons notre relation avec les États-Unis, mais aussi la Grande-Bretagne ainsi que l’Iran », résume-t-il. Trois liens qui rendent toute prise de position publique aussi nécessaire que périlleuse.

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