Comité présidé par le PM sur les monopoles - Ibrahim Malleck : «Ouvrir le marché pourrait soulager les consommateurs oui mais...»
Par
Sharone Samy
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Sharone Samy
Face à la flambée persistante des prix, le gouvernement veut désormais s’attaquer aux marchés monopolistiques et quasi-monopolistiques. Économistes, importateurs et défenseurs des consommateurs réclament une réforme profonde du système, l’ouverture du marché, le contrôle des prix...
Face à la pression persistante sur le pouvoir d’achat, le gouvernement veut s’attaquer à un autre facteur considéré comme responsable de la hausse des prix. Il s’agit de la concentration du marché entre les mains de certains opérateurs économiques. La décision du Conseil des ministres de mettre sur pied un comité interministériel chargé d’examiner les marchés monopolistiques et quasi-monopolistiques intervient dans un contexte dans lequel la population est touchée par les effets de la vie chère malgré un ralentissement relatif de l’inflation.
Pour l’économiste Ibrahim Malleck, cette initiative pourrait permettre au gouvernement de reprendre un meilleur contrôle sur certains mécanismes influençant les prix. Il rappelle que Maurice demeure extrêmement dépendant des importations pour sa consommation locale.
« Maurice importe près de 70 % de ses produits de consommation. L’objectif de l’initiative du gouvernement est d’encourager une ouverture des marchés par rapport à une variété de produits. Il s’agit aussi d’inciter d’autres “market players” à participer. Non seulement il y aura un marché plus varié, mais aussi un meilleur contrôle. Le gouvernement pourra stabiliser les prix à travers cette initiative qui offre plusieurs avantages », explique-t-il.
Toutefois, l’économiste nuance le débat autour des monopoles et des profits enregistrés dans certains secteurs économiques. Selon lui, des profits élevés ne signifient pas automatiquement qu’il existe une concurrence déloyale. Il estime que la situation doit être analysée à travers le niveau réel de concentration du marché et la structure même des différents secteurs économiques.
Ibrahim Malleck rappelle que certains secteurs nécessitent des économies d’échelle importantes afin d’opérer efficacement, une réalité particulièrement présente dans les petits États insulaires comme Maurice. Selon lui, certains marchés continueront inévitablement d’être dominés par un nombre limité d’opérateurs. Dans ce contexte, il estime que les autorités devront également envisager d’autres formes de contrôle et de régulation pour mieux protéger les consommateurs finaux.
« Ouvrir le marché et éviter la monopolisation de certains secteurs demande un cadre approprié et réfléchi. Si cette démarche se concrétise, non seulement nous allons relancer l’économie et mitiger l’inflation, mais les consommateurs seront soulagés. »
Pour Suttyhudeo Tengur, cette initiative gouvernementale marque justement une reconnaissance du problème structurel posé par certains marchés dominés par un nombre limité d’opérateurs.
Selon lui, la structure même de l’économie mauricienne favorise parfois une concentration importante du marché entre les mains de quelques opérateurs dominant l’importation, la distribution et certains segments du commerce de détail.
Pour Suttyhudeo Tengur, le gouvernement semble désormais reconnaître que la flambée des prix ne peut être expliquée uniquement par l’inflation internationale.
« Le gouvernement vient de l’avant avec un comité ministériel, car il comprend que ce n’est pas juste l’inflation qui impacte le prix des produits. Il existe bel et bien un monopole de la part de certaines enseignes. Donc même si le gouvernement accorde des subventions ou injecte de l’argent dans le Price Stabilisation Account, il n’y a aucun effet, parce que certaines enseignes sont elles-mêmes les importateurs, distributeurs et revendeurs. Bref, le consommateur n’a pas le choix et finit par payer plus cher. »
Cette concentration du marché mauricien soulève régulièrement des interrogations sur le niveau réel de concurrence dans certains secteurs de l’économie locale.
Pour Afzal Delbar, il était temps que les autorités interviennent sur cette question sensible liée à la concentration du marché et à l’importation de certains produits essentiels.
Toutefois, il estime qu’au-delà de la mise sur pied d’un comité interministériel, des changements législatifs seront nécessaires afin de réellement ouvrir le marché à davantage d’opérateurs.
« Auparavant, il y avait la Fair Trading Act, puis tout a changé. Il faut changer cette partie dans la loi. Autrefois, n’importe qui pouvait importer des marchandises sans aucun problème, mais on voit clairement qu’on a tout fait pour encourager les monopoles. Grâce à cette initiative, non seulement on va rétablir un équilibre, mais aussi mettre fin à un système mafieux au sein duquel certains importateurs ont toujours fait la pluie et le beau temps. »
La question de la concentration économique demeure sensible à Maurice, particulièrement dans les secteurs liés à l’importation et à la distribution de produits essentiels. Depuis plusieurs années, des associations de consommateurs ainsi que certains observateurs économiques dénoncent régulièrement le manque de concurrence dans certains marchés dans lesquels quelques opérateurs disposent d’une position dominante. Cette situation alimente souvent les critiques autour des écarts entre la baisse des prix à l’international et les tarifs pratiqués localement.
Le comité interministériel étudiera les marchés « monopolistiques et quasi-monopolistiques ». Les autorités souhaitent désormais examiner plus attentivement les mécanismes de fixation des prix dans certains secteurs économiques. Cette orientation pourrait ouvrir la voie à une surveillance accrue des marges d’importation et de distribution ainsi qu’à des enquêtes sur d’éventuelles pratiques anticoncurrentielles.
Au-delà des enjeux purement économiques, cette initiative reflète également des préoccupations sociales grandissantes autour du pouvoir d’achat. Plusieurs familles peinent à absorber la hausse continue de certaines dépenses essentielles alors que les revenus n’évoluent pas toujours au même rythme. Entre les prix des produits alimentaires, les coûts du transport et les factures d’électricité, de nombreux ménages ressentent une érosion progressive de leur capacité financière.
Pour Jayen Chellum, la question d’une ouverture du marché ne fait aujourd’hui plus de doute face aux défis économiques auxquels Maurice devra faire face dans les années à venir.
« Bizin obligatoirement ouvert marché à lezot compagnies pou ki ena enn stabilité », avance-t-il.
Selon lui, la question des prix deviendra de plus en plus sensible dans un contexte mondial marqué par les crises géopolitiques et les perturbations économiques internationales.
« Les prix ne cesseront de changer au fil des mois et des années à venir, surtout avec les crises géopolitiques. La question des prix deviendra une chose primordiale dans les mois et les années à venir et si le gouvernement ne s’attaque pas au problème dès maintenant, il risque de connaître une situation ingérable. »
Le secrétaire général de l’ACIM estime également que plusieurs grands groupes continuent de dominer certains segments du marché local.
« Il y a de grandes compagnies qui dominent le marché. Il y a aussi ce que l’on appelle des oligopoles, qu’on n’arrive pas vraiment à cerner. L’ACIM a écrit de nombreuses lettres en ce sens, et a maintes fois expliqué que lorsqu’il y a des monopoles, il faut un contrôle des prix. »
Pour Jayen Chellum, le débat ne doit désormais plus uniquement porter sur les profits réalisés par certaines entreprises, mais surtout sur la nécessité d’élargir l’accès au marché.
« Dorénavant, ce n’est pas de savoir qui est profitable. Il est temps d’ouvrir le marché à d’autres compagnies pour une importation parallèle avec un meilleur avantage pour les consommateurs. »
La composition même du comité interministériel illustre l’ampleur du chantier que souhaite entreprendre le gouvernement. Plusieurs ministères stratégiques y seront représentés : Commerce, Travail, Sécurité sociale, Planification économique, Commerce international, PME et Coopératives.
Pour Suttyhudeo Tengur, la présence du ministère des PME et des Coopératives pourrait être particulièrement importante. Il estime que le développement de circuits alternatifs d’approvisionnement ainsi que le renforcement des coopératives pourraient contribuer à réduire la dépendance envers certains grands distributeurs dominant actuellement le marché.
Parmi les pistes qui pourraient être envisagées figurent un contrôle renforcé des marges, des mesures contre les pratiques anticoncurrentielles, une plus grande ouverture à de nouveaux opérateurs, des mécanismes renforcés de protection des consommateurs ainsi que des aides ciblées pour les ménages les plus vulnérables.
Le Fonds monétaire international a récemment fait observer que Maurice évolue dans un environnement économique mondial marqué par de nombreuses incertitudes. L’institution prévoit notamment un ralentissement de la croissance économique, qui passerait de 3,2 % en 2025 à environ 2,8 % en 2026.
Dans ce contexte, la question du pouvoir d’achat risque de demeurer au cœur des préoccupations des consommateurs au cours des prochains mois. Si le comité interministériel parvient à améliorer la transparence du marché et à renforcer la concurrence dans certains secteurs, le gouvernement pourrait espérer restaurer une partie de la confiance des ménages.
Sollicité pour une réaction sur cette initiative gouvernementale, Kugan Parapen a indiqué qu’il ne souhaitait pas faire de commentaire.
Finalement, la population jugera surtout cette nouvelle offensive gouvernementale à travers une réalité bien concrète : une éventuelle baisse des prix dans les supermarchés, les pharmacies ainsi que sur les factures des services essentiels.